18. S'adapter - Partie 2
Soren se trouvait dans une petite chambre louée à bas prix à l'étage de la taverne de la Porte Ouest. Normalement, l'établissement n'étant pas une auberge, la chambre n'était pas à louer. Mais c'était un peu différent le concernant, puisqu'il connaissait le patron depuis longtemps et que ces dernières années, il lui avait ramené pas mal de clients. Dafan avait fini par devenir son port d'attache, et il avait conclu cet arrangement avec lui.
Il faisait nuit noire à l'extérieur et Soren était impatient. Il sortit de la chambre avant de verrouiller derrière lui, puis se dirigea vers les escaliers. Mais il se stoppa en haut lorsqu'il vit un homme en train de monter. L'étage n'était pourtant pas ouvert aux clients, et ce serait surprenant que le patron ne l'ait pas vu passer. Ses vêtements étaient pour le moins… voyants, et lorsqu'il se tourna sur le demi-palier, Soren reconnut finalement Mezhelan.
Le mage l'aperçut et gravit paresseusement le reste des marches avant de s'accrocher à son bras.
Soren se sentit perplexe et demanda rapidement : "Qu'est-ce que tu as ?" Il avait le sentiment qu'il n'était pas dans son état normal.
"Je suis venu te voir." répondit-il.
"Ah oui ? J'ai cru que tu t'étais perdu." charria immédiatement Soren avec un sourire.
Mezhelan lui rendit un sourire ironique avant d'expliquer : "Je me suis rappelé ta suggestion de venir en cas de besoin, et j'ai décidé de la mettre en pratique. J'espère que ce n'était pas par simple courtoisie…" répondit-il avant de remarquer : "Tu étais sur le départ ?"
Soren se pencha vers lui pour avouer discrètement : "En fait… j'allais au bordel."
"Oh…" fit Mezhelan en intégrant l'information. Il semblait cogiter sans trop s'en vouloir, et questionna finalement : "Je peux t'accompagner ?"
"Au bordel ? Vraiment ?" demanda Soren avec surprise.
"Ce n'est pas parce que je t'accompagne que je suis obligé de coucher avec une femme, si ?" interrogea Mezhelan en retour.
"Non, effectivement, mais…" commença Soren en le regardant de haut en bas : "Pas moyen que tu y ailles comme ça." affirma-t-il.
"Pourquoi ?" interrogea Mezhelan en regardant ses manches bleues et or.
"Parce qu'on croirait voir marqué Je suis le roi sur ton front." précisa l'homme en repartant vers sa chambre.
"N'abuse pas, je suis bien plus mince que lui…" se défendit spontanément Mezhelan.
Soren se mit à rire si fort que sa clé en manqua la serrure : "T'as bu combien de verres ?" questionna-t-il gaiement, en retrouvant progressivement son calme pour parvenir à déverrouiller la porte.
"C'est gentil de demander. Pas assez, j'ai justement besoin d'un verre." dit Mezhelan en entrant, puis en jetant un coup d'œil circulaire. Soren s'était mis à fouiller dans un sac, alors que le mage se lamentait dans son dos comme un malheureux : "Tu refuses de m'emmener à cause de ma tenue ? J'ai marché pendant plus de quarante-cinq minutes pour venir ici… je ne vais quand même pas rentrer juste pour ça…"
Soren sortit des vêtements de son sac petit à petit en taquinant spontanément : "Mooh, pauvre petit. Mais si, tu as le droit de m'accompagner pour voir les femmes nues…" puis il se leva pour lui tendre des vêtements en précisant : "Mais avant, tu vas enfiler ça."
Mezhelan croisa les bras sur ses épaules, comme s'il protégeait sa pudeur : "Là, comme ça ? Devant toi ? Je suis dans ta chambre au milieu de la nuit, soûl qui plus est, et soudainement je me sens timide." lâcha-t-il, d'un ton pourtant très calme.
"Pffft !" faisait Soren en éclatant de rire bruyamment : "J'aime beaucoup cette version de toi, Mezh' ! T'es vraiment drôle quand t'es bourré, tu devrais le faire plus souvent !" s'amusa-t-il.
Mezhelan se sentit amusé et prit les vêtements qu'on lui donnait pour les poser sur le lit : "En général, je m'abstiens. L'alcool obscurcit la pensée et entrave la bonne maîtrise des émotions…" dit-il plus sérieusement.
"Pourquoi tu as bu, dans ce cas ?" interrogea Soren plus solennellement.
Mezhelan commença à retirer sa veste longue en déclarant d'un ton presque coupable : "Justement pour me brouiller les idées." puis il essaya de se justifier : "C'est mon anniversaire."
"C'est pas moi qui vais te moraliser sur la bienséance… Essaie juste de ne maudire personne." dit Soren en s'essayant à l'autre bout du lit pour patienter.
