22. Mystères d'Iserlohn - Partie 2
Au moment où Mezhelan sentit la lame entailler sa chair, il se dit que ça allait trop loin. Qui qu'ils soient, il ne leur permettrait pas de le traiter comme un simple otage. Même si la maîtrise de l'eau n'était pas son élément de prédilection, il savait qu'il y en avait assez dans un corps pour glacer une partie de son assaillant et le neutraliser, voire le congeler entièrement s'il le désirait. Une engelure apparut en un clin d'œil sur le poignet de l'homme, alors qu'elle se propagea dans tout son bras à grande vitesse.
L'homme poussa soudainement un cri de douleur en le fuyant comme la peste. Il se saisit de son bras dans la panique pour constater que l'engelure s'était heureusement arrêtée : "Qu'est-ce que… ? Putain ! Ahh !"
"Pourquoi l'as-tu lâché !? Et pourquoi cries-tu comme un dément ? Es-tu stupide ?!" s'énerva précipitamment le noble.
Mezhelan se releva et passa les doigts dans son cou, avant de les observer. Ils étaient rougis par son sang.
Même si Johannes était celui qui avait la meilleure vue d'ensemble, il restait surpris.
"M-Mon bras… ! Mon bras est gelé !!" cria l'autre à tue-tête.
"Je ne suis pas quelqu'un à qui vous pouvez vous attaquer. Vous auriez dû suivre le bon conseil de Johannes." lâcha Mezhelan d'un ton froid.
"Un noble qui se frotte à la racaille ? C'est pas un peu risqué pour vos beaux habits, Mezh' ?" intervint Johannes avec un sourire cynique lui étant destiné.
Mezhelan haussa nonchalamment les épaules : "Les défis inattendus ne me déplaisent pas, je sais me défendre quand il le faut." répondit-il calmement en se tournant vers ses agresseurs. Une légère trace de surprise traversa son visage au moment où il aperçut l'aristocrate. Ça complexifiait un peu l'affaire : "Oh, un noble." constata-t-il.
Ce dernier pointa un couteau vers lui en s'énervant : "Oui, a-alors ne t'avise pas de lever la main sur moi ! Je suis le comte de Batz !" Il jeta un coup d'œil à ses hommes en continuant de crier : "Pro… Protégez-moi !"
"Un simple comte ? Tu aurais pu être Duc, Baron, ou autre chose, ça n'avait plus grande importance dès l'instant où tu m'as menacé. La seule autorité au-dessus de moi, c'est le roi lui-même, et tu viens de blesser son mage." déclara Mezhelan de façon tranchante.
"M-Mage ?" répéta l'autre en commençant à paniquer, tandis que son regard s'égarait sur Johannes.
"Bah oui, vous êtes cons." insulta spontanément le mercenaire en secouant la tête.
Mezhelan regarda Johannes pour l'interroger : "Je vous serai reconnaissant d'éclaircir la situation pour moi. Pourquoi ces gens nous ont-ils attaqués ?"
À cet instant, l'un des hommes au service du comte, sachant que la situation dégénérait, tenta de s'enfuir.
Mezhelan leva la main dans sa direction et de hautes flammes surgirent du sol pour lui couper la route : "Tout le monde reste ici !" ordonna-t-il strictement.
L'homme tomba immédiatement à la renverse dans un cri de peur.
Johannes ouvrit la bouche de surprise, avant d'expliquer après quelques instants : "C'était une mission confiée par le prince héritier. Il avait de bonnes raisons de penser que les Batz tentaient de bafouer l'autorité des al'Cynan dans leur province, alors il m'a envoyé leur rappeler leur place. Je pense que le comte n'a pas apprécié mes petites intentions…"
"De la politique." comprit Mezhelan en regardant l'aristocrate dans les yeux : "Bafouer l'autorité de notre roi n'était déjà pas bon pour toi, c'est de la traîtrise. Mais tu ne trouves rien de mieux à faire que de remettre ça en me menaçant ?"
"Maître, je… je vous assure que tout ceci ne s'est pas passé de cette façon !" se défendit l'homme en essayant de sauver sa peau : "Nous sommes tous les loyaux sujets de Sa Majesté ! Nous étions en colère contre le mercenaire, car il a outrepassé ses droits ! Nous voulions juste lui rappeler sa propre place…" tenta-t-il de s'expliquer.
"Qu'avez-vous fait ?" interrogea Mezhelan en tournant de nouveau les yeux vers Johannes.
"J'ai renversé leur table pendant qu'ils mangeaient dessus, et frappé un ou deux de leurs fils…" raconta Johannes avec un certain amusement.
"Un ou deux ?" répéta Mezhelan en levant un sourcil.
"Ils ont trop de marmots… J'sais plus lesquels étaient ses fils et lesquels des employés… Ouais, deux, ça devait être deux." déclara-t-il en réfléchissant sérieusement à la question.
Mezhelan avait presque envie de rire à sa nonchalance : "Je ne vois pas tellement où est le problème, si c'est ce que l'on attendait de vous."
"P't'être pas dans les détails…" précisa Johannes, un sourire joueur aux lèvres.
Le mage était bien content d'être loin des intrigues politiques quand il était témoin de ce genre de situation. Personne n'avait idée d'attenter à sa vie d'habitude, comme il était au service du peuple. Malgré tout, il avait bien conscience que ce ne serait pas toujours forcément le cas, car il demeurait l'arme la plus puissante au service du roi actuellement. Si ce dernier le jugeait nécessaire, il pouvait très bien l'envoyer se battre : "Allez-vous-en." dit finalement Mezhelan en faisant un geste de la main. Il ne put s'empêcher de repenser aux rumeurs entendues pendant la soirée à la cour.
Johannes s'étonna : "Sérieusement ?"
"Merci beaucoup, Maître." remercia précipitamment le comte.
"Oui. Je préfère ne pas me mêler de ça. En revanche, le roi ne tardera pas à être au courant, alors on saura bientôt comment il gérera cet incident." répondit Mezhelan au mercenaire.
Le comte déglutit en devenant plus pâle. Il fit une révérence maladroite, puis s'éloigna sans se faire prier.
L'homme qui s'était fait geler le bras gémissait toujours de douleur tandis que lui et ses collègues suivirent aussitôt leur employeur.
"J'espère que ce n'est pas toujours comme ça lorsqu'on voyage avec vous." remarqua Mezhelan en fixant Johannes du regard.
Ce dernier se plaignit : "Eh bien, je ne suis pas aussi apprécié que vous, Maître mage. Gardez bien ça à l'esprit, tout de même… Sinon, il n'est toujours pas trop tard pour le ménestrel."
"Je passe mon tour." répondit le mage.
Tandis qu'ils reprenaient leur route une heure plus tard, après avoir avalé quelque chose et rangé leur petit campement, Johannes bâilla bruyamment.
"Vous semblez avoir peu dormi. Saviez-vous qu'ils nous attaqueraient ?" interrogea Mezhelan, de manière légèrement suspicieuse.
"Bien sûr que non. En revanche, je m'y étais préparé. Les mercenaires ont beaucoup d'ennemis en général. Je ne fais pas exception." répondit l'homme.
La suite du voyage fut heureusement plus calme. Notamment parce qu'ils restèrent davantage sur leur garde en faisant en sorte de dormir dans des auberges. Lorsqu'ils chevauchèrent à travers les vastes étendues de la campagne, des rumeurs de troubles politiques et de conspirations circulaient dans les villages qu'ils traversaient : 'Cela ne s'arrêtait donc pas à la cour.' pensa le jeune homme. Comme à son habitude, néanmoins, il rendit des services à un maximum d'habitants sur son passage. Il envoya également une lettre au château pour informer de l'incident lors de leur traversée du premier village.
Dès qu'il avait un peu de temps libre, il prenait le temps de s'entraîner à l'ouverture des portails. À mi-chemin environ, il fut extrêmement surpris de constater que sa magie semblait maintenant tiraillée en deux sens. L'un était au nord, dans la direction habituelle, alors que l'autre était au sud-ouest, droit vers leur destination.
Ce fut à la fin du septième jour de voyage qu'Iserlohn émergea enfin à l'horizon. Ses bâtiments pittoresques se détachaient contre le ciel déclinant et paraissaient presque flotter sur les eaux calmes du vaste lac qu'elle entourait. Le clocher de sa cathédrale surplombait tout, ses flèches se découpant nettement dans le paysage, comme un phare guidant les âmes perdues dans la nuit.
"Enfinn… Une bière, un lit…" commenta Johannes avec autant de soulagement que d'enthousiasme en regardant l'horizon.
Mezhelan se sentit amusé et interrogea : "Ça faisait longtemps que vous n'étiez pas rentré ?"
"Ahh… quelques années, oui." confirma le mercenaire.
"Avez-vous de la famille ici ?" demanda-t-il à nouveau.
