CHAPITRE 7

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Trente minutes, c'était suffisant pour ce soir. Jérémy Preston ralentit puis commença à marcher. Tous les jours ou presque. Un rituel. Il lui semblait qu'après cela son cerveau était nettoyé. Il s'essuya le front d'un geste machinal. Son corps avait évacué des toxines, son mental aussi. Ses pieds touchaient à peine le sol. Il était léger, une brume dans le crépuscule. À l'angle de la rue on apercevait sa maison. Il hâta le pas, pressé par une envie d'eau. Boire. Se doucher.

Son chat l'accueillit en se frottant contre sa jambe. La douceur de la solitude, un zeste de ronronnement. Il allait se servir un grand verre d'eau fraîche quand son Ooème l'interpela :

— Monsieur Preston, un appel de votre mère.

— Je prends, répondit-il.

— Bonsoir Jérémy. Je n’appelle pas trop tôt ?

— J’arrive à l’instant.

— Toujours partant pour notre partie d’échecs ?

— Bien sûr.

— Parfait. Alors je t’attends. À tout à l’heure. Ça a été ton footing ?

— Oui oui.

Sa mère fit un geste de la main et son corps disparut. Preston posa le verre dans l'évier. Le chat miaula : sa coupelle était vide.

— Tu as faim ?

Miaulement.

— Monsieur Preston, un appel de Clara.

— Ah ! C’est pas vrai !

Il fronça les sourcils, posa le sac de croquettes sur la table. Le chat frotta son flanc contre un des pieds. Miaulement un peu plus aigu.

— Je vous mets indisponible, monsieur ?

— Non non. En attente de trente secondes.

Trois secondes pour transvaser les croquettes du sac à la coupelle. Vingt-sept à contempler un animal heureux. Preston frissonna. La sueur avait séché sur sa peau.

— Coucou chéri… Je t’embête je sais, mais j’avais besoin de te parler… de te voir…

Il ne répondit pas, se contentant de fixer Clara. Elle portait une nuisette en soie d’un vieux rose romantique. Une fine dentelle ornait son décolleté. Son regard implora Jérémy :

— Je n’ai pas envie de rester seule ce soir. Ça recommence, tu sais, cette boule qui appuie dans mon œsophage… J’ai l’impression de manquer d’air…

Jérémy se gratta la tête.

— Tu as pris tes médicaments ?

Elle le gratifia d’un sourire las.

— Évidemment… Aucun médicament ne remplacera mon besoin d’être dans tes bras, dit-elle avec un soupir.

Il nota qu’elle avait bu. Un verre de whisky traînait sur sa table de chevet.

— Tu es contrarié, je le sens.

Elle se mit à pleurer.

— Ne pleure pas, tu sais bien que ce soir je ne peux pas. Il s'est passé quelque chose au studio cet après-midi ?

Clara leva vers lui son regard mouillé. Elle repensa à tous les faux sourires qu'elle avait donnés, tous les silences offerts.

— Non, dit-elle. Ça va aller, je vais regarder un bon film et ça ira mieux ensuite. Ne t'inquiète pas, je suis trop sensible...

Elle essuya ses larmes et lui sourit.

— Tu en es sûre ? Je t'appellerai en rentrant.

— D'accord, fit-elle.

Elle lui envoya un baiser et ferma la discussion. Jérémy resta soucieux un moment. Il n'était que 18 h 30, le soleil brillait encore et Clara avait déjà revêtu sa tenue de nuit. Elle ne visionnerait pas de long métrage. Elle boirait un verre de plus. Ensuite elle activerait son implant, prendrait ses comprimés et on la retrouverait demain aussi belle et enjouée que d'ordinaire. Il lui arrivait quelquefois de vivre cette anxiété pré crépusculaire, mais elle parvenait toujours à y faire face. À sa façon.

Il se dirigea vers la salle de bain, se déshabilla, jeta sa tenue de sport dans le panier à linge et entra dans la douche. Un quart d'heure plus tard, il enfourchait sa moto, direction les beaux quartiers où vivait sa mère.

Elle l'accueillit comme d'ordinaire, un léger sourire flottant au coin des lèvres, le regard doux et perçant. Dans le séjour, le sol parsemé de livres semblait le refuge de vieilles âmes endormies. L’échiquier attendait, imperturbable, sur la table basse. Mme Preston, le cheveu blanc polaire, l’œil vert acier, de charmants sillons creusant son front, le visage pâle, ressemblait à une reine. Même en robe de chambre. Irréelle. Omniprésente, envahissant l'espace de son aura sereine. Le chaud, le froid, dans une danse permanente.

