24. Mystères d'Iserlohn - Partie 4

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Mezhelan avait les yeux rivés intensément sur la surface de l'eau, comme si son regard pouvait transpercer la surface. Il mourait d'envie d'en voir le fond, alors seulement, il pourrait savoir quel pouvoir extraordinaire y reposait. Il tourna la tête pour regarder la côte derrière lui, et toutes les habitations construites en haut jusqu'aux abords de l'eau. Si la descente se poursuivait aussi rudement jusqu'en son centre, alors le lac était extrêmement profond. Beaucoup trop pour qu'il puisse espérer voir ça un jour de ses yeux. Il savait qu'il ne serait jamais capable de manipuler une masse d'eau aussi colossale pour y descendre, et s'en sentait autant frustré que désillusionné.

Il finit par regarder de nouveau Johannes : "Nous avons encore du temps avant la nuit… alors, j'aimerais que vous me disiez s'il y a un endroit où chercher en particulier pour trouver une pierre de lune ?" sollicita-t-il.

"Hmm… Honnêtement, je ne sais pas vraiment…" commença Johannes avant d'indiquer du doigt la périphérie de la ville à leur gauche : "Quand j'étais enfant, il y avait des bois dans cette zone, c'est là que j'ai trouvé la mienne. Mais la ville s'est beaucoup agrandie depuis, et tout a été abattu. S'il y en avait d'autres, alors elles ont déjà été découvertes durant l'expansion de la ville, il y a des années." expliqua-t-il.

"Cela ne m'aide pas beaucoup… Ne connaissez-vous personne d'autre qui en aurait trouvé une ?" interrogea le mage.

"Personne, non. Je crois que vous minimisez un peu leur rareté. Et comme je vous l'avais expliqué lors de notre première rencontre, les gens sont très superstitieux en ce qui concerne ces pierres…" poursuivit Johannes.

"Vous n'avez donc aucune piste pour moi… ?" marmonna Mezhelan.

"Essayez du côté des joailliers… ? Leur rareté fait qu'elles sont précieuses. Si des gens en ont vu plus que la moyenne, c'est sûrement eux." suggéra désinvoltement le mercenaire.

"D'accord." répondit-il. Mezhelan se voyait mal demander l'aide de Johannes pour en dégoter une, car c'était une entreprise purement personnelle. N'avait-il pas déjà dit tout ce qu'il savait à ce propos ? Il finissait donc par changer de sujet : "Le coucher du soleil est encore lointain et la nuit risque d'être longue, alors si vous voulez… dormir ou autre chose… Faites comme bon vous semble. Nous nous retrouverons à l'auberge à 19h ? Cela laissera le temps de manger quelque chose avant de se mettre en route ?" proposa-t-il.

"Très bien." accepta Johannes, avant de partir aussitôt.

Mezhelan le regarda s'éloigner, puis jeta un coup d'œil du côté d'un vendeur de poisson qui les observait depuis son étal. Il prit sa direction avant d'interroger : "Auriez-vous quelques minutes à m'accorder ?"

"Un instant…" dit-il en mettant deux poissons dans le panier d'une dame qui patientait pour prendre son paiement. Il reporta ensuite son attention sur son interlocuteur : "Qu'est-ce que je peux faire pour vous, Monseigneur ?" questionna-t-il.

"Êtes-vous installé en ville depuis longtemps ?" interrogea Mezhelan en voyant, du coin de l'œil, la cliente refermer son panier avec un linge.

"Oui, ma famille est ici depuis des générations, si vous voulez tout savoir." raconta fièrement l'homme.

"Bien. En fait, je suis à la recherche d'une pierre de lune." commença-t-il en remarquant la dame qui écoutait et semblait maintenant hésitante à partir : "Pourriez-vous me dire ce que vous savez à ce sujet ? Ou au sujet du lac ?" interrogea-t-il.

"Pour le lac, tous les habitants vous diront la même chose. C'est un impact de météorite qui l'a formé. Quant aux pierres de lune… ce serait ce qu'il en reste. Tout le monde connaît l'histoire, mais moi j'en ai jamais vu." raconta l'homme.