"Non." répondit uniquement l'homme.
Autant le mercenaire n'était pas particulièrement un grand timide et même souvent un peu mufle dans son comportement et ses paroles, autant il lui arrivait de faire des réponses vraiment très brèves ou évasives. Mezhelan n'avait rien remarqué d'inhabituel le concernant, que ce soit au niveau de ses cheveux ou d'autre chose, mais avait malgré tout le pressentiment qu'il cachait bel et bien quelque chose. Il avait pourtant pu confirmer très rapidement qu'il ne pratiquait pas la magie. Cet homme n'était pas comme lui, il en était absolument certain. Alors si Soren n'avait pas purement et simplement imaginé ce qu'il avait vu… qu'en était-il, dans ce cas ? D'ailleurs, si ça n'avait été pour cet ami en qui il avait une confiance parfaitement inébranlable, pour Soren, il n'aurait pas du tout pris ces paroles au sérieux et aurait plutôt cru à une pure fabulation.
Les deux hommes entrèrent enfin dans la ville, pendant que les soldats gardant cette route ne les lâchaient pas du regard, et en particulier Johannes. Partout où ils allaient, les regards se tournaient constamment sur lui à cause de sa carrure impressionnante et de son air peu commode. Il était évident qu'il attisait naturellement la crainte, mais ça évitait aussi quelques désagréments, comme les marchands véreux qui tentaient souvent d'écouler leurs marchandises auprès de tous ceux qui semblaient un peu propres sur eux.
"Pendant un instant, j'ai cru qu'ils allaient nous arrêter." dit Mezhelan.
"Les mercenaires ont le droit d'entrer dans la ville, tant qu'ils ne sont pas en bande. Il faut bien des gens pour faire les sales besognes…" raconta Johannes.
Le grand axe sur lequel marchaient leurs montures se perdait dans l'obscurité, seules les lueurs des lanternes vacillantes éclairaient sporadiquement le chemin des rares citoyens encore dehors. Une étrange quiétude régnait dans ces rues quasi désertes, la ville paraissait figée dans le temps lorsque ses habitants étaient enfouis sous les couvertures chaudes de leurs foyers. Les maisons à colombages et aux poutres de bois usées par le temps, témoignaient de siècles d'histoires tandis qu'elles se blottissaient les unes contre les autres.
Le mage observa vaguement la ville en racontant : "Je suis déjà venu ici, mais uniquement pour me reposer. Les missions que j'accepte d'habitude se passent surtout dans les villages. Comme cette fois la requête concerne un évènement qui se passe à l'intérieur de la ville, j'imagine qu'on va devoir consulter le seigneur pour en savoir plus…"
"Cette ville n'est plus gérée par le seigneur depuis la signature d'une charte, il y a des années. Elle est administrée par un consulat, ce sont sûrement ces gens qui ont pris l'initiative d'envoyer une lettre au château. Et ce sont aussi eux qui auront le plus d'informations sur ce vampire." expliqua Johannes.
"Une brute qui sait des choses, je savais que vous me seriez utile." taquina spontanément Mezhelan en recourbant imperceptiblement les lèvres.
"Si vous n'étiez pas le Mage, je vous aurais dit d'aller vous faire foutre." lâcha Johannes.
Mezhelan trouva la remarque divertissante, bien que son visage resta neutre : "Nous devrions commencer par trouver une auberge pour la nuit… J'aimerais retourner dans la dernière. La nourriture était bonne et les gens agréables." proposa-t-il.
"Tant qu'il y a de la bière." grommela le mercenaire en réponse.
Après une vingtaine de minutes de plus à cheval dans les rues, les deux hommes s'arrêtèrent enfin devant ladite auberge. Les fenêtres éclairées projetaient des reflets chaleureux sur les pavés de la rue, les invitant à y trouver refuge.
"Veuillez attendre ici avec les chevaux." sollicita Mezhelan en entrant dans l'auberge en premier.
L'établissement, avec ses poutres en bois sombres et ses tables de chêne polies par l'usage, était un havre de chaleur et de lumière à comparaison de l'extérieur. L'atmosphère était imprégnée d'une odeur réconfortante de feu de cheminée et de plats cuisinés avec amour. Les clients attablés près de la cheminée murmuraient dans un brouhaha feutré, leurs visages éclairés par la lueur des flammes. Et au fond de la pièce, une douce mélodie était jouée par un ménestrel utilisant des notes solennellement nostalgiques.
