CHAPITRE 14
Flex aboya lorsque le juge Powell ouvrit la porte. À l'extérieur un soleil magnifique réchauffait la ville de son doux regard. Powell tenait fermement la laisse de l'animal, de peur que ce dernier ne s'échappe dans un élan de joie incontrôlée.
— Du calme mon chien, on va y aller. Doucement...
Le chien sembla répondre à son maître en remuant sa queue encore plus vite. On entendait au loin, un peu en contrebas, la rumeur incessante des centres commerciaux. Le juge partit à l'opposé, d'un pas lent mais assuré. Flex tira sur la laisse un instant puis son pas se régla sur celui du juge. De temps à autre il stoppait net, la truffe au sol, reniflant, attiré par une odeur mystérieuse, puis il repartait, bredouille, l'œil humide et la gueule à demi ouverte. Ou bien il levait les yeux au ciel, intéressé par un moineau ou un pigeon qui passait par là, poussait un faible grognement de dépit et se remettait à trottiner. Le juge s'arrêtait quand son chien s'arrêtait, tirait un peu sur la laisse pour exhorter l'animal à poursuivre la balade.
— Je vous emmène ?
Un jeune homme très brun, le cheveu crépu et le sourire franc, assis sur un cyclosol, lui montrait le siège derrière lui.
— C'est pas cher, promis, et je vous conduis où vous voulez, jusqu'à Greenpark 8 ? demanda-t-il en
Jetant un œil sur le chien. Le juge Powell, tout en continuant sa marche, déclina l’offre.
— Pas de souci, bonne journée monsieur.
Le jeune homme poursuivit son chemin sans se départir de son apparente bonne humeur. Le juge le vit aborder une vieille dame. À peine quelques minutes plus tard, un autre jeune homme, brun lui aussi, s'adressait à Powell presque à l'identique. Nombreux étaient les conducteurs de cyclosols autour du parc, ils savaient que les personnes d'un certain âge se plaisaient à s'y rendre. Greenpark 8 était tout proche. Powell aimait cette promenade quotidienne en compagnie de son chien, du pépiement des oiseaux, du bruit du vent dans les feuillages.
À l'entrée du parc, Mattéo le salua tout en scannant son Pass. Le jeune homme lui remit un cleanpark d'un geste machinal. Son regard franc reprit rapidement la surveillance de l'entrée. Mattéo portait l'uniforme classique des employés de Greenpark 8 : polo vert, bermuda vert, casquette verte ornée des initiales GP inscrites en blanc, grandes chaussettes blanches et tennis vertes. Un scout des temps anciens.
Le juge Powell appréciait le jeune homme bien qu'il appartienne à ce qu'il considérait comme une sous-classe de la race humaine. Powell ne parlait jamais de son aversion pour ceux dont la peau était un peu trop brune ou les cheveux un peu trop crépus. La loi punissait lourdement toute parole allant dans ce sens. La loi pour la liberté de se taire avait été créée pour maintenir l'équilibre du monde, équilibre ayant été particulièrement difficile à instaurer suite au Fléau et aux innombrables tueries, révoltes et massacres qu'il avait engendrés. La liberté de s'exprimer s'arrêtait net dès qu'elle était susceptible de créer des tensions. Le juge n'avait jamais souhaité aucun mal aux métèques de toute sorte, simplement il se serait passé de les croiser partout. Et puis il reconnaissait que parmi ces gens, certains sortaient du lot. Comme Mattéo, ce jeune gardien de parc à la conversation toujours si intéressante. Mattéo était intelligent et cultivé. Parfois ils échangeaient un peu plus que les formules de politesse et ils avaient appris à se connaître.
Le jeune immigré faisait partie de la vague de recrutements qui avait eu lieu il y avait trois ans de cela. Il avait répondu à l'appel, heureux de pouvoir fuir la misère de la périphérie de Brasília, surnommée la ville ardente. Son inscription faite, il n'avait attendu que deux jours la confirmation de son départ. Il avait hérité d'un poste convoité : employé de Greenpark 8. Surveiller l'entrée, scanner les promeneurs, délivrer des cleanparks, sourire et répondre poliment. Il aurait pu devenir aigri que ses compétences intellectuelles soient ramenées à un poste de gardien de parc, mais Mattéo savait qu'il était chanceux. La plupart du temps, les immigrés étaient alloués à des tâches bien plus ingrates. Mais personne ne se plaignait. C'était pire ailleurs. Bien pire... Ici au moins on survivait. C'était déjà ça.
