CHAPITRE 13
Lorsqu'il arriva à la King Company, Jérémy prit directement l'ascenseur et appuya sur le bouton du dernier étage. La secrétaire de direction leva les yeux de son ordinateur.
— Oh ! fit-elle. Bonjour M. Preston, je peux faire quelque chose pour vous ?
— Je voudrais parler à Mlle King.
— Elle est allée faire une visite à l’Open Gate. Si vous voulez bien patienter, elle ne devrait pas être absente plus d’une heure.
— Merci, ce ne sera pas nécessaire.
Jérémy retourna en direction de l'ascenseur bien que le laboratoire soit situé à l'étage du dessous. Il pénétra dans le premier sas afin de revêtir une blouse de protection jetable transparente, se lava les mains et enfila des gants en vinyle. Toute personne avec l'intention d'entrer dans le laboratoire devait se soumettre à cette étape. Les recherches étaient menées dans des pièces différentes, les murs de la plupart d'entre elles étaient en verre, ainsi que les portes. Hormis une plante verte dans l'entrée, l'environnement était aseptisé.
Jérémy salua de la main certains de ses collaborateurs qu'il aperçut à travers les vitres mais il ne trouvait pas Flora King. Il fit un tour dans son bureau pour vérifier que tout était en ordre. Chaque chose se trouvait à sa place et pas un grain de poussière ne perturbait la propreté du lieu. Un immense bureau en chêne trônait dans la pièce, parfaitement ordonné. Il referma la porte et tourna les talons.
Il entendit les bruits d'une conversation et se dirigea vers la source. Flora King conversait avec un homme que Jérémy n'avait jamais vu dans son laboratoire. Il paraissait être âgé d'une trentaine d'années, les cheveux blonds coupés très courts, un visage fin et régulier, une silhouette athlétique. Flora King lui murmura quelque chose et deux fossettes apparurent sur les joues de l'inconnu qui se mit à rire. Familière, Flora lui attrapa l'avant-bras et rit avec lui. Elle portait une robe rouge vif qui se boutonnait entièrement sur le devant. Les deux premiers boutons du haut avaient été laissés libres, laissant entrevoir la fine dentelle blanche qui ornait son soutien-gorge. Jérémy observa le coup d'œil furtif que l'homme blond jeta dans le décolleté généreusement offert. Les trois bracelets en diamant qui ornaient les poignets de Flora King imitèrent le bruit léger d'un carillon lorsqu'elle retira sa main de l'avant-bras de l'homme.
Autour, on s'affairait plus ou moins. Un coursier traversa le couloir à toute allure, frôlant Jérémy. Deux techniciens, rivés sur les écrans de leurs ordinateurs, casques virtuels sur la tête, poursuivaient leurs analyses, complètement déconnectés du reste du monde. Plus loin, une jeune femme se déplaça telle une souris d'une salle à l'autre, une pile de feuilles de papier pressée contre sa poitrine. Le cœur de Jérémy se serra quand il aperçut une femme de ménage tout au bout du couloir, qui nettoyait une porte vitrée en projetant un liquide violet sur sa surface.
Il s'avança d'un pas décidé vers le couple à quelques mètres de lui.
— Bonjour Flora, je vous cherchais.
L'homme se retourna et dévisagea Jérémy. Son sourire était faux.
— Bonjour, répondit la patronne dans un large sourire. C'est parfait que vous soyez là, nous étions sur le point de vous faire appeler. Je vous présente Gustav Flint, notre nouvelle recrue qui va commencer dès demain dans la section anti-suicide.
— Je n'étais pas au courant qu'il nous manquait quelqu'un, dit Jérémy en serrant la main de son nouveau collaborateur.
— Ce projet n'avance pas assez vite à mon goût. Gustav est très prometteur, c'est un atout pour la King Company de l'avoir recruté. Il me fait penser à vous, Jérémy, dit Flora, toujours en souriant.
Jérémy ne répondit pas.
— Je voudrais vous parler en privé de quelque chose d'important, Flora.
— Bien sûr. Retrouvez-moi dans mon bureau d’ici un quart d'heure, voulez-vous ?
Gustav Flint et sa nouvelle patronne saluèrent Jérémy et s'éloignèrent. Jérémy retourna dans son bureau consulter les dossiers en cours. Il entendit les rires étouffés du couple dans son dos.