"Tant que je ne broie pas du noir, cela devrait bien se passer." assura le mage.
Soren se demanda ce qui pouvait bien lui arriver pour être comme ça. Il proposa simplement : "Bah… si tu le veux, tu me raconteras ça tout à l'heure autour d'une bière…"
Lorsque Mezhelan eut finalement terminé de mettre ce qu'on lui avait donné, Soren se leva pour l'inspecter : "Mes vêtements te vont étonnamment bien, c'est dans ces moments-là que je réalise à quel point tu as poussé : tu fais ma taille maintenant." constata-t-il. Le mage n'était plus aussi maigre qu'avant non plus, il devait bien faire soixante-dix kilos : "On y va ?" dit-il.
Ils marchèrent un long moment dans les rues de la cité en discutant, jusqu'à s'éloigner des axes les plus fréquentés. Soren prit des rues de plus en plus petites et mal éclairées, jusqu'à s'engager dans une ruelle si étroite que leurs épaules frôlaient pratiquement les murs. Ils atterrirent finalement dans une petite cour.
"Un cul-de-sac ?" remarqua Mezhelan.
Soren se retourna vers la maison qu'ils venaient de longer, car il y avait une entrée destinée à l'origine aux serviteurs. Il s'approcha pour y toquer.
Un homme costaud ouvrit pour les fixer l'un après l'autre, avant de les inviter à entrer d'un signe de main.
Soren avança le premier, avec le mage qui s'encapuchonna sur ses talons.
Le gorille parla dans leur dos pour mettre en garde d'un ton las : "Je rappelle qu'on ne touche que ce qu'on paye, et qu'on n'abîme pas les filles…"
Soren longea l'entrée pour arriver dans une grande pièce avec des balcons.
Le bordel était empli d'une cacophonie de voix, de rires et d'une douce mélodie étouffée, tandis que l'air était saturé d'une odeur enivrante de parfums et de sueur. Les lumières tamisées ajoutaient une touche de mystère à l'ensemble, créant une ambiance à la fois excitante et troublante. Beaucoup d'hommes buvaient bruyamment tandis que des filles de joie en tenue légère, voire partiellement dévêtues, dansaient ou parlaient de façon suggestive pour hameçonner les clients. Beaucoup d'entre elles le faisaient depuis les balcons, d'où une courtisane jouait d'ailleurs un envoûtant morceau de harpe, alors que ses consœurs, plus audacieuses, le faisaient depuis le rez-de-chaussée ou directement au contact des hommes.
Le guide jeta un coup d'œil amusé sur le visage complètement pantois de Mezhelan, puis se dirigea spontanément vers le bar : "Deux bières, s'il vous plaît." commanda-t-il avant de payer.
À une table à proximité, un marchand richement vêtu discutait bruyamment avec une fille aux yeux vifs. Leurs mots étaient ponctués par des rires cristallins et des gestes théâtraux, semblant illustrer les intentions cachées derrière chaque transaction commerciale de ce monde.
Les deux amis, eux, partirent s'installer dans un coin plus en retrait, afin de pouvoir discuter tranquillement.
Soren remarqua qu'il avait un peu de mal à avoir l'attention de Mezhelan, dont le regard s'égarait sur ces filles : "La vue te plaît ?" observa-t-il.
Mezhelan fut ramené à lui : "Pardon, je suis quelque peu… stupéfait. Je n'imaginais pas qu'il y avait un tel endroit à Dafan." remarqua-t-il.
Soren lui chuchota en réponse : "Et moi, je n'imaginais pas venir ici avec le bras droit du roi, comme quoi la vie nous réserve parfois des surprises."
Le regard de Mezhelan s'égara de nouveau en direction de la salle, et en particulier sur une femme à la peau de lait et aux longs cheveux de feu, qui dansait de façon enjôleuse sur un tonneau de vin.
"Elle te plaît ?" remarqua Soren avec un sourire équivoque. Vu comme il la regardait, il était désormais convaincu qu'il n'était pas eunuque.
"Elle est… vraiment séduisante." admit le mage.
"Mezh', ton serment disait quoi exactement au sujet des femmes ?" interrogea tout à coup Soren.
"Je me suis engagé à ne jamais contracter d'union, ni engendrer de postérité." résuma Mezhelan.
"Les filles ici prennent des contraceptifs, et tant que tu ne te lâches pas dans l'une d'entre elles, il y a encore moins de risques." affirma Soren.
Mezhelan tourna un visage incrédule vers lui, avant de remarquer : "Je te savais poète dans l'âme, Soren, mais cette fois, tu atteins des sommets inégalés."