Preston déposa un baiser machinal sur la joue de sa mère et s'installa face au jeu d'échecs. Son corps se détendit au contact du cuir. Il ferma brièvement les yeux. Les évènements de sa journée défilèrent sous ses paupières. Sa mère posa la main sur son épaule.

— Oublie tout ça, dit-elle. Il sera toujours temps de t'en préoccuper demain.

Il avança un pion blanc de deux cases. Il rejeta son dos en arrière, soupira, prit le verre de whisky que sa mère avait déposé pour lui. Les glaçons s'entrechoquèrent. Lilly Preston leva elle aussi son verre et fit mine de trinquer. Puis elle joua. Silence. Longtemps. Whiskies bus. Réflexion. Froncements de sourcils chez Jérémy. Le visage de Mme Preston restait impassible. Elle fixait l'échiquier, l'air absent. Elle déplaça sa reine, mettant en difficulté le cavalier adverse. Ils échangèrent un long regard. Sa mère posa sa main sur la sienne. Impossible de protéger le cavalier. Décidément, elle était une adversaire redoutable. Une femme sans âge, une âme intemporelle, une rareté étrange, unique, qui n'avait qu'à fermer ses grands yeux pour se mettre à rêver.

Lilly avait onze ans lorsque le Fléau avait fait son apparition et avait bouleversé le monde. Elle avait grandi avec cette menace en permanence au-dessus de sa tête, comme tous les enfants de sa génération. Le Fléau avait transformé l'existence de l'humanité. Des millions de gens avaient péri, des nations s'étaient soulevées, des révoltes terribles avaient émergé. La peur avait pris le monopole des esprits. Les gens ne se parlaient plus, défiants les uns envers les autres. Ils ne se souriaient plus et de toute manière cela était devenu inutile car leurs visages étaient à demi masqués. Impossible de sortir dans la rue et de respirer librement, les narines au vent. Impossible de voir la bouche de votre interlocuteur, cela était bien trop dangereux car le Fléau était partout, invisible et tueur. Il s'immisçait en vous, se frayait un chemin directement jusqu'à vos bronchioles et vous étouffait. Une poignée de main, une embrassade et quelques jours après, au meilleur des cas vous perdiez le goût et l'odorat, au pire, vous finissiez le voyage dans un sac à fermeture Éclair.

Voilà ce qu'avait été l'enfance et l'adolescence de sa mère, un tiraillement entre sa vie d'avant et sa vie d'après. Elle s'était jetée à corps perdu dans les livres et cela l'avait sauvée. Toutes ces heures à rester enfermée dans sa chambre rose, elle les avait remplies de mots, de phrases, puis d'idées, de concepts. Heure après heure, jour après jour, la jeune fille blonde et fluette avait troqué son regard empli d'effroi contre un regard plein de sagesse.

À douze ans, elle écrivait. D'abord des nouvelles, puis elle s'enhardit et quand son premier roman vit le jour, elle n’avait que seize ans. Personne ne le publia. L'économie mondiale, vaste champ de ruines en reconstruction, avait mis à mal les maisons d'édition. Et outre les décès causés par le Fléau et ceux dus aux émeutes et autres guerres civiles, un nombre effarant de suicides augmentait encore le score macabre. Les petits entrepreneurs, dont nombre de maisons d'édition, avaient préféré mettre fin au cauchemar en tirant un trait définitif sur l'espoir.

Ses parents, tous deux enseignants, avaient encouragé leur fille à poursuivre ses efforts, heureux de voir que la jeune génération, elle, comptait bien survivre à l'horreur du présent. Lilly s'inscrivit à l'université et suivit la trace de ses parents : elle devint professeur de littérature. Parallèlement à cette première activité, elle fut enfin publiée pour son quatrième roman. Il connut un succès relatif mais qui lui permit de gagner de fidèles lecteurs avec lesquels elle entretint des liens via les réseaux sociaux. Son public grandit au fil du temps, on adapta même deux de ses romans fantastiques au cinéma. Une fois retraitée, elle continua d'écrire et d'être éditée, entre deux séances de yoga ou de méditation de pleine conscience.

C'est à l'université qu'elle rencontra le père de Jérémy, elle avait alors vingt-cinq ans et venait tout juste de terminer ses études. Elle sortit un soir fêter la fin de l'année universitaire, accompagnée de quelques amis. Elle le remarqua immédiatement. Silencieux, il se tenait adossé contre un mur, dans un coin de la pièce. Autour de lui, tout était mouvement, le bruit assourdissant de la musique mêlé aux cris et aux conversations enthousiastes, les danseurs excités et en sueur, se tortillant dans une parade ante-coïtale, les flashes lumineux rouges, jaunes, verts et bleus rendant le moindre grain de poussière psychédélique. Et lui, impassible, observait toute cette scène avec une grande attention. C'est cela qui avait le plus frappé la jeune Lilly : ce regard intense et brûlant posé sur le monde, dans ce corps presque oublié de son habitant.