Mezhelan s'approcha du comptoir, éreinté mais attentif : "Bonsoir, j'aimerais manger et réserver deux chambres, s'il vous plaît. Nous avons aussi des chevaux." annonça-t-il d'une voix calme.
La dame d'une soixantaine d'années, dont le visage était marqué par l'âge, appela avec un accent prononcé : "Éloi ! Des clients avec des ch'vaux !"
Tandis que le jeune Éloi sortait timidement des cuisines pour prendre en charge les chevaux, Mezhelan déposa des pièces sur le comptoir : "Pour cette nuit et demain dans un premier temps. Cela dépendra de comment se déroulera notre travail en ville, nous aviserons."
La vieille dame leva un sourcil interrogateur : "Z'êtes là pour le travail alors… Ça s'voit que vous v'nez pas du coin. J'vous mets deux chambres abordables ?"
"Mettez plutôt vos meilleures chambres." sollicita Mezhelan en déposant quelques pièces supplémentaires.
Un large sourire enjoué se dessina sur le visage de l'aubergiste, révélant quelques dents manquantes. Après avoir récupéré l'argent, elle se dirigea lentement vers l'arrière pour chercher les clés. Lorsqu'elle revint, elle leva un regard impressionné vers le mercenaire.
Mezhelan prit les clés qui lui étaient tendues, avant de demander : "Y a-t-il une chambre qui soit meilleure que l'autre ?"
La dame désigna l'une des clés en affirmant : "C'est celle-là not' meilleure chambre, mais l'autre est très bien aussi…"
Mezhelan acquiesça légèrement en prenant la clé indiquée, puis la glissa dans sa poche avant de tendre l'autre dans son dos.
"Bah, ça m'aurait étonné..." bougonna Johannes en la prenant.
Mezhelan afficha presque un sourire face à sa réaction.
Alors qu'ils se dirigèrent vers leur table, le mercenaire ne put empêcher son naturel de parler pour lui : "Regardez, on a trouvé notre ménestrel."
Mezhelan jeta un coup d'œil au chanteur jouant du luth, et laissa échapper un soupir entre l'amusement et l'exaspération.
Lorsqu'un quarantenaire vint servir leurs commandes peu de temps après, ce dernier dit avec hésitation : "Vous ne seriez pas… Maître Mezhelan ?"
Le mage leva les yeux pour regarder l'homme. Il se souvenait l'avoir déjà rencontré dans cette auberge l'année précédente : "C'est bien moi, oui." confirma-t-il simplement.
L'homme s'inclina en avant, jeta un regard curieux sur le mercenaire, puis dit : "Est-ce que… par hasard… vous seriez là pour le vampire ?"
"Effectivement. Nous venons tout juste d'arriver en ville et nous sommes fatigués par le voyage…" commença Mezhelan en attrapant sa fourchette.
"Vous savez quelque chose dessus ?" demanda Johannes sans détour, ses doigts serrant l'anse de sa chope avec anticipation.
"Ça fait quelques semaines, déjà, que les hommes sont en proie à ce vampire, et ça se passe toujours la nuit." rapporta brièvement le tavernier, le regard à la recherche d'indices de leur part.
Attentif à son choix de mot, Mezhelan répéta avec une étincelle de curiosité dans le regard : "Hommes ?"
"Oui, Maître, les victimes ne sont que des hommes." confirma-t-il.
"Pour ça que les rues étaient aussi désertes à notre arrivée ?" interrogea de nouveau Johannes.
"Ça y contribue, en effet. Les rumeurs font de plus en plus de bruit, même si toute la ville n'est pas encore au courant. Certains hommes hésitent à sortir la nuit désormais." raconta le quarantenaire.
"Un vampire misandre." remarqua le mage avec un très léger sourire.
"Misandre ?" s'étonna le tavernier.
"Hostile envers les hommes." résuma Mezhelan.
"Pas forcément. Peut-être qu'il préfère les hommes au contraire… On a meilleur goût." ajouta Johannes avec une expression espiègle.
Mezhelan secoua de nouveau la tête. Le mercenaire n'en loupait jamais une.
"Eh bien, c'est peut-être le cas, mais on a quand même une victime chaque nuit…" dit l'homme.
Mezhelan se mordit les lèvres, avant de soutenir le regard du mercenaire pour déclarer : "Nous allons devoir faire un choix. Dormir ou traquer le vampire."
Johannes bascula légèrement en arrière sur son siège : "Ah, fait chier…" soupira-t-il.
Prochainement : Johannes
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