Soren taquina Mezhelan avec un sourire complice : "Je suis sérieux, mon ami, laisse-toi un peu aller. J'imagine que les livres dans ta bibliothèque ne parlent de sexe que comme d'un acte de reproduction… moi je te parle de plaisir. Et ces filles peuvent te donner du plaisir de bien des manières. Tu es ici pour oublier tes soucis, n'est-ce pas ?"
"Les écrits de ma bibliothèque réservent l'intimité charnelle aux liens matrimoniaux. J'aime croire naïvement que c'est avant toute chose un acte d'amour." rétorqua Mezhelan.
Le guide ne savait pas quoi répondre et resta silencieux un moment. C'était un point de vue défendable, même si ce n'était pas le sien. Il n'était pas contre l'idée d'avoir une femme et de fonder une famille, mais il n'était pas un grand romantique dans l'âme. Une vie de famille n'était de toute façon pas vraiment conciliable avec sa vie nomade.
Une courtisane habillée de soie rouge s'approcha d'eux, son sourire lascif promettant des plaisirs inoubliables : "Messieurs, puis-je vous offrir mes services ce soir ?" demanda-t-elle d'une voix suave, son regard brillant d'une lueur suggestive.
"Pas tout de suite, ma chérie." répondit Soren à regret, sentant que ce n'était pas le moment de laisser le mage à sa solitude, mais jetant néanmoins un franc coup d'œil à la marchandise.
"Soren… En réalité, je ne suis plus vierge…" avoua timidement Mezhelan après avoir vu la fille s'éloigner.
C'était tellement sorti de nulle part, que Soren écarquilla d'abord les yeux avant de demander prudemment : "Depuis quand ? Tu as rompu ton serment… ?"
Mezhelan poursuivit sa confession : "Non, parce que c'était avant que je ne prononce mes vœux…"
'Ne les a-t-il pas prononcés le jour de ses seize ans ? C'est arrivé tôt, alors.' réalisa Soren avec surprise en continuant de le fixer.
"J'entretenais de profonds sentiments pour cette fille, mais j'ai été contraint de renoncer à toute perspective nous concernant, à cause de mon devoir. Apprendre tout à l'heure qu'elle est désormais mariée, m'a fait me sentir vraiment… mal." conclut le mage.
Soren se sentit sincèrement triste pour lui. Il était vrai que malgré les immenses privilèges que lui conférait sa position ainsi que tout le respect qu'elle suscitait, elle le privait aussi de beaucoup d'autres choses : "Je suis désolé pour toi, Mezh'… mais j'ai aussi pour mission de ne pas te laisser broyer du noir. Alors bois." conseilla-t-il en lui indiquant sa bière : "Tu es bien venu ici pour te changer les idées, non ?"
Mezhelan hocha la tête avec un sourire mécanique, comme il savait si bien les faire, bien que ses yeux reflétaient d'eux-mêmes une certaine mélancolie : "Je suis venu ici pour oublier, Soren. Oublier le poids des responsabilités et la douleur de mes regrets… juste un instant." confirma-t-il en buvant ensuite plusieurs gorgées de sa bière.
"Tu sais, je ne suis pas très bon pour ce qui est de remonter le moral, et je suis certain que la rouquine le ferait mieux que moi." suggéra-t-il avec amusement.
"Soren…" fit Mezhelan avec désapprobation, mais en souriant tout de même plus sincèrement.
"T'es pas obligé de coucher avec elle. Tu lui demandes de te consoler et tu profites de ses bras. Ça peut paraître étrange, mais il y a plus de personnes que tu ne le penses qui cherchent ça." raconta Soren.
"C'est un peu misérable, quand même…" remarqua Mezhelan.
"On s'en fout. Ces filles font un travail misérable, tu crois qu'elles vont te juger ?" rétorqua Soren. Il se leva puis alla voir la prostituée rousse pour l'interpeller.
La fille arrêta sa danse pour lui faire un sourire charmeur. Elle se pencha ensuite pour demander : "Tu veux t'amuser ?"
Soren s'approcha de son oreille : "En fait, mon ami est un peu triste." chuchota-t-il en indiquant Mezhelan de la main : "Et vu comme il te regarde, tu lui plais. Tu pourrais lui remonter le moral ? Sois prévenante et ne le brusque pas, et moi je te paye. Ça te convient ?"
La prostituée chuchota en réponse : "Bien sûr. Je suis absolument a-do-rable." Elle descendit du tonneau, vérifia la somme qu'on lui donnait, puis se dirigea vers Mezhelan.
Ce dernier lança un regard alarmé sur Soren en la voyant venir.
Elle s'approcha contre lui pour prendre sa main libre et la poser sur sa hanche : "Rien de tel qu'un peu de chaleur pour oublier tous ses tracas." déclara-t-elle.
