CHAPITRE 10

10 minutes de lecture

Au bonheur des dames. Mattéo cligna des paupières en regardant l'enseigne lumineuse. Il fit un signe au videur et entra. Il régnait dans ce lieu une ambiance feutrée, pleine de secrets d'alcôves. Même les tissus recouvrant les meubles semblaient laisser échapper des soupirs d'extase. Ou bien étaient-ce d'anciens souvenirs qui refaisaient surface. Dans le grand salon il entendit des gloussements. Il avait du travail ce soir. Les femmes l'aimaient bien. Il était gentil avec elles. Courtois, respectueux. Comme les autres hommes qui travaillaient là, bien entendu. Pourtant il avait ce petit plus qui faisait mouiller ces dames avant même qu'il n'ait glissé un doigt dans leur culotte.

— Tu bois quelque chose Mattéo ?

La voix provenait du bar. Une femme d'une cinquantaine d'années, grosse et laide, lui tendit un verre.

— Rhum, dit-elle.

Elle lui sourit, il lui manquait une dent. Elle passa sa main sur son front humide, gênée par la chaleur nocturne.

— Merci Beth, répondit le jeune homme à la maîtresse des lieux.

Il s'accouda au bar, prêt à converser avec sa vieille amie.

— Alors, j'ai qui ce soir ? demanda-t-il en jetant un œil aux alentours. Je ne vois aucune des miennes.

Beth partit d'un grand rire gras. Et tout en essuyant un verre :

— Tu parles. Elle est arrivée il y a au moins une demi-heure pour être la première. Elle est déjà en haut. Elle t'attend.

Un deuxième rire secoua son corps graisseux. Mattéo regarda le fond de son verre.

— Ah non mais prends ton temps mon chou. Tiens, je t'en sers un autre. Elle est en avance, elle attendra.

Assurément, c'était Irène. Elle s'était amourachée de lui, tout le monde s'en était aperçu. Mais il n'était pas là pour qu'on l'aime. Il était là pour gagner du fric avec la baise. Point final. La pauvre Irène, épouse honnête d'un juge à la retraite, n'avait pas l'air d'avoir bien compris les règles du jeu. Il n'en était pas désolé pour elle. Il s'en foutait. Elle avait du fric, elle payait.

Beth rangea le dernier verre propre sur l'étagère derrière elle. Il quitta le tabouret sur lequel il était assis, salua Georges, une autre pute qui travaillait là et décida de rejoindre sa première cliente.

— À plus tard, ma Beth.

— C'est ça. Et fais-la grimper aux rideaux, hein ?

Il s'éloigna, dans son dos le rire grivois de la grosse femme l'accompagna.

Irène Braxton, assise sagement sur le lit, son sac à main sur les genoux, attendait son amant le cœur battant. Quand il entra dans la pièce et qu'il lui dit bonsoir, il lui sembla qu'un arc-en-ciel venait de naître à ses pieds. Grâce à lui elle se sentait à nouveau femme. Elle n'était pas stupide, elle savait très bien que sans un portefeuille bien rempli, un tel mâle ne l'aurait jamais approchée. Mais l'argent servait bien à cela, non ? L'argent achetait tout. Irène avait choisi d'acheter de l'amour et cela la rendait heureuse.

Il commanda un peu de musique jazzy et commença par enlever ses chaussures. Il fit glisser son pantalon sur le sol. Une fois qu'il n'eut sur lui que son boxer blanc, il s'avança vers Irène. Son sexe se retrouva quasiment à la hauteur du visage de la sexagénaire. Elle ne rougit pas. Au contraire elle posa une main sur l'appendice masculin et effectua une très légère pression. Je paye pour ça, pensa-t-elle, et cette idée lui plut. Il ferait tout ce qu'elle voudrait, il ne disait jamais non.

— Déshabille-moi.

Elle posa son sac sur la table de chevet et se laissa faire. Il sentait bon. Un parfum bon marché mais elle aimait cette odeur musquée. Après l'avoir entièrement dévêtue, il malaxa ses seins, qu'elle avait énormes mais beaux grâce à son argent. Elle sentit son clitoris s'exciter.

— Encore, murmura-t-elle.

On entendit quelqu'un courir dans le couloir. Un rire de femme retentit. Une porte claqua tandis que le saxophone entamait un solo suave dans leur chambre. Mattéo retourna la femme et la prit par derrière. Il avait une vue plongeante sur ses fesses, énormes elles aussi. Il imagina qu'il faisait l'amour avec Maria, une jeune femme qui vivait dans son quartier. Elle devait avoir une vingtaine d'années, de petits seins fermes, la peau bronzée, des cheveux châtain clair coupés en un carré plongeant. Son sexe durcit et tandis que Maria lui faisait une fellation divine, il pénétra Irène encore et encore, jusqu'à ce qu'ils retombent tous les deux sur le lit, épuisés et en sueur.