Flex tira sur sa laisse. Le juge Powell salua une dernière fois Matteo et poursuivit son chemin. Ils croisèrent une dame très âgée, assise dans un fauteuil roulant dernière génération. Une jeune femme au teint cuivrée l'accompagnait, elle baissa les yeux sur le chien et un sourire discret égaya son visage. Le regard de la vieille dame, perdu au loin, vide de toute expression, fit frissonner Powell. On rencontrait beaucoup de personnes avec ce regard-là, absent, ailleurs. La science était parvenue à certains résultats, on stoppait la maladie mais de manière partielle. On obtenait un peu de répit, voilà tout. Alzheimer, démence sénile : une batterie de traitements existaient. Pourtant, malgré tous les efforts de la médecine, tous les budgets alloués, ces graves pathologies continuaient de sévir en emportant avec elles bon nombre de victimes. Le cœur de Powell se serra en pensant à sa femme. Il chassa les images qui commençaient à envahir son esprit. C'était inutile de ressasser. On ne pouvait rien changer au passé. Rien.
Il croisa encore quelques personnes dans l'allée verdoyante, échangea des sourires et des bonjours. La plupart de ces visages étaient familiers, chacun suivant une routine bien rodée. Le cleanpark fixé sur Flex ne se détachait que pour nettoyer les excréments de ce dernier. Parfois il accrochait un reflet solaire et scintillait doucement. Le juge aimait beaucoup cet havre de paix où il faisait bon déambuler. On n'y subissait aucune publicité tapageuse aucun bruit strident ni musique outrancière. Greenpark 8 vous préservait de la laideur des grands magasins. Il représentait une oasis de calme et de sérénité, loin de la cacophonie de la métropole. Le juge Powell prit une grande inspiration et ferma un instant les yeux. Il tenta d'imaginer un monde qui ne serait qu'un immense Greenpark 8. Cela lui parut si improbable qu'il haussa les épaules et rouvrit les yeux. Dommage, son âge ne lui permettait plus la rêverie.
Un peu plus loin il repéra le banc où il aimait bien faire une pause. Il pouvait de là observer les canards s'ébrouer dans la mare et le couple de cygnes glisser sur l'eau avec majesté. Une brise timide caressa son visage. Powell remonta un peu le col de sa veste. Une quinte de toux l'obligea à stopper net. Flex, inquiet, leva le museau vers son maître. Le juge sentit ses poumons s'embraser, sa respiration se coupa tandis que ses battements cardiaques s'affolaient. Il plia son corps, la tête penchée vers le sol, toussa encore en essayant de contrôler son souffle. Des larmes apparurent au coin de ses yeux rougis. Il put inspirer enfin, un sifflement dans sa gorge se fit entendre. Flex, immobile, se permit un faible gémissement.
— Ce n’est rien mon chien, ce n’est rien.
Powell se redressa, jeta un regard circulaire mais personne ne l'avait remarqué. Il reprit sa marche d'un pas plus lent. Le banc n'était plus très loin. S'il avait eu le malheur de tousser à l'extérieur du parc, une cohorte de vendeurs se seraient jetés sur lui. Pilules, gélules, sachets, comprimés orodispersibles, sirops : il aurait eu l'embarras du choix.
Pourtant il n'avait nul besoin de tout cela. Il lui suffisait de brancher son Ooème et d'activer le mélovox et tout allait ensuite pour le mieux. La silhouette évanescente de Margaret apparaissait comme par magie, elle lui parlait et c'était pour lui le meilleur des remèdes. L'intelligence artificielle incorporée dans l'application avait la capacité de reproduire le son de la voix de la personne absente, mais aussi sa façon de s'exprimer ainsi que ses tics de langage. Programmée dans une connaissance quasi exhaustive du sujet choisi, elle était capable d'adapter ses réponses aux besoins de la conversation. L'illusion bluffait Powell à chaque fois qu'il utilisait le mélovox, du moins au tout début de son acquisition. Désormais il activait si souvent cette précieuse application qu'il ne s'émerveillait plus vraiment, l'usage de cette dernière se fondant invariablement dans son quotidien. Lorsqu'il conversait avec l'ersatz de Margaret, sa respiration devenait calme et régulière et il ressentait un sentiment mêlé de bien-être et de nostalgie. Oui, tout allait pour le mieux. Il s'assit enfin, soulagé malgré tout.
— Tu veux que je te détache un peu, hein mon chien ?