Un quart d'heure plus tard, il repassa devant la secrétaire qui hocha la tête sans se préoccuper davantage de lui. Flora King l'invita à prendre place dans l'un des sièges devant son bureau.
— Vous vouliez me parler ? Demanda-t-elle.
— Il faut retarder le lancement de la dernière version de l'Ooème, lança-t-il de but en blanc. J'ai consulté le rapport. Il est mauvais. Pourquoi n'ai-je pas eu ce rapport sur mon bureau ?
Flora étonnée, le regardait avec des yeux écarquillés.
— Mais de quoi parlez-vous Jérémy ? C'est le coup que vous avez reçu sur la tête qui vous fait délirer ? Vous avez eu le rapport, il était très concluant, vous avez oublié ?
— Celui-là ne vaut rien. J'ai en ma possession le vrai rapport, celui qui conclut que le rapport bénéfices risques est très insuffisant. Il est impossible que vous ne soyez pas au courant. En retardant la commercialisation d'une année, nous aurons un produit sans danger pour l'utilisateur. Reprenons les tests, Flora, et améliorons ce nouvel Ooème. Je pense que nous pouvons négocier un report avec I'Concept.
Le ton de sa voix s'était durci malgré lui. Flora joignit ses mains devant elle, comme si elle avait subitement décidé de prier.
— Écoutez, dit-elle d'une voix calme, vous êtes en train de porter une accusation gravissime. J'avoue que je ne m'attendais pas à une trahison de votre part. Si un autre groupe vous a proposé de les rejoindre, dites-le-moi. Partez si c'est votre désir, mais par pitié, ne salissez pas inutilement l'image de ma compagnie. Mon père, et avant lui mon grand-père ont sacrifié leur vie entière pour créer cette entreprise. Ne lancez pas de rumeurs absurdes sur la KC. En d'autres termes, soyez bien sûr de vous et de ce que vous faites car vous n'aurez pas une autre chance si vous nous traînez dans la boue sur une simple lubie. Mordez la main qui vous a nourri, vous en subirez les conséquences. Je vous ai déjà expliqué ce que ce monde comptait de complotistes de tous bords. À coup sûr, l'un d'entre eux essaie de vous déstabiliser. C'est bien ça, Jérémy ? Je ne sais quel individu vous a donné à lire des documents faussés en vous mettant le doute. Et maintenant vous ne savez plus sur quel pied danser. Qu'est-ce qui est faux ? Qu'est-ce qui est vrai ? J'espère que ceci est lié au choc psychologique de votre agression. Cette version me conviendrait parfaitement Jérémy. Je sais être magnanime. Mais une seule fois, pas plus. Personne n'est irremplaçable vous savez.
Elle reposa ses deux mains bien à plat sur son bureau, le visage paisible. Jérémy repensa au jeune requin blond qui venait de faire irruption dans le paysage. Personne n'est irremplaçable. Sa mâchoire se crispa. Il avait quitté sa maison, déterminé, et il se retrouvait brusquement vidé de toute énergie combative. Et si Flora disait vrai ? Pouvait-il réellement se fier à une femme dont il connaissait si peu de choses et risquer de tout perdre ?
Flora lui offrait une porte de sortie. Elle acceptait d'oublier tout ça. Il aurait tout le temps de procéder à une enquête et à des vérifications par la suite. Quelle que soit la vérité, il la trouverait. Et celle des deux femmes qui lui mentait le regretterait.
— Flora, je suis confus, dit-il. Vous avez raison, je crois que j'ai besoin de repos. Cette affaire m'a troublé bien plus que ce que je m'imaginais. Je vous ai manqué de respect et j'en suis profondément désolé.
— J'aime mieux ça...
Un silence s'installa entre eux. Le regard de Jérémy se perdit au-delà des montagnes qu'il pouvait admirer grâce à l'immense baie vitrée. Se reposer, reprendre ses esprits, voilà ce qu'il allait faire en première intention. Et faire déguerpir l'intruse de chez lui aussi. Avant que quelqu'un se doute de son implication. Il l'avait cachée, il était donc complice. C'était trop tard pour la dénoncer maintenant. Bon sang mais qu'est-ce qui lui avait pris de la serrer dans ses bras et de lui faire l'amour alors qu'il pouvait coucher avec toutes les femmes qu'il désirait...
— Vous avez ces documents sur vous je suppose ? demanda Flora, le tirant de sa rêverie.
— Oui. Vous voulez les lire ?
Elle haussa les épaules avec dédain.
— Sûrement pas. Je veux que vous les détruisiez devant moi. Je veux pouvoir à nouveau vous accorder toute ma confiance.
— Je comprends.
Il sortit son Ooème, projeta le rapport sous forme holographique et supprima toutes les fenêtres ouvertes.
Flora avait joint ses mains et y appuyait son menton.
— Mmm... Très bien... Ce sont les originaux ? Il y a des copies ?
— C'est une copie. L'homme qui m'a abordé a simplement fait un transfert de données.
— Ce n'est pas grave, Jérémy. Vous l'ignorez car ici on n'embête pas nos chercheurs avec toutes ces broutilles, mais on a ce genre de problème à peu près tous les mois. Ces complotistes ont tellement d'imagination que je me demande pourquoi ils n'en écrivent pas des bouquins. On a une section à la com qui ne s'occupe que de ça. Je suppose que j'aurais dû vous en faire part, ça vous aurait évité de telle émotions. J'ai ma part de tort aussi voyez-vous.
Flora tira un tiroir de son bureau et une cigarette apparut entre ses doigts. Elle l'alluma, les yeux clos, inspira une bouffée, expira longuement. Elle rouvrit les yeux, les planta dans ceux de Jérémy :
— Rentrez chez vous, dit-elle. Prenez votre journée, prenez une semaine. Et revenez en pleine forme.
Elle fit pivoter son siège et son regard se fixa sur les montagnes. De temps à autre elle portait la cigarette à ses lèvres.
— Très bien, dit Jérémy en se levant. Je dois tourner pour une publicité dans quelques jours, celle de l'Icat 3000. Avec Icat 3000, vos hanches auront toujours vingt ans. À part cet engagement, je vais suivre votre conseil et prendre un peu de repos, faire une analyse de sang aussi. On ne sait jamais.
Flora King resta de marbre et ne lui adressa pas le moindre sourire. Elle fit un geste de la main pour l'intimer à la laisser seule. Jérémy, crispé, quitta la pièce sans rajouter un mot. Quand elle entendit la porte se fermer, Flora pivota, appuya sur l'interphone privé et siffla entre ses dents :
— Envoyez-moi tout de suite Marcus. Vous entendez, tout de suite. C'est urgent.
***
Skinner portait un ensemble gris clair à petits carreaux, une chemise blanche et une cravate gris foncé unie. Ses cravates n'étaient jamais fantaisistes, il trouvait de mauvais goût ce qui sortait actuellement des magazines de mode. Se promener avec un bout de tissu bariolé, voire fluorescent autour du cou ne lui correspondait absolument pas. Son canif rétractable dormait sagement au fond de la poche intérieure de son veston. Il se sentait particulièrement de bonne humeur, bien que cela n'apparaisse pas sur les traits de son visage. Mais ses yeux pétillaient. Maîtresse, comme il aimait à l'appeler en son for intérieur _ parfois cela lui échappait et il prononçait ce mot à haute voix devant elle, ce qui lui valait un châtiment aussi terrible que revigorant_ l'avait fait demander.
Il aperçut Jérémy Preston, le bellâtre à l'implant, qui se dirigeait vers lui. En se croisant, les deux hommes se saluèrent mais ne s'arrêtèrent pas. Skinner éprouvait une aversion tenace envers Preston. Il n'arrivait toujours pas à décider s'il couchait avec Maîtresse ou pas. Il lui semblait que non, mais parfois, la nuit, lorsqu'il se caressait au fond de son lit en rêvant de Maîtresse, une rage soudaine l'envahissait à l'idée que cet homme, ce Preston qui possédait déjà tout puisse poser ses mains sur la femme qu'il convoitait tant.
