CHAPITRE 5
Lorsque Jérémy arriva sur la terrasse du restaurant, Clara s'était déjà installée. Elle était de dos, ses longs cheveux blonds ondulés scintillaient au soleil. Elle tourna légèrement la tête à son approche et il déposa un baiser furtif sur ses lèvres avant de s'asseoir à son tour. Il se demanda si des clichés avaient été pris. Il réajusta sa mèche rebelle et sourit à sa compagne.
— Bonjour chérie, tout va bien ?
— Oh ! C'est surtout à toi qu'il faut poser la question. Quand j'ai vu la nouvelle sur mon Ooème, j'en ai tremblé d'effroi. Tu as vu tous les messages que je t'ai envoyés ? Je suppose que oui...
— Oui, bien sûr. Excuse-moi de t'avoir répondu un peu vite. Ce matin j'ai filé au bureau. Flora voulait me voir.
— C'est normal mon chéri, je comprends.
Elle porta son regard vers l'horizon. Depuis la terrasse du restaurant, au dernier étage de l'immeuble, elle apercevait les collines à l'extrémité de la ville blanche, là où la périphérie semblait prise dans un étranglement. Ses yeux s'embuèrent. Elle reprit aussitôt ses esprits et tendit son verre.
— Bon ! On boit quelque chose ?
Jérémy héla un serveur et commanda. Clara affichait le visage angélique et rieur que tout le monde lui connaissait. Ses longs cheveux souples auréolaient son visage d'un éclat doré sublime.
Elle est si... parfaite lorsqu'il s'agit de s'exposer aux photos des journalistes. Elle est si habituée à cela qu'elle force mon admiration.
— Mais quand même... Je me demande où elle est, fit Clara.
Son regard se perdait quelque part dans les douces aspérités des collines.
— Hum ? Qui donc ?
— Mais cette femme ! Il est midi et elle est toujours recherchée. Regarde.
Et elle lui montra d'un geste sec les écrans publicitaires autour. Le visage de Joyce apparaissait toutes les trois minutes avec la mention recherchée. Il disparaissait au bout de cinq secondes.
— Oh, ça ? fit Jérémy. Ce n'est rien. Ils vont la trouver. Et sinon, elle aura filé bien loin et on ne la reverra jamais.
Clara réfléchit, mais ne parut pas satisfaite. Jérémy fut happé par les images qui défilaient en face de lui. Les panneaux lumineux mitraillaient leurs publicités tapageuses toute la journée. La plupart vantaient les mérites de la gélule X ou du comprimé Y. À chaque mal sa solution. Clara ponctuait ses journées en prises de médicaments de toutes sortes, mais elle prenait surtout des traitements visant à la garder belle et jeune.
Tandis que l'actrice picorait des grains de maïs transgénique dans son assiette, Jérémy regarda une publicité où une superbe femme aux longs cheveux auburn riait aux éclats en dévoilant une rangée de dents parfaites, d'un blanc presque aveuglant. Avec Dentalight, illuminez votre journée. Le mannequin avala un petit comprimé rose et rond d'une manière sensuelle et l'image se figea quelques secondes sur sa bouche aux lèvres pulpeuses. Jérémy se dit qu'il était très difficile d'être sexy en prenant des médicaments et que cette femme y parvenait drôlement bien.
Elle but une lampée de vin, hésita puis sortit un paquet de cigarettes de sa pochette en cuir rouge et or.
— Et s'ils en envoient un autre ?
— Un autre quoi ?
— Mais enfin, un autre terroriste voyons !
Elle tira une bouffée de sa cigarette avec nervosité.
— Ne t'inquiète pas, ils n'en ont pas d'autres en stock. C'est une denrée rare par les temps qui courent.
Il éclata de rire puis but une bonne gorgée de bière. Elle était bien fraîche, il se sentit ragaillardi.
— Excuse-moi, je suis idiot. Je ne m'en fais pas pour elle ni pour nous et tu devrais faire pareil. Tiens, si ça peut te changer les idées, j'ai une grande nouvelle à t'annoncer. Quelque chose qui va te faire plaisir.
— Tu m'as décroché le premier rôle dans un long métrage ?