La mère de Jérémy aurait quatre-vingts ans l'année prochaine.

Elle ne prenait aucun médicament. Elle dormait très bien sans implant. Elle prenait une tisane au miel et un bon livre avant de se coucher.

Jérémy demanda sa revanche et ils reposèrent délicatement les pièces sur le jeu.

— Tu ne m'as posé aucune question au sujet de la terroriste, dit-il.

Lilly mit en place son roi, observa Jérémy qui alignait ses pions à la perfection.

— Hé bien puisque c'est toi qui abordes le sujet, avant que nous commencions la partie, parlons-en, d'accord. Tu as besoin de savoir ce que j'en pense, c'est ça ?

Jérémy hocha la tête.

— Tu as fait ce qu'il fallait, tu n'avais pas le choix. Mais as-tu réfléchi à ce qui se serait passé si les forces de l'ordre avaient arrêté cette jeune femme ?

— Le bannissement à vie, je le sais maman.

Elle rejeta la tête en arrière, posa ses mains sur ses genoux.

— Ah oui ?

Elle le regarda fixement sans dire un mot.

— Quoi, maman ? Tu es dans les petits secrets honteux du gouvernement mondial ? Ils enferment les gens dans une pièce sans fenêtre et les torturent jusqu'à ce qu'ils meurent ?

Elle soupira.

— Non mon chéri, pas du tout. Ce que j'essaie de te dire, c'est que je crois que tu n'as pas conscience de ce qu'est un bannissement à vie. Et bien que tu ne sois pas responsable des lois ni des agissements d'autrui, je crois essentiel que chacun ait une vision éclairée du sens des mots. Les mots ne sont pas que des représentations d'objets et ne désignent pas que des concepts. Les mots portent en eux, outre leur signification, une énergie propre qu'il faut ressentir. Jérémy, être banni à vie du Nord, c'est tout bonnement mourir de faim, de chaud, de maladie infectieuse. Voilà ce qu'est le Sud : une sorte d'enfer terrestre où règnent la misère extrême, la soif, la faim, l'illettrisme, la violence, la bestialité et j'en passe.

— Je sais tout ça.

— Tu le sais de loin, dans un univers fait d'abstractions et de pensées. Mais tu n'en as aucune conscience dans tes tripes, et c'est ce qui fait toute la différence.

— Peut-être... De toute manière, elle s'est échappée. En réalité je doute qu'on la retrouve. Personne ne l'a aperçue nulle part. Elle avait certainement des complices et ils l'ont récupérée. Ils ont filé, ils sont passés d'une périphérie à l'autre et on ne la reverra plus jamais.

Il laissa échapper un soupir. Ses yeux se perdirent dans le détail des pièces de bois. C'était un beau jeu d'échecs, sculpté à la main.

— Pourquoi tu as lancé le signal ?

Jérémy sursauta. Sa mère restait immobile, bien installée dans son fauteuil de cuir, des mèches de cheveux argentées avaient encore glissé de son chignon savant. Ses yeux d'un vert limpide ne quittaient pas son fils mais semblaient vouloir le bercer.

— Ce n'est pas seulement par devoir, n'est-ce pas ?

Il ne répondit pas. Elle allait le mettre en garde une fois de plus contre cette fâcheuse tendance qu'il avait à se faire passer en premier. Cette fois, cela avait mis la vie d'une autre personne en danger. Quelle ironie, sa mère possédait le don de retourner les situations. Elle mélangeait les cartes et les redistribuait. Vous pouviez être sûr qu'ensuite la donne avait complètement changé. Avec son tour de passe-passe, elle transformait Joyce en victime et lui, il  devenait le péril en la demeure.

— Peu importe, maman. Comme tu l'as dit, je devais lancer le signal, je n'avais pas le choix. Et oui, bien évidemment j'ai imaginé les conséquences pour moi. J'ai travaillé dur pour en arriver là, ma vie est réglée au millimètre et je l'aime ainsi. J'ai mérité tout ça maman, je ne l'ai volé à personne. Et je refuse qu'un grain de sable vienne se mettre dans les rouages de ma machine.

Lilly Preston se pencha un peu en avant :

— Un grain de sable... Les mots, Jérémy... Ils sont si puissants…

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