Flex remua la queue, fit un tour sur lui-même. Une fois libéré, il resta à proximité, fureta un peu à droite, un peu à gauche, ignorant les personnes qui déambulaient dans l'allée principale. Une fois son inspection terminée, il retourna aux pieds de son maître et s'allongea. Il levait parfois le museau, le silence étant rompu par des cancanements soudains.
Le juge Powell, impassible, caressa son chien. Une dispute éclata dans un arbre proche. Vaincu, semblait-il, l'un des protagonistes s'enfuit dans un dernier pépiement de colère. Des feuilles tremblèrent. L'oiseau traversa l'allée à grands coups d'ailes pour se réfugier dans un autre arbre. Le soleil réchauffait le visage et les mains du juge, le regard perdu sur la mare.
Un homme de forte corpulence s'assit à côté de lui.
— Bonjour Mike, dit-il.
— Bonjour Charles. Comment vas-tu ? demanda Powell.
— Comme un vieux qui ne veut pas mourir, répondit l'homme en riant.
Powell tapota le dos de son ami en signe de réconfort. Le couple de cygnes traversait la mare. Deux employés de Greenpark 8 passèrent au pas de course. Ils n'oublièrent pas de sourire aux deux juges dans une mécanique bien huilée : de bons petits scouts. Des êtres humains, la peur au ventre, transformés en petits robots dociles, hantés jour et nuit à l'idée d'être expulsés au moindre faux pas. Ils disparurent au détour de l'allée. Le juge Powell fixait toujours les traces de leurs tennis sur le sol. Des moineaux piaillaient dans le chêne. Une vieille dame promenant son caniche les salua. Elle s'arrêta devant la mare pour admirer les cygnes. Le caniche observait Flex, assoupi.
— Comment va ta fille ? Demanda Charles. Elle est revenue à la raison ?
Mike Powell repensa à sa fille Hannah. Hannah et ses grands yeux noirs levés vers lui. Hannah, ce rendez-vous manqué qui lui brûlait la chair à la moindre évocation. Après des années de provocations et de conflits, elle était partie. Elle avait capitulé. Trop d'énergie perdue à tenter d'apprivoiser un père obtus. Elle lui avait échappé, Hannah, l'enfant insoumise au visage d'ange. Il l'avait désirée docile, prête à suivre les pas de son père. Il avait tracé tout l'avenir de sa fille : elle entrerait dans la magistrature, deviendrait un grand juge et épouserait un haut fonctionnaire. Avec un peu de chance et beaucoup de stimulations hormonales, elle réussirait à enfanter une fois. Elle ferait la fierté de son père. Mais Hannah avait tout rejeté en bloc. Hannah avait décidé d'être elle-même, depuis son plus jeune âge. C'était inscrit en elle, elle ne savait pas faire autrement qu'être Hannah.
— Je n'ai jamais su comment m'y prendre avec elle. Elle n'en a toujours fait qu'à sa tête. Elle est mieux sans moi. C'est trop tard pour nous maintenant. Elle a sa vie, son métier, ses filles.
— Tes petites-filles, Mike. Tes petites-filles que tu n'as jamais vues.
— Elles n'ont pas besoin de moi. Et je n'ai pas besoin d'elles. Le monde tourne très bien comme ça.
— Le monde, peut-être. Mais ta tête par contre, c'est une autre histoire.
Le juge Powell ne releva pas. Il n'avait plus revu sa fille depuis le jour où elle avait claqué la porte pour aller s'installer dans la périphérie. Elle y résidait toujours, dans le quartier bohème, entourée de sa compagne Ada et de leurs jumelles dont il ignorait les prénoms. Mike Powell baissa les yeux et fixa l'extrémité de ses chaussures. Sa fille avait préféré être homosexuelle pour se venger de lui. Qu'elle aille au diable, elle et tous les dégénérés de son espèce. Il releva la tête et observa un petit groupe de canards qui glissaient paisiblement sur l'eau.
— Comment va Irène ? demanda-t-il à son vieil ami qui tout comme lui semblait suivre les lignes d'eau derrière le passage des animaux.
— Elle va bien. Toujours aussi dépensière, mais bon, il n'existe pas encore de médicament contre ça. Tu devrais venir manger à la maison un de ces jours, elle en serait ravie. Et moi aussi. On se rappellerait tous nos bons souvenirs.
— Peut-être, oui...
Il commençait à faire chaud. Charles Braxton ôta son couvre-chef, dévoilant un crâne dégarni et luisant. Il se leva péniblement, son surpoids ne lui permettant pas d'être à l'aise avec ses mouvements. Il quitta la veste légère qu'il portait et se rassit. Son visage orné d'un double menton était devenu tout rose. Ses yeux, petits et noirs, surlignés par deux épais sourcils, se fixèrent sur un point imaginaire devant lui. Il respirait un peu vite.