La musique flottait dans la chambre. C'était une très vieille mélodie datant des années ante Fléau. Mattéo ferma les yeux et laissa son esprit danser avec les notes de jazz. Puis il se leva sans un regard pour la femme et disparut dans une petite pièce attenante. Irène le suivit du regard, un sourire sur ses lèvres. Elle entendit l'eau du robinet couler. Quelques minutes plus tard, Matteo réapparut. Il se rhabilla, remit ses chaussures tandis qu'Irène observait chacun de ses gestes. Il tira vers lui le tiroir de la table de chevet. Elle avait bien déposé l'argent. Elle l'avait mis là avant son arrivée, mais il tenait à vérifier. Il faisait exprès de faire apparaître le montant de la transaction pour ancrer Irène dans la réalité. Il était la pute, elle était la salope bourgeoise qui exploitait la misère.

Il se tourna vers elle et lui adressa un sourire lumineux.

— C'est parfait.

Elle, sentant qu'il allait gentiment la renvoyer, ne s'était pas rhabillée. Sa robe et son chemisier gisaient dans un coin de la chambre, froissés.

— Il y a un petit supplément. Comme ça nous avons une demi-heure pour prendre un verre ensemble. C'est moi qui l'offre.

Elle se redressa prestement et Mattéo fut surpris d'une telle agilité chez une femme de cette corpulence. Elle appuya sur une espèce de minuscule interphone fixé au-dessus de la tête de lit.

— Oui ? fit la voix grasse de Beth.

— Un rhum citron vert et... une coupe de champagne.

— Tout de suite madame. Je vous fais monter ça.

Heureuse, Irène se décida enfin à se lever et à se rhabiller sans passer par la case salle de bain. Elle aimait sentir le parfum du sexe. De plus, elle ne cachait rien à son mari, c'est même lui qui payait. Elle n'avait jamais gagné le moindre sou de toute son existence, bien trop occupée à jouer au bridge avec ses amies ou à organiser des cocktails mondains. Elle frotta ses mains contre sa jupe pour la lisser un peu. Ce fut peine perdue.

— Oh, eh bien tant pis, dit-elle en s'asseyant sur le lit.

Acheter du temps, cela aussi c'était possible. Elle avait envie de profiter de la jeunesse et de la beauté de Mattéo encore un peu. C'était simple : il suffisait d'allonger quelques billets supplémentaires. Ici, ils ne possédaient pas grand-chose, alors dès qu'ils voyaient un bout de papier avec des numéros inscrits dessus, ils devenaient très conciliants.

Mattéo s'était installé sur un vieux fauteuil marron en tissu. Il tira entre eux une petite table ronde à roulettes. Il avait envie d'aller danser au club. Il aurait pris un verre au bar, aurait plaisanté avec quelques clients devenus presque des amis. Puis il aurait complimenté Laurie, la jolie serveuse blonde aux taches de rousseur et au léger strabisme. Elle aurait rougi, gênée, et il serait parti d'un pas léger sur la piste de danse. La joie aurait refait surface dans son cœur, le monde serait devenu un lieu plein de magie et de feux d'artifices. Son âme aurait flotté, légère et libre, vibrant de toute l'énergie des notes de jazz.

On frappa à la porte trois petits coups discrets. Georges apparut, portant un plateau sur lequel reposaient deux verres. Les deux hommes échangèrent un regard et le plateau atterrit doucement sur la table à roulettes.

— Merci Georges.

Irène jeta un œil sur le nouvel arrivant. Il avait la même couleur de peau que Mattéo et probablement le même âge aussi. Il était un peu moins grand. Ses pommettes saillantes et son menton carré lui donnaient un certain charme. Son regard, comme celui de Mattéo, était doux et caressant. Il ferma la porte derrière lui et les laissa seul.

Ils trinquèrent. Irène pensa qu'il aurait été merveilleux de pouvoir installer son amant chez elle. Elle était sûre que Charles n'y aurait vu aucun inconvénient. Malheureusement il était attaché aux conventions sociales, et s'il était admis depuis des années que la prostitution n'avait rien de honteux ni d'illégal _ au contraire l'accent avait été mis sur cette profession d'utilité publique, l'activité sexuelle étant nécessaire à la bonne santé des individus, on avait légiféré et remanié les anciennes règles devenues obsolètes_ il n'aurait pas accepté qu'un autre mâle investisse leur foyer. Elle sirota son champagne. Elle pensa déjà qu'elle devrait revenir dans deux jours. Elle avait besoin de sentir le corps vivant et chaud de son amant. Heureusement, elle avait les moyens d'acheter de l'amour jusqu'à la fin de sa vie. Mattéo reposa son verre sur la table.

— Oh, décidément que je suis sotte, s'exclama-t-elle en posant sa flûte de champagne à côté du verre de rhum.

Elle se leva et d'un bond rejoignit le jeune homme pour s'asseoir sur ses genoux.

— Je sais que tu aimes les potins, commença-t-elle, alors en voilà un. C'est même davantage qu'un potin, c'est un secret...

