CHAPITRE 16
Clara sourit à son visage. Elle s'était maquillée à la perfection. Elle tourna le dos au miroir, quitta la salle de bain pour s'étendre un peu sur le canapé. Elle était lasse. Le tournage de l'épisode de Plus belle la mort s'était déroulé sans encombre, mais elle s'y était ennuyée. La flamme dans son cœur semblait près de s'éteindre. Jérémy avait raison quand il disait qu'elle était adulée de tous et que cette série, mondialement connue, représentait pour sa carrière une sécurité totale. Pourtant, elle se sentait limitée. Être actrice, ce n'était pas, à ses yeux, jouer un seul personnage pendant dix ans. Qui voudrait d'elle ensuite pour un grand rôle dans un film ? Elle avait commencé au cinéma. Le cinéma lui manquait cruellement.
Elle prit quelques comprimés d'un geste machinal. Il en existait pour un peu tout, l'époque était formidable. Ceux qu'elle préférait étaient ceux qui modifiaient l'humeur. Vous étiez triste et angoissé ? En un tournemain, ces comprimés vous rendaient votre joie de vivre, et cela même si vous n'aviez jamais ressenti cette émotion de votre vie. Autrefois ces traitements ne devenaient actifs qu'après une prise quotidienne d'environ trois semaines. Durant ce laps de temps, seuls les effets secondaires apparaissaient, plus ou moins nombreux et plus ou moins violents suivant l'individu. Insomnie, céphalée, humeur encore plus sombre, asthénie, tachycardie.... Ensuite le brouillard mental du sujet se dissipait et les pensées négatives s'évaporaient. Il fallait encore poursuivre le traitement durant une période minimale de six mois. S'ensuivait le sevrage, et là tout devenait un peu plus compliqué.
En effet la plupart des sujets avaient du mal à se sevrer et les médecins ne stoppaient pas non plus la prise de traitement. Cela entraînait une dépendance au médicament puis des effets secondaires à moyen et long terme : dents cariées, troubles ophtalmiques, atteintes cardiaque, rénale, prise de poids... La liste était longue.
Heureusement, cela ne se passait plus comme ça. Si l'addiction pouvait toujours être là pour certains, elle n'entraînait plus d'effets secondaires majeurs. Et le plus important : le traitement se révélait efficace dans la demi-heure suivant la prise du comprimé. Son effet durait environ 24 heures, ce qui laissait libre l'usager de poursuivre ou de stopper le traitement en fonction de son humeur du jour. En théorie du moins. Clara, elle, ne semblait pas souhaiter se retrouver sans médicament. Ils faisaient partie intégrante de sa vie. Ils l'accompagnaient, la soutenaient au quotidien. Grâce à eux, elle était toujours aussi belle à l'aube de ses quarante ans, aussi en forme et pleine de bonne humeur pour les autres.
Elle alluma une cigarette et se redressa, jetant un coup d'œil par la fenêtre. Elle aimait le mois de juillet, il faisait jour longtemps. C'était bientôt son anniversaire, dans douze jours exactement. Elle quittait la barre fatidique pour atteindre une nouvelle dizaine. Son cœur se glaça soudain. Quarante. Le nombre résonna dans sa tête comme un glas. Elle n'avait pas d'enfant, il était certainement trop tard pour cela. Elle ne serait jamais mère. Cela ne représentait pas un drame individuel. Les années post Fléau étaient marquées par cette baisse brutale des naissances. Une vague d'infertilité avait vu le jour, tant chez les femmes que chez les hommes. La population vieillissait dangereusement, les naissances se faisaient de plus en plus rares. Les chercheurs mettaient cette débâcle sur le compte de l'alimentation des cent cinquante dernières années. L'industrie agro-alimentaire et les pesticides avaient eu raison de la fertilité humaine en perturbant le fonctionnement hormonal des consommateurs. Aucun traitement n'avait encore vu le jour pour guérir l'humanité malade. Clara pensait que tout reviendrait dans l'ordre : à chaque maladie son médicament. Mais sa découverte adviendrait trop tard pour elle. Elle ne serait jamais mère, elle le savait.
