20. S'adapter - Partie 4

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Le lendemain matin, Mezhelan se préparait à l'arrivée de son futur disciple. Il lui avait été explicitement demandé de demeurer dans les quartiers magiques en attendant sa venue, une consigne pour le moins inhabituelle.

Une petite part de lui craignait que ses domestiques n'aient pas tenu leur langue et qu'on s'inquiète qu'il ne tente de découvrir l'identité des parents par ses propres moyens. Une autre part relativisait : c'était sans doute pour ne pas manquer son arrivée, puisqu'aucun horaire ne lui avait été communiqué. Une simple formalité, en somme.

Comme les instructions ne concernaient que lui, ses domestiques étaient tous à l'extérieur. Mezhelan en profitait pour s'entraîner à la magie dans un coin de la cour, optimisant son temps, puisqu'il n'en avait dernièrement que très peu. Mais un étrange sentiment de déjà-vu, familier et dérangeant, ne le quittait pas. L'époque où il vivait seul et enfermé dans cet endroit était pourtant déjà loin. Se laisser trop de temps de réflexion ne lui convenait guère : ses pensées vagabondèrent vers Alina et Engueran, des figures du passé qui hantaient encore son esprit alors qu'il se préparait à passer une étape pour son avenir.

Le magicien tendit les bras en joignant ses mains au-dessus de sa tête. Faisant tournoyer les délicates particules d'énergie magique environnantes, il visualisa une arche s'ouvrant lentement devant lui. Une pression monta dans sa tête tandis que l'image commençait à prendre forme, et il lutta pour maintenir sa concentration. Une lueur éthérée fractura de nouveau son champ de vision entre ses deux mains, illuminant son visage de légers reflets pourpres, qui obéissaient à chacun de ses ordres pendant qu'il descendait les bras progressivement.

Il avait déjà beaucoup de mal à se concentrer sur la visualisation de cette porte, et il n'était pas certain de parvenir à imaginer parallèlement l'endroit qu'il voulait rejoindre. C'était un vrai casse-tête. Il en était venu à penser que le plus simple serait d'imaginer cette porte avant tout comme un moyen de transport. Une fois à l'intérieur de cet espace, il aurait tout le loisir de visualiser sa destination.

Ses bras étaient presque redescendus le long de son corps, lorsque le visage d'Engueran lui vint à l'esprit. Aussitôt, les fissures s'éparpillèrent en tous sens, dansant dans les airs comme des esprits libérés de leur prison invisible. Mezhelan tenta en vain de se recentrer pour rattraper cette débâcle, mais finit par abandonner en soupirant de frustration. Il les regarda passivement s'en aller vers le nord-ouest, comme d'habitude.

Pourquoi pensait-il autant à cet homme dans un moment pareil ? Sans doute parce qu'il allait bientôt se retrouver exactement à la même place que lui des années auparavant. Il n'avait nulles nouvelles de lui, pas plus que le roi. Qu'était-il devenu ? Et où était-il en ce moment ? Lui arrivait-il d'avoir des regrets ? Mezhelan le détestait désormais plus que quiconque, et il n'espérait plus obtenir ces réponses un jour.

Il se tourna au moment où il sortit de ses pensées par un bruit dans son dos, c'était Lise.

"Maître, ma mère a quitté la capitale ce matin. Sa piste est solide." informa la femme.

Mezhelan inclina la tête vers elle : "Merci."

L'après-midi, le mage s'étonna que tout se déroule de façon aussi discrète. Mais il imaginait sans mal qu'une fête aurait pu accabler la famille de son futur disciple encore davantage, et que la discrétion était tout aussi essentielle pour des questions de confidentialité.

Le roi se présenta simplement dans ses quartiers avec un garçonnet de deux ans et demi dans les bras, et expliqua à son magicien sans tergiverser : "C'est ton disciple à partir de maintenant, alors tu dois lui choisir un nom."

"N'en a-t-il pas déjà un, Majesté ?" interrogea Mezhelan avec autant d'étonnement que de malaise.

"Il n'en avait plus dès l'instant où il a été choisi pour te succéder. Si tu as besoin de temps pour y réfléchir, tu me donneras ta réponse demain." dit simplement le roi.

"Cela signifie-t-il que c'est Engueran qui a choisi le mien ?" interrogea Mezhelan avec perplexité.

"Oui, tu l'ignorais ?" répondit le roi.