Elle chuchota le mot secret du bout des lèvres, qu'elle avait minces et un peu tombantes. Mattéo laissa échapper un minuscule rictus. Sentant qu'elle avait attiré son attention, elle poursuivit, sur le ton de la confidence :

— Tu es bien sûr au courant pour cette saleté de terroriste. Tout le monde est au courant.

— Tu sais où elle se cache ?

— Mmm... Non voyons, si je le savais elle serait déjà dans un de ces bateaux en partance pour Africania. Par contre, je sais quelque chose sur l'attentat raté contre Carl Mortimer...

Elle se tut, le regarda avec une lueur au coin des yeux. Il était si gentil quand elle lui confiait les commérages de la ville blanche qu'elle ne se privait pas de déblatérer dès qu'elle apprenait une information. Mattéo avait une existence tellement ennuyeuse qu'elle était contente de pouvoir lui apporter un peu de fantaisie. Cette complicité faisait d'elle sa préférée et ce sentiment la réchauffait.

— Il y a une vidéo de ce qui s'est passé.

Elle fit un clin d'œil.

— Ma puce, on est au courant que la scène a été filmée par la caméra de surveillance qui se trouvait dans le bureau.

Il afficha ouvertement sa déception en soupirant. Il avait une crampe à la jambe tellement la femme pesait lourd. Il ne dit rien, pensif.

— Mais je te connais bien, reprit-il. Tu fais durer le suspense, c'est ça ? Tu veux que je te supplie de tout me raconter.

Elle se mit à rire en lui caressant ses cheveux bouclés.

— J'ai juste oublié un mot : il y a une vidéo de ce qui s'est réellement passé. Celle que tu as vue est truquée.

La demi-heure était terminée. Elle avait gagné. Elle aurait encore du temps avec lui, gratuitement.

— Oh... fit-il, et son regard se troubla.

Il attendit que la femme reprenne la parole, ce qu'elle fit, excitée de plaire à son amant.

— Croustillant, hein, comme nouvelle ?

Elle l'embrassa, il se laissa faire. La musique s'était tue. Parfois le silence était entrecoupé de rires lointains, de bruits étouffés. Irène sembla attendre quelque chose. Il se décida à lui rendre son baiser. Il caressa son visage, l'embrassa dans le cou et enserra sa taille avec un peu de difficulté. Les yeux bovins d'Irène s'embuèrent de joie.

— La vidéo a été remise à mon mari. Tu comprends, c'est une espèce de secret d'État, enfin si on était encore au temps où les états existaient. Pardon, je ne crois pas que tu aies reçu assez d'instruction pour savoir ça...

Elle avait raison, il ne connaissait que le monde dans lequel il était né, un monde coupé en deux et gouverné par un seul gouvernement. Pourtant elle confondait pauvreté et ignorance. Il eut envie de lui rétorquer qu'il savait lire et qu'on trouvait pas mal de choses sur internet et dans les livres. Mais il se retint. Après tout, il n'était qu'un jeune prostitué d'origine ante brésilienne. Cela faisait de lui un être exotique destiné à satisfaire le vagin trop large d'une blanche bourgeoise adipeuse.

— Alors je n'ai pas regardé cette vidéo, dit-elle en faisant un geste dédaigneux. Je n'ai pas envie d'être mêlée à des histoires de ce genre. Charles m'a dit que c'était une bombe et qu'il allait la remettre à quelqu'un d'autre. Il ne veut pas que ça lui explose en pleine figure. Je lui ai bien dit de se taire et de ne rien me dire.

Elle mourait d'envie de savoir ce que la vidéo contenait mais son mari ne lui avait pas permis d'y avoir accès.

— Tu as bien raison ma puce. Ça ne te concerne pas. Je suis sûr que tout a été réfléchi pour le bien des concitoyens. Parfois les gens doivent ignorer ce qui peut leur faire du mal. Le gouvernement est là pour nous protéger.

— Bien sûr. Je sais.

Elle se leva enfin et Mattéo ferma un bref instant les yeux pour contrôler sa douleur. Ses deux jambes étaient paralysées. Irène lui avait coupé la circulation des membres inférieurs. Il prit une grande inspiration.

— À quand ? demanda-t-il.

Elle récupéra son sac à main et se dirigea vers la sortie :

— Après-demain mon chéri. Je m'inscris en bas en partant. Ne te morfonds pas trop pendant mon absence. Tu sais que je reviens toujours.

Elle lui lança un baiser et disparut. Elle ne lui avait pas dit qui hériterait du secret. Il se massa les jambes. Le sang circulait mieux mais il avait encore des fourmillements. Il parvint à se lever, courut jusqu'à la porte. Il rattrapa Irène dans l'escalier.

— Attends !

Elle s'arrêta et se retourna, étonnée. Parvenu à sa hauteur, il se pencha vers son oreille et lui chuchota quelques mots. Elle fit mine d'hésiter puis murmura :

— Le juge Powell.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Sandrine Fabre ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0