La secrétaire lui souhaita la bienvenue et lui annonça qu'il pouvait entrer. Flora King et ses jambes fines, le corps sublimé dans une extraordinaire robe rouge à boutons, venait tout juste de déposer sur son bureau un collier pour chien orné de clous ainsi qu'une laisse. Elle commanda le verrouillage de la porte, enclencha la fonction d'insonorité totale et choisit pour décor sur la baie vitrée un paysage ravagé, noirci, détruit. Au loin, un volcan virtuel en éruption permettait à la pièce de bénéficier d'un peu de lumière. Flora se tenait debout, les fesses appuyées contre le bureau. Skinner s'avança vers elle et s'arrêta à un mètre. Il vit des flammes danser dans les yeux de la femme.
— Marcus, je suppose que tu n'as toujours rien sur la fugitive, hein ?
Elle serrait les poings, qu'elle avait posés sur le bureau.
— Rien madame. Personne ne l'a vue dans la périphérie et elle n'a pas eu la mauvaise idée de retourner à son domicile. Elle se cache dans la ville blanche. Tant qu'elle ne sortira pas de son trou, c'est peine perdue. Mais elle va commettre une erreur et je pourrai la cueillir. Ils font toujours une erreur dès qu'ils croient qu'on les a oubliés. Ils baissent la garde, se relâchent et bim : Skinner leur tombe dessus.
Flora King agrippa la cravate de l'homme et l'attira à lui, plantant son regard furieux dans le sien.
— Je sais où elle est. Et je n'ai pas eu besoin de courir des kilomètres à travers le bidonville pour la trouver.
Sur ces mots, elle s'empara du collier qu'elle attacha autour du cou de Skinner. Impassible, l'homme ne cilla pas.
— Elle se cache chez cet idiot prétentieux de Jérémy Preston. Il vient de m'amener le rapport final, celui qu'il n'aurait jamais dû lire. Je lui ai embrouillé l'esprit pour quelques jours mais ça ne va pas durer. Il est naïf mais il est intelligent. Je n'ai fait que reporter le problème pour gagner un peu de temps. Pour toi Marcus. Tu vas aller t'occuper de cette petite garce et détruire ce qu'il reste de preuves, tu m'entends ?
Skinner acquiesça. Il flottait sur un petit nuage. Au loin le volcan gronda encore, laissant échapper une coulée de lave. Jérémy venait de s'autodétruire et lui, Marcus Skinner, restait le favori de sa reine. Il n'avait même pas eu besoin de bouger le petit doigt. L'autre imbécile s'était tiré une balle dans le pied. Il connaissait l'esprit de Flora King par cœur : le scientifique avait osé agir contre elle, jamais elle ne lui pardonnerait cet affront. Elle n'oubliait rien, ne savait pas ce que le mot pardon ni le mot compassion signifiaient. Cet homme était déjà fini et Skinner aurait juré qu'il ne s'en était même pas rendu compte.
— Et qu'est-ce que je fais de M. Preston ? demanda-t-il d'un ton impersonnel tandis que la femme raccordait la laisse au collier clouté.
— Tu le suis partout et tu me racontes tout ce qu'il fait. Quand le public aura réalisé quel menteur et quel traître il est pour la ville blanche, il ne lui restera qu'une solution.
Elle regarda Skinner et un petit sourire cruel apparut sur son doux visage :
— Faire comme son père : se suicider.
Elle défit les derniers boutons de sa robe et baissa sa culotte en dentelle blanche, puis tirant sur la laisse, elle ordonna à Skinner :
— Allez mon chien chien.
Et l'homme heureux que Maîtresse lui offre l'accès au paradis ultime, plongea son visage entre les cuisses de la femme et goûta avec délice la douceur exquise de sa fleur humide et tendre. La femme serrait la laisse très fort, elle ouvrait parfois les yeux, jouissant de la soumission de son chien de garde, et les refermait sous l'impulsion des vagues de plaisir qui électrisaient son corps.
Lorsqu'elle eut son orgasme, elle repoussa la tête de l'homme en relâchant un peu la laisse. Elle lui sourit, satisfaite et lui lança :
— C'est bien mon chien, c'est bien.
Elle se rajusta, contourna son bureau, récupéra une cigarette dans le tiroir et se mit à fumer. Le décor redevint normal : les terres ravagées disparurent, le volcan s'effaça et les hautes montagnes lointaines réapparurent à travers la baie.
— Allez, file, dit-elle gentiment à son homme de main. Et venge-moi.
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