— Tout va bien, Charles ? demanda Mike Powell, légèrement inquiet.
Charles ne répondit pas mais récupéra une petite boîte qui se trouvait dans la poche de sa veste. Il l'ouvrit et en retira cinq comprimés de cinq formes et couleurs différentes. Il fourra le tout dans sa bouche et déglutit aussi sec. Après quelques minutes, il s'exclama :
— C'est le cœur. Et les poumons aussi. Ils ne veulent pas me les remplacer tant que je n'aurai pas perdu de poids. Mais avec le traitement tout va bien. J'aurais dû le prendre avant de partir en balade, je n'y pense pas forcément. Heureusement ma bonne Irène glisse toujours cette petite trousse de secours dans ma poche.
— Pourquoi tu ne prends pas de traitement pour maigrir ?
— Je fais partie des rares patients sur qui aucun médicament de ce type ne fonctionne. L'implant d'amaigrissement sera en vente d'ici quelques mois, je serai un des premiers à en bénéficier. Mike, je vais redevenir svelte, beau et jeune !
Charles se mit à rire. Powell n'osa pas lui dire qu'il n'avait jamais été svelte de toute sa vie. Ni beau d'ailleurs.
— Je te commande un cyclosol pour rentrer, dit Powell, soulagé de trouver un bon prétexte pour renvoyer son ami chez lui.
— Si tu veux, mais pas tout de suite. Il y a quelque chose dont je voudrais te parler. C'est pour ça que je suis venu ce matin. J'ai un petit service à te demander, en souvenir de notre amitié.
Powell soupira. La matinée ne se passait pas comme prévu.
— Je t'écoute.
— Je suis venu faire appel au gardien des secrets...
— Il est à la retraite, Charles...
— Tu es le meilleur dans ce domaine, Mike. Je suis moi aussi à la retraite et je n'ai jamais été dans les petits secrets du gouvernement. Enfin, pas au même titre que toi. C'est toi qu'ils auraient dû choisir pour ça. Ce n'est pas grand-chose... Tiens !
Il fourra un petit objet dans la poche de son pantalon, si rapidement que le juge Powell n'eut pas le temps de refuser.
— Garde-la, comme tout ce que tu as toujours su si bien garder. Cache ça avec le reste et tout le monde sera content.
Mike Powell doutait fort que tout le monde soit content. Lui ne l'était pas, pour commencer. Celui ou celle dont la faute apparaissait dans le petit objet mystérieux ne devait pas non plus se réjouir. Mais il ne dit rien et se contenta de baisser la main pour caresser son chien. Quand Flex avait besoin de quelque chose, il le communiquait directement. Il ne faisait pas semblant de s'intéresser à lui en lui demandant s'il allait bien et s'il viendrait dîner ce soir.
— Je te commande un cyclosol. Prends soin de toi et fais-toi poser cet implant dès que possible.
Braxton sourit, satisfait. Il remit son béret sur sa grosse tête ronde et tapota le bras de son ami.
— Je savais que je pouvais compter sur toi, lâcha-t-il, visiblement soulagé de se débarrasser d'un problème.
Mattéo était très efficace : un cyclosol arriva au bout de cinq minutes et emporta Charles Braxton. Powell se retrouva enfin seul avec son chien.
Margaret adorait s'asseoir sur ce banc. Elle regardait les canards sans se lasser, comme une enfant, heureuse et enthousiaste. Elle les nourrissait de restes de fruits abîmés ou de légumes. Les palmipèdes accouraient, habitués à la présence humaine, et se disputaient les petits morceaux multicolores. Margaret riait du spectacle et son rire inondait de lumière le cœur de son mari. Mike Powell tendit l'oreille un instant. Le rire avait disparu avec la femme aimée. Il ne restait que quelques canards stupides qui ne s'étaient même pas aperçus de l'absence de cette merveilleuse femme.
Ne subsistaient que le banc et une place vide à côté de lui.
Powell en eut assez. De toute façon Charles avait gâché son moment. Il n'arriverait pas à imaginer Margaret en train de faire danser sa robe devant lui. Il se leva et aussitôt son chien leva la truffe et fut sur ses quatre pattes, remuant la queue. Powell décida que la meilleure chose à faire était de rentrer chez lui et d'activer son mélovox. Le reste attendrait. Il n'était pas pressé de voir ce qu'était ce petit objet ni ce qu'il renfermait comme secret honteux.
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