"Eh bien, oui…" confirma Mezhelan pendant qu'on lui mettait le petit dans les bras. Il constata tout de suite qu'il avait les yeux gonflés, et ce dernier passa spontanément les bras autour du cou de la nouvelle personne qui le portait, à moitié endormi par l'épuisement. Ça fit immédiatement de la peine au jeune homme, parce qu'il ne pouvait s'empêcher d'être renvoyé à lui, des années plus tôt.

"J'ai trouvé une nourrice pour t'aider, je te l'envoie sans faute dans la journée." mentionna le roi.

"Je vous en remercie, mais ça ne sera pas nécessaire, Sire. J'ai déjà trouvé quelqu'un par moi-même, elle m'a été recommandée." expliqua le mage.

"Oh, très bien dans ce cas. Tu as l'entière liberté sur la manière dont tu comptes l'éduquer et l'instruire, tant qu'il devient un homme capable à la fin, et je suis certain qu'il le sera avec un maître tel que toi." complimenta le roi avec sincérité.

"Je vous remercie." dit Mezhelan en berçant inconsciemment le garçon dans ses bras.

"Je sais que je te presse un peu alors que tu voudrais sûrement prendre le temps d'apprivoiser ce petit, mais tu ne pourras rien lui apprendre avant plusieurs années…" commença le roi avant d'interroger sans ambages : "As-tu déjà choisi ta prochaine destination ?"

"Pas encore, Majesté…" répondit Mezhelan. Il était un peu déstabilisé par le fait qu'on veuille le renvoyer en mission si rapidement alors qu'il avait le petit dans les bras depuis moins de deux minutes. Si, à l'avenir, il passait autant de temps sur les routes qu'Engueran à l'époque, ce garçon ne risquait-il pas de nourrir les mêmes griefs que lui en grandissant ? Et si un jour, il le détestait tout comme il détestait son maître à présent ? Il ne pouvait pas accepter que cela se produise.

"Celle sur le vampire m'a interpellé, je dois dire…" poursuivit le roi de façon songeuse.

Mezhelan écarquilla les yeux en lâchant enfin le petit du regard pour répéter : "Vampire ?" Après tous les monstres qu'on lui avait affirmé avoir vus ces dernières années, il ne croyait pas plus aux vampires qu'aux autres.

"Tu ne les as pas encore lues ?" interrogea l'homme.

"Non… veuillez m'en excuser." confirma le mage. Les requêtes du peuple passaient toutes par le roi, ou en tout cas par les hommes à son service, car certaines étaient peut-être du ressort du mage, mais d'autres avaient des enjeux beaucoup plus politiques. Mezhelan ne s'occupait pas de cette dernière catégorie, c'était les soldats qui le faisaient. Mais il était libre de choisir lesquelles accepter ou non parmi celles qui lui étaient transmises, ce qui était un privilège puisque ça n'avait jamais été le cas pour Engueran. Comme il lui était impossible de toutes y répondre favorablement, il les choisissait en fonction de la gravité décrite, ou de la probabilité pour qu'il s'agisse d'un incident magique, car il était le seul du royaume à pouvoir résoudre ces dernières.

"Un vampire sévirait dans les rues d'Iserlohn." résuma le roi.

"Iserlohn ?" répéta une nouvelle fois Mezhelan. Il ne croyait pas aux vampires, et pourtant, le fait que ça se passe à Iserlohn venait de le piquer au vif, suite à sa rencontre d'hier. Il interrogea subitement : "Sire, connaissez-vous un mercenaire du nom de Johannes ?"

Le souverain leva légèrement les sourcils, l'air étonné : "Oui, il est arrivé à notre famille de l'employer, car il a la réputation de ne faillir à aucune mission. Pourquoi me poses-tu cette question ?" répondit-il.

"Je l'ai croisé par hasard hier, et il portait un collier magique." informa Mezhelan.

"Je te demande pardon ? Le mercenaire portait un objet magique ?" voulut confirmer le roi, visiblement très surpris.

"Oui, je ne sais pas s'il en a conscience ou non. Je lui ai demandé de me le vendre, mais il a refusé." expliqua le mage en caressant la tête du garçon, pour essayer de lui apporter un peu de réconfort.

"Si tu veux ce collier, je te l'obtiendrai." affirma simplement le roi.

"Oh… non, ce n'est pas ce que je voulais dire…" assura rapidement Mezhelan. Évidemment, oui, le collier l'intéressait, mais il ne voulait pas lancer le roi après ce mercenaire. Ce dernier s'était montré courtois envers lui et lui avait donné des explications valables : "En revanche, pensez-vous qu'il serait possible de l'employer pour s'occuper… d'un vampire, par exemple ? Je pense qu'il pourrait m'être utile." ajouta-t-il. Johannes pourrait l'aider à en apprendre davantage sur Iserlohn et les pierres de lunes, et également sur la raison qui semblait rendre cette ville si spéciale. Mais il y avait aussi une autre raison derrière cette demande… Les paroles de Soren n'avaient toujours pas quitté son esprit, et ça lui donnerait l'occasion d'en découvrir plus à son sujet.

Le souverain sembla de nouveau surpris, mais finit par accepter : "Bien sûr."

"Alors Iserlohn est ma prochaine destination. J'attendrai vos instructions." affirma humblement Mezhelan.

Plus tard, lorsqu'il vit enfin le roi ressortir de ses quartiers, il posa la main sur la tête du garçon en prenant la direction de la bibliothèque. Pendant qu'il le berçait doucement dans ses bras en approchant de ses domestiques, Mezhelan ressentit un mélange d'émotions contradictoires. La peine pour ce jeune enfant séparé des siens se mêlait à un sentiment de responsabilité et d'affection naissante.

"J'ai l'impression que vous vous accablez beaucoup trop, jeune Maître, alors que cette situation n'est pas de votre fait." essaya de consoler son ancienne nourrice devant son air abattu.

"Je sais… mais cela me rappelle beaucoup de mauvais souvenirs. Il a les yeux tellement enflés qu'il a dû pleurer pendant des heures…" confia Mezhelan en caressant les fins cheveux châtains de sa petite tête pour essayer de l'apaiser.

"Cet enfant a beaucoup plus de chance que vous n'en aviez vous-même à l'époque." déclara spontanément la vieille dame.

"Ahhh…" soupira Mezhelan : "Sa chambre est-elle prête ?" interrogea-t-il.

"Oui, Maître." répondit aussitôt Lise.

"Et ta mère n'est toujours pas revenue ?" questionna-t-il à nouveau vers cette dernière.

"Pas encore, Maître, mais ça ne saurait tarder, j'en suis certaine." assura la jeune femme.

"J'espère qu'elle acceptera…" marmonna Mezhelan, sans parvenir à camoufler sa nervosité. Et il savait que ça ne lui ressemblait pas du tout. La dernière fois qu'il avait été autant remué par un évènement, c'était concernant Alina elle-même.

"Pourquoi est-ce qu'elle refuserait ?" interrogea la vieille nourrice.

Durant l'heure suivante, les domestiques essayèrent de rassurer leur maître comme ils le pouvaient, et à leur façon. Et les paroles de ces derniers apaisèrent légèrement le cœur de Mezhelan, lui rappelant qu'il n'était pas seul dans cette nouvelle aventure. C'est sur cette pensée que la cuisinière attitrée des quartiers magiques rentra, accompagnée d'une femme un peu plus âgée qu'elle.

Cette nouvelle intervenante, qui était escortée jusque dans la bibliothèque, fixa aussitôt un regard accablé sur le garçonnet endormi sur le mage.

"Merci d'être venue." dit Mezhelan en la regardant droit dans les yeux : "Je pense que vous comprenez que ce n'est pas un hasard si c'est vous que nous sommes venus trouver spécifiquement. Alors, je ne passerai pas par quatre chemins, voulez-vous être sa nourrice ?" proposa-t-il en caressant doucement les cheveux du garçon endormi dans ses bras, se sentant à la fois touché par sa vulnérabilité et déterminé à lui offrir un foyer sûr et aimant.

De la surprise s'inscrivit sur le visage de la femme, tandis qu'elle accepta immédiatement : "Je vous en serai très reconnaissante, Maître Mezhelan."

"Bien, voilà qui est décidé dans ce cas. Mais cet arrangement devra toujours rester entre nous. Personne ne sera au courant en dehors des six personnes ici présentes, et personne d'autre ne devra jamais savoir qui vous êtes, pas même l'enfant. C'est mon unique condition." expliqua Mezhelan.

"Bien sûr, cela va sans dire. Je comprends parfaitement." accepta la femme sans contestation.

Mezhelan tourna la tête vers sa cuisinière pour dire : "Merci infiniment, Anne."

La cuisinière confia amicalement : "Vous êtes une bénédiction, jeune Maître, et je serai toujours de votre côté."

"J'ai du mal à croire que ces mots viennent de toi… mais cela me touche…" s'étonna le mage, bien plus habitué à sa discrétion et son silence.

Anne avait un sourire amusé sur le visage lorsqu'elle lui fit un signe de tête : "Je vais préparer le dîner." annonça-t-elle.

"Voilà ce à quoi je suis habitué." plaisanta Mezhelan en la regardant s'éloigner.

"Puis-je ?" demanda son invitée en indiquant le garçonnet.

Mezhelan se leva en lui mettant doucement l'enfant dans les bras sans le réveiller, puis dit : "Vous vous appelez Alix, est-ce bien cela ?"

"Oui." acquiesça la femme.

"Alors je compte sur vous, Dame Alix." dit Mezhelan, avant d'informer tout le monde : "Veuillez montrer à Dame Alix la chambre du petit, et aidez-la à prendre ses marques ici. Quant à moi, je retourne m'entraîner dans le jardin…"

"Bien, Maître." répondit Hans.

Après avoir organisé ses pensées, espérant ainsi s'occuper l'esprit et calmer ses tourments, Mezhelan se replongea activement dans son entraînement à l'ouverture de portails jusqu'au lendemain après-midi.

Le garçonnet n'avait fait que pleurer tout au long de la journée, et si fort qu'il s'en époumonait. Le jeune mage devait apprendre à devenir père en plus d'instructeur, et il se sentait complètement désarmé en ne parvenant pas à l'approcher. Il l'avait finalement laissé aux soins d'Alix pour confier son désarroi à son ancienne nourrice : "Je ne sais pas quoi faire… Hier, il ne faisait que dormir, mais depuis qu'il est réveillé, il ne fait que pleurer et appeler sa mère… Un mage avec un tel caractère, cela promet d'être compliqué…" essaya-t-il de dédramatiser.

La vieille femme sourit à la boutade, avant de raconter : "Vous ne vous en souvenez sans doute pas, car vous étiez très jeune… mais lorsqu'on vous a confié à moi, vous appeliez souvent votre mère, vous aussi… Vous avez beaucoup pleuré."

Mezhelan s'étonna : "Vraiment ? Je n'en ai effectivement aucun souvenir…"

"C'est normal, vous étiez si petit… trois ans à peine… mais regardez-vous maintenant !" dit-elle en souriant avec bienveillance : "Ce garçon vient d'être séparé de tous ceux qu'il connaissait pour être jeté dans un tout nouvel environnement inconnu, sa réaction est bien naturelle. Laissez-lui quelques semaines, et vous verrez que de la curiosité remplacera bientôt ses pleurs, comme vous à l'époque."

"J'espère que tu as raison, Nanie… Sinon, j'ai bien peur que je ne finisse par me mettre à crier avec lui sous peu." plaisanta le mage.

La vieille dame s'esclaffa : "Vous êtes un peu trop grand pour ça à présent, ahah. Imaginez donc la tête que ferait Hans… !" s'amusa-t-elle.

Mezhelan ne put s'empêcher de retrousser les lèvres en imaginant la tête du pauvre majordome. Les paroles réconfortantes de son ancienne nourrice apaisaient quelque peu ses craintes face à son nouveau rôle. Dans ces moments de confidence, il se sentait moins seul et plus confiant dans sa capacité à prendre soin de cet enfant.

Il avait donc l'esprit un peu plus léger lorsque le roi vint de nouveau lui rendre visite, en fin de journée. Ce petit garçon dont il avait dorénavant la garde n'était pas le seul qui allait devoir s'adapter à cette nouvelle réalité. Mezhelan devait le faire lui aussi. Car désormais, il n'était plus le disciple de qui que ce soit, il était devenu le Maître. Et il se sentait enfin capable de déclarer avec conviction à son souverain : "Il s'appellera Amos."

Prochainement : Johannes

Anecdote de l'auteure : Amos est un prénom masculin d'origine hébraïque qui signifie « celui qui est chargé d'un fardeau ». Un choix qui avait du sens pour un personnage comme Mezhelan envers son disciple. Au passage, le nom de Mezhelan m'a été inspiré du bulgare Нежелан qui signifie « indésirable ».

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