"J'ai un oncle qui en avait trouvé une." intervint la cliente : "On dit qu'elles portent bonheur, mais en ce qui le concerne, ç'a simplement attiré les voleurs. Il se l'est fait piquer !" affirma-t-elle.

"Mon… ami," poursuivit Mezhelan en faisant un signe inconscient du côté du ponton : "…m'a dit que les gens d'ici étaient très superstitieux en ce qui concerne ces pierres. Et que si j'en trouvais une, on refuserait sans doute de me la céder." expliqua-t-il.

La dame dit rapidement : "Il a raison ! Ceux qui en ont les gardent jalousement et les cachent tout aussi précieusement ! Et si en posséder une porte bonheur, la perdre nous porte malheur. Mon oncle est mort peu de temps après, d'ailleurs !"

"Même pour une forte somme d'argent ?" interrogea Mezhelan.

"Ça dépend du prix que vous accordez au malheur éternel." répondit-elle sérieusement.

"Je vois…" fit Mezhelan. Effectivement, Johannes n'avait pas menti en disant que les gens étaient superstitieux.

"Monseigneur…" se risqua prudemment le poissonnier : "Si vous voulez mon avis, vous n'avez pas besoin de plus de chance que vous n'en avez déjà…"

Sans doute disait-il cela en imaginant son statut, de par ses vêtements. Mezhelan tourna les yeux vers lui : "Je ne cours pas après la chance." affirma-t-il.

"Après quoi, alors ?" demanda l'homme sans comprendre.

"Après la magie." certifia Mezhelan en créant instantanément une flamme dans sa main pour être témoin de leurs expressions choquées.

Le joaillier qu'il visita ne s'avéra malheureusement pas être une piste plus fructueuse. L'homme avait apparemment vu un total de trois pierres de lunes durant ses vingt années de métier. Et il avait accepté de les monter en bijoux pour le compte de ses clients. Malheureusement, il ne se souvenait plus de leurs noms, d'après ses dires, ou refusait juste de lui donner l'information. Après tout, si ces pierres déchaînaient autant les passions, c'était sans doute bien attentionné de sa part de refuser de communiquer sur le sujet.

Mezhelan interrogea encore quelques marchands dans les rues après ça, mais finit par retourner au lac. Il retira ses bottes et s'assit ensuite au bout du ponton, les doigts refermés sur les bords du bois, les yeux fermés. Puis une chaleur apaisante envahit progressivement son être alors qu'il entrait en méditation pour canaliser les énergies régissant chaque chose de ce monde. Le moment où ces flux magiques pénétraient le plus facilement son corps, c'était lorsqu'il était parfaitement immobile. Le sommeil lui permettait donc en temps normal de régénérer sa magie, mais il savait qu'il ne dormirait pas de la nuit et préférait se préparer un maximum à ce qui les attendait. C'était une communion profonde et complexe avec les éléments, permettant un regain de vigueur, comme si la nature elle-même lui prodiguait son soutien.

Mais la faiblesse de cet état, c'était qu'il perdait aisément le cours du temps et n'était plus parfaitement éveillé à ce qui l'entourait. Il sortit de ce moment de concentration lorsqu'il sentit quelque chose sur ses jambes. Légèrement surpris, il ouvrit les yeux pour voir qu'un chat roux était en train de s'installer. Ces animaux étaient vraiment fidèles à eux-mêmes. Il ne put retenir un léger sourire en remarquant : "Ça va… ? Je ne te dérange pas ?"

Le chat s'interrompit au milieu de son troisième tour sur lui-même pour lever vers le mage une expression surprise.

"Et oui, je suis vivant." remarqua Mezhelan, avant de le voir s'installer pour de bon, sans se soucier du reste. Il sourit un peu plus en faisant quelques caresses tandis que son invité étendait paresseusement les pattes, puis regarda sa montre à gousset pour voir qu'il était plus que temps de rejoindre Johannes. Il fixa le chat en se plaignant à voix haute : "Je ne vais quand même pas rester ici toute la nuit à cause de toi…" Il n'eut le cœur de le faire partir qu'après plusieurs minutes, pour prendre enfin la direction de l'auberge.

Il prit son repas avec Johannes, puis ils se mirent enfin en route alors que le soleil était déjà sous l'horizon depuis une vingtaine de minutes.

Tout en marchant vers le quartier le plus proche, le mercenaire demanda sans formes : "Comment on procède ? On réclame les services de chaque catin qu'on croise ?"

"Commençons par celles qui correspondent à la description. Des longs cheveux foncés et bouclés…" répondit Mezhelan.

"J'ai l'impression qu'entre nous, y'a toujours une histoire de prostituées." plaisanta Johannes, avant de préciser : "D'ailleurs, je ne savais même pas qu'il y avait une loi qui l'interdisait."

"Faisons comme si nous ne nous étions jamais vus là-bas, d'accord ?" rétorqua le mage.

"Ahah." s'amusa Johannes.

Mezhelan fouilla dans ses poches en expliquant : "Il y a malheureusement plusieurs quartiers, et certains sont loin les uns des autres. Nous devrions nous séparer pour couvrir un maximum de terrain. Sans compter que nous aurions l'air louches d'alpaguer les femmes en duo."

"Certaines sont d'accord pour se faire prendre par deux hommes, tant qu'on y met le prix…" commenta Johannes.

"Ce n'est pas tellement la question…" répondit Mezhelan en affichant une expression ironique. Puis, il tendit la main vers Johannes : "Prenez ça avec vous."

Johannes regarda sa paume en questionnant : "Qu'est-ce que c'est ?"

"Un sifflet. Je l'ai acheté à un marchand tout à l'heure. Je ne suis toujours pas sûr de ce à quoi nous avons réellement affaire… alors si vous vous sentez en difficulté, utilisez-le et je vous rejoindrai au plus vite." expliqua le mage.

"Compris." dit Johannes en le mettant dans sa poche : "Je vais descendre dans le quartier à l'ouest, je vous laisse celui-ci." précisa-t-il, apercevant les premières racoleuses dans les rues.

"Bien." répondit Mezhelan alors qu'ils se séparaient. Il déambula très longuement dans les artères, en observant les différentes filles qu'il y croisait. Mais une partie d'entre elles avaient les cheveux attachés et relevés, ce qui rendait les choses difficiles pour discerner la nature de leurs cheveux à la seule lueur de la lune. Ce qu'il voyait aujourd'hui était en tout point différent de ce qu'il avait vu au bordel de Dafan. Ici, à même la rue, ça lui paraissait beaucoup plus malsain et sale. Et il n'était pas tout à fait certain de ne pas être déjà passé à côté de sa cible lorsqu'il repéra une femme avec des cheveux lâchés, ondulés et hirsutes. Il se dit qu'elle pouvait correspondre à la description et alla à sa rencontre : "Combien pour passer un moment avec toi ?" interrogea-t-il.

La femme fit un sourire charmeur en posant la main sur son torse pour le regarder de plus près avec appréciation : "Hummmm… Une pièce d'argent sera suffisante pour toi. J'aime les beaux garçons, ça me change de tous ces porcs…" déclara-t-elle.

Mezhelan lui remit l'argent, et se laissa entraîner dans une ruelle calme en restant sur ses gardes.

La prostituée sembla prendre les devants et l'appuya sur un mur de façon séduisante avant d'ouvrir son pourpoint et d'attraper son entrejambe d'une main. Elle fut décontenancée après quelques instants, puis dit : "Tu as besoin que je t'aide ? Je peux te faire une gâterie…"

Mezhelan se sentit extrêmement mal à l'aise. Cet endroit sinistre, cette femme et la perspective d'être attaqué d'un moment à l'autre… il n'était pas près de bander, il le savait fort bien. Jusqu'où devait-il poursuivre cette situation pour s'assurer qu'elle était innocente ? Il finit par se pencher vers son oreille et chuchoter : "Je cherche un vampire." Si c'était elle, alors elle l'attaquerait certainement maintenant, non ?

La femme retira aussitôt les doigts de ses parties en reprochant : "Tu me soupçonnes !?" Puis, elle tourna immédiatement les talons en insultant : "Pauv' con !"

Cette insulte détendit étonnamment le jeune homme, bien qu'elle soit partie avec son argent. Il réajusta ses vêtements et continua de chercher durant le reste de la nuit, mais fit chou blanc. Il n'avait pas non plus entendu le sifflet de Johannes et décida donc de rentrer à l'auberge. Ça n'allait pas être simple apparemment, et il était malheureusement possible que ce vampire ait de nouveau frappé cette nuit sans qu'il ne le sache, mais dans un autre quartier.

Sachant qu'ils travailleraient de nuit et que les portes de l'auberge étaient closes durant certaines heures, les propriétaires leur avaient laissé une clé. Ce fut donc par une petite entrée arrière qu'il pénétra à l'intérieur.

Le jour commençait à peine à se lever, alors il faisait encore très sombre. Mezhelan alluma un chandelier, puis s'assit à une table pour attendre le mercenaire. Il lui serait impossible de dormir sans s'assurer que tout allait bien pour lui. Et il fut rassuré lorsqu'il entendit enfin de lourds pas du côté de l'entrée de service un quart d'heure plus tard.

Johannes apparut en disant : "Rien pour vous non plus, hein ?"

"Non…" confirma Mezhelan en soupirant.

Ils allèrent se coucher, en apprenant le lendemain après-midi qu'il y avait bien eu une nouvelle victime malheureuse.

Pour leur nouvelle nuit de recherche, ils décidèrent de se focaliser davantage sur les quartiers proches de la dernière attaque. Ils étaient à nouveau dans les rues et Mezhelan venait d'aborder sa deuxième fille de la nuit lorsqu'une vive lumière orangée attira son attention sans prévenir, ainsi que celle des quelques personnes présentes dans la même rue. Le mage resta un bon moment statufié par ce qu'il voyait. Parce que, dépassant des toits d'au moins la même hauteur que les habitations, il y avait d'immenses flammes qui se déchaînaient.

Il s'était attendu à voir une femme aux dents pointues surgir à chaque coin de rue, mais sûrement pas à ça. Il écarquilla les yeux en constatant que le feu était si intense qu'il éclairait plusieurs quartiers. Ça ne ressemblait pas du tout à quelque chose de naturel, puisque les flammes tournoyaient sur elles-mêmes comme un tourbillon. C'était forcément de la magie. Et il se sentit vraiment impressionné, car la personne qui en était à l'origine était forcément d'un meilleur niveau que lui. Il se savait incapable de générer de telles flammes.

Il y avait de plus en plus de monde qui sortait dans les rues lorsqu'il réalisa qu'il était resté planté là comme un piquet, comme tous les habitants confus. Il se mit donc à courir tout à coup dans la direction de l'incident. Qu'est-ce que c'était ? Qui c'était ?

Lorsqu'il parvint enfin au coin d'un bâtiment pour apercevoir le cercle de feu tournoyant au sol, celui-ci avait baissé en intensité, et Mezhelan put discerner une silhouette au cœur de la tornade.

"T'es pas le seul monstre en ville ! Sale pute !" gronda l'homme mystérieux.

Mezhelan en fut encore plus perplexe, mais pas tellement par les paroles qu'il venait d'entendre, plutôt parce que cette voix et cette silhouette, qu'il était pourtant certain de ne jamais avoir rencontrées, ne lui étaient pas du tout étrangères. Il continua de s'approcher prudemment, alors que les flammes continuaient de se dissiper petit à petit. Et il put finalement discerner la personne en leur centre, en train de se tenir le cou.

Lorsque l'homme croisa enfin le regard du mage, il fit un pas en arrière.

Mais Mezhelan était sans aucun doute celui des deux qui était le plus sur ses gardes actuellement, parce que ce visage, cette silhouette et ces vêtements… tout était parfaitement identique à un petit détail près.

Oui, la personne qui se trouvait là, en face de lui à cet instant, n'était autre que lui-même.

Prochainement : Johannes

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