'Ça, ça semble un peu brusque pour lui… mais, c'est pas grave.' pensa Soren en approchant pour voir que le regard de Mezhelan était au moins aussi gêné qu'attiré par la poitrine de cette femme : "Je te laisse entre de bonnes mains, on se retrouve dans une heure ?" dit-il à l'attention de son ami.
"Hé… euh… !" balbutia le mage en voyant Soren s'éloigner avec impuissance.
Le guide marcha dans la salle en finissant sa bière, avant de jeter son dévolu sur une fille. Il l'approcha pour lui tendre des pièces sans un mot. Il avait bien l'intention de forniquer ce soir, même si ça lui coûtait deux fois plus cher que prévu.
La femme avait les cheveux noir corbeau relevés en une élégante coiffure, ainsi qu'une tenue qui dissimulait raisonnablement son corps, à l'exception de sa poitrine. Elle regarda l'argent qu'on lui tendait, et l'accepta avec un léger sourire.
Aussitôt qu'elle l'eut pris, Soren attrapa ses fesses pour les serrer dans ses mains en l'embrassant langoureusement.
La fille de joie sembla légèrement surprise, mais en plaisanta : "Dis donc, en voilà un qui a de l'entrain, ne sois pas si pressé, mon beau…" Puis, elle attrapa sa main pour l'entraîner vers les chambres privées.
Soren aperçut quelques regards envieux aux alentours, et ne put s'empêcher d'en sourire. C'était un bordel plutôt réputé, et les filles n'étaient pas données. Une proportion d'hommes venaient ici pour regarder et profiter de l'ambiance, mais n'avaient pas le luxe de s'en offrir une. Déjà excité, il fut guidé dans un couloir calme à l'étage, où les clients pouvaient profiter des services en toute tranquillité.
Et la fille se fit peloter et embrasser tout du long. Lorsqu'elle ouvrit une chambre, elle eut à peine le temps de refermer la porte, qu'il la plaqua contre le mur pour relever l'arrière de sa robe. Il semblait bien impatient pour un homme ayant payé pour une heure.
Soren cracha sur ses doigts avant de balancer la main entre ses cuisses. Il attrapa ensuite son cou d'une main, et ne prit pas beaucoup plus de temps avant de lui mettre le premier coup de bassin. Il jouit ainsi en moins de cinq minutes, finit par la lâcher, reboutonna son pantalon et se dirigea vers le lit pour s'affaler dedans.
La fille parut un peu désorientée, mais s'approcha du lit pour demander : "Je peux faire quelque chose pour toi ?"
Soren lui sourit en répondant : "Tu pourrais me masser le dos ? Je ressens quelques tensions."
Elle sourit poliment à la demande, avant d'informer : "Je ne suis pas très douée pour les massages. Alors, si j'accepte, tu ne m'en tiendras pas rigueur ?"
"Non, c'est bon." répondit Soren en retirant sa veste et sa chemise. C'était juste pour patienter en attendant d'être de nouveau d'attaque, car il avait bien l'intention de la prendre encore une fois ou deux avant de partir.
Lorsque son temps fut écoulé, il entrouvrit la porte pour apercevoir brièvement un grand homme traverser le couloir. Il était particulièrement baraqué, et une pierre blanche autour de son cou dénotait avec sa cuirasse sombre. Soren jeta un dernier coup d'œil dans la chambre avec un visage satisfait, car la fille était nue, transpirante et décoiffée. Il l'avait bien tourmentée, mais son appétit était assouvi : "On se reverra peut-être." dit-il.
La prostituée lui fit un simple signe de main avec un sourire calculé.
Soren sortit finalement pour prendre la direction des toilettes, et vit l'imposante silhouette de l'homme, dont la large épée à deux mains cachait un tiers de son dos, qui tournait au coin du couloir. Il pensa spontanément à un mercenaire. En tout cas, il était sculpté comme une montagne et c'était parfait pour ce genre de métier. Mais lorsqu'il arriva au coin à son tour, il se stoppa avec stupéfaction. Parce qu'il observa ses cheveux passer du noir au blanc immaculé, puis du blanc au noir, comme s'ils étaient animés par une étrange magie.
Sans trop savoir pourquoi, Soren se cacha immédiatement derrière le mur, la tête pleine de questions. Les yeux écarquillés, il en resta figé, incapable de comprendre ce qu'il venait de voir. Son esprit tourbillonnait, cherchant désespérément à rationaliser cette transformation impossible : Est-ce que ça pouvait être Mezhelan ? Non, impossible vu l'épée et l'armure. Alors, s'agissait-il d'un autre mage ou venait-il simplement d'halluciner ? Qu'était-ce donc ?
À cet instant, une pensée fugace traversa son esprit, une image lointaine d'une conversation oubliée. Il se rappela une histoire de métamorphe racontée par son grand-père, mais cela semblait si loin de la réalité qu'il peinait à y croire.
Prochainement : Mezhelan
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