Il fallait bien l'accepter, elle n'avait pas d'autre choix. Elle songea à l'Ooème, il était capable d'analyser si une femme était enceinte quelques heures seulement après la fécondation. Jamais elle n'aurait la joie d'entendre le doux tintement de l'appareil lui annonçant un joyeux évènement. Elle demanda un peu de musique classique à faible volume et ferma les yeux. Jérémy ne devrait plus tarder. Dommage qu'il ne soit pas spécialiste en endocrinologie, songea-t-elle, il aurait trouvé, lui, comment nous réparer tous.
***
Après avoir quitté le bureau de Flora King sur le coup de dix heures, Jérémy n'avait pas tout de suite suivi les conseils de sa supérieure hiérarchique, et plutôt que de rentrer chez lui où il aurait dû affronter le regard accusateur de Joyce, il avait préféré contacter Clara. Malheureusement cette dernière, fort occupée à tourner un énième épisode insipide de la série culte dont elle était la principale héroïne, ne pourrait se rendre disponible qu'en fin d'après-midi. C'est pourquoi Jérémy avait pris la décision de passer le reste de la journée dans son bureau, à lire tous les rapports en retard. Et il les lut avec beaucoup d'attention. Ses collaborateurs l'avaient dévisagé avec surprise lorsqu'il les avait croisés dans les couloirs. Voilà trop longtemps que je néglige ce laboratoire, avait-il pensé. J'ai trop délégué...
Après avoir quitté le bureau de Flora King sur le coup de dix heures, Jérémy n'avait pas tout de suite suivi les conseils de sa supérieure hiérarchique, et plutôt que de rentrer chez lui où il aurait dû affronter le regard accusateur de Joyce, il avait préféré contacter Clara. Malheureusement cette dernière, fort occupée à tourner un énième épisode insipide de la série culte dont elle était la principale héroïne, ne pourrait se rendre disponible qu'en fin d'après-midi. C'est pourquoi Jérémy avait pris la décision de passer le reste de la journée dans son bureau, à lire tous les rapports en retard. Et il les lut avec beaucoup d'attention. Ses collaborateurs l'avaient dévisagé avec surprise lorsqu'il les avait croisés dans les couloirs. Voilà trop longtemps que je néglige ce laboratoire, avait-il pensé. J'ai trop délégué...
Pourtant c'est avec un soulagement à peine dissimulé qu'il quitta Open Gate. Il avait hâte de boire un verre et de retrouver sa compagne. Lorsqu'elle n'avait pas ses idées sombres, elle était de bonne compagnie.
Elle l'accueillit avec un beau sourire. Elle avait revêtu une nuisette vieux rose en satin et elle fumait une cigarette sur le canapé. Elle semblait d'excellente humeur.
— Bonsoir ma chérie, fit-il en déposant un baiser sur ses lèvres. J'ai eu une sale journée, j'ai grand besoin d'un verre.
— Bien sûr. Sers-nous, veux-tu ?
Il prépara deux verres de whisky avec des glaçons et les posa sur la table. Il rejoignit Clara sur le canapé et soupira.
— Raconte-moi, dit-elle. Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu as l'air abattu.
Il trempa les lèvres dans son whisky.
— Flora a embauché un nouveau type pour Open Gate. Ses dents rayent déjà le parquet.
— Tu te sens en danger ?
Clara comprenait cela. Il y avait six mois environ, une jeune actrice avait été engagée dans la série pour interpréter un petit rôle censé n’apparaître que dans trois épisodes. Mais elle était restée un peu plus longtemps que prévu car le public l'avait sollicitée. Heureusement la starlette aimait trop plonger ses naseaux dans la blanche et la production l'avait congédiée.
— Je suis clairement en danger, affirma-t-il.
— Et c'est grave ?
— Comment ça ? Je ne te suis pas.
— Disons qu'avec tes droits sur l'I'Dream, tu seras riche jusqu'à la fin de ta vie. À quoi bon t'en faire parce qu'un jeune loup s'est introduit dans ton laboratoire ? Tu pourrais te consacrer à une carrière de conférencier. Ou bien d'universitaire. Je peux même te présenter à des amis, tu pourrais faire d'autres apparitions à la télé, et pas seulement pour de la publicité. Jouer ton propre rôle dans ma série par exemple, ce serait formidable, non ? Ou même avoir ta propre émission.