Elle reprit un peu de vin blanc.
— Tu es l'héroïne de Plus belle la mort depuis cinq ans. Tu es fabuleuse dans cette série. Le public t'adore. Non, il t'adule. Tu es devenue immortelle avec ce rôle, ma chérie. Tu t'en rends compte au moins ?
— Je sais, je sais...
Elle soupira. C'était vrai. La série était suivie par des millions de gens à travers le monde et avait encore de beaux jours devant elle. De belles années. Mais Clara mourrait d'ennui. Elle se sentait prisonnière de cet unique rôle qu'elle n'avait pourtant pas le courage d'abandonner. Elle attendait après un miracle, celui de se voir offrir sur un plateau d'argent son premier rôle sur grand écran. Or les propositions ne se bousculaient pas. Et elle aurait bientôt quarante ans.
Elle ouvrit le petit étui rouge et or et avala aussitôt les quelques pilules qu'il contenait. Malgré tous les progrès qui avaient été faits, on avait gardé ce besoin impérieux de satisfaire cette inconsciente réminiscence du plaisir de l'oralité. Régression au stade du développement psychique où la bouche représentait la principale source génératrice de bien-être et du sentiment de sécurité. La mise en bouche : bien plus agréable qu'une injection intradermique.
— Je viens de signer le contrat du siècle, reprit Jérémy, sur un ton faussement humble.
— Formidable ! C'est pour la nouvelle version de l'Ooème ?
— C'est ça. Le partenariat entre I'Concept et la KC est officiel. Leur nouvel Ooème associé à mon implant, c'est une sacrée trouvaille. Les fonctionnalités sont révolutionnaires. Tu pourras bientôt choisir de la musique dans ton rêve, les personnes que tu veux y rencontrer, le lieu, l'atmosphère. Ils ont fait fort dans la section érotique, mais c'est ce qui est le plus vendeur je suppose. C'est incroyable. Non seulement on peut rêver toutes les nuits, mais en plus tu vas avoir la possibilité de programmer ce qui te ferait plaisir.
Il termina ce qui lui restait de bière et observa Clara. Elle avait les yeux qui brillaient comme si des milliers d'étoiles s'étaient retrouvées prisonnières de ses prunelles. Un large sourire égayait son beau visage. Ses pommettes avaient rosi.
— C'est vraiment incroyable, Jérémy. Ça va amener tant de joie et de bonheur aux gens. Tu nous as sauvés, tous, tu m'as sauvée moi. Si tu savais à quel point je t'aime pour ça !
Elle lui prit les mains au-dessus de la table et les serra fort. Ce fut le moment que choisit le serveur pour leur apporter l'entrée. Jérémy proposa un autre verre de vin à sa compagne qui accepta d'un sourire, le visage légèrement tourné de trois-quart, pour les photos. Jérémy remarqua un des journalistes à deux tables de la leur. Ils étaient faciles à repérer, leurs yeux vagabondaient sans cesse et ils semblaient toujours sur les starting-blocks, prêts à courir après le scoop du siècle. Ils n'auraient pas à courir aujourd'hui : ils étaient les bienvenus.
Jérémy prit le temps de demander à Clara où en était le tournage. Entre deux bouchées de bœuf bourguignon elle lui raconta les potins des autres acteurs. Elle enchaîna sur son bonheur de dormir comme un bébé grâce à l'I'Dream.
Les journalistes se présentèrent au moment du café, s'excusèrent et s'assurèrent de ne pas déranger. Le couple répondit par des sourires et des gestes bienveillants.
Ils acceptèrent l'interview, posèrent pour les photos. Jérémy fut longuement interrogé sur la terroriste et il s'exprima à ce sujet sans montrer le moindre signe de lassitude. Si les autres personnes présentes sur la terrasse étaient dérangées par le spectacle, elles n'en montrèrent rien. Au bout d'une heure, les journalistes remercièrent Clara et Jérémy et disparurent.
— Et voilà, dit Clara, la routine.
Sur ces mots, elle se leva, rangea son étui dans son sac, effleura les lèvres de Jérémy de ses lèvres :
— Je me sauve, je suis déjà en retard.
Annotations
Versions