— Non.
Jérémy posa son verre un peu trop fort sur la table.
— Open Gate est à moi.
Il se leva et se mit à arpenter la pièce. Clara s'apprêtait à reprendre une jolie petite pilule rose mais son Ooème l'informa qu'elle en avait déjà pris une demi-heure auparavant. Elle rangea la pilule dans son étui. Sa main tremblait un peu. Elle se concentra sur sa respiration, inspira lentement, expira. Puis elle tapota la place sur le canapé à côté d'elle.
— Viens, Jérémy. Je suis désolée, je suis stupide. Tu es un grand chercheur. Je comprends que tu sois en colère. Tu n'as rien fait pour mériter d'être mis au placard.
Il se rassit, reprit son verre.
— C'est moi qui m'excuse. C'est un peu difficile pour moi en ce moment. On n'avance pas sur le projet du traitement anti-suicide. L'implant fonctionne bien mais il n'est pas efficace à 100 %. Pouvoir y associer un traitement préventif serait déterminant. Mais il y a trop de variations aléatoires. Je bute sur quelque chose. Et pour te dire la vérité, je me suis trop souvent absenté du laboratoire pour faire la promotion de l'implant. Je ne peux pas être partout.
— Jérémy, l'I'Dream est déjà une trouvaille révolutionnaire. En général les génies de ton espèce se contentent d'une invention qui fait avancer l'humanité. Pourquoi en vouloir davantage ? Tu vas t'épuiser et te brûler les ailes. C'est ce que j'essaie de te dire depuis tout à l'heure. Personne ne peut te prendre ta place car il n'existe qu'un seul inventeur de l'I'Dream. Tu fais déjà partie de l'Histoire. Tu es immortel.
Jérémy saisit tendrement la main de sa compagne et y déposa un baiser. Il se leva et se servit un autre whisky tandis que Clara allumait une cigarette. Elle ramena ses jambes sous elle, ferma les yeux. Qu'il serait bon de s'endormir au creux de l'épaule de son compagnon. Ne plus parler, ne plus réfléchir à des problèmes qui n'en valaient pas la peine. Oublier pendant quelques heures que chaque seconde nous rapprochait inéluctablement de la fin.
Elle rouvrit les yeux en sentant le canapé s'affaisser. Jérémy s'était assis un peu plus près d'elle. Il but une gorgée de whisky et regarda, absent, la fumée bleue monter tout droit dans l'aspiration verticale. Clara se pressa contre lui sans lâcher sa cigarette.
— Tu restes avec moi cette nuit ?
— Mmm... affirma-t-il en pensant à la jeune femme qui l'attendait chez lui, ce qui lui fit reprendre une seconde gorgée du précieux nectar un peu trop tôt.
— J'ai vu la publicité sur le nouvel Ooème, reprit l'actrice, et ses yeux brillèrent d'envie. J'ai hâte de m'en procurer un. Il va se vendre comme des petits pains. Et tu es irrésistible à l'écran.
Jérémy se raidit. Elle avait raison, tout le monde s'arracherait l'Ooème2. Et ensuite, qu'adviendrait-il ? Qui croire ? Il perdait du temps, il se comportait comme un lâche à boire de l'alcool pour oublier ses problèmes... Cela ne devait pas attendre : il allait tout de suite se renseigner, contacter I'Concept d'une part et aussi les responsables du compte-rendu. Il était en colère contre lui-même, contre sa fuite devant les responsabilités qui lui incombaient. Il craignait les conséquences. Flora King n'apprécierait guère qu'il se mette à fouiner. Elle avait été claire. Elle lui accordait une chance. Pas deux.
Clara voulut se serrer encore contre lui mais il s'était levé, les mâchoires serrées, le regard noir. Clara, pétrifiée dans sa nuisette vaporeuse, ses longs cheveux ondulés flottant autour de son visage, n'osa plus lui adresser un seul mot. Elle resta sans geste, sans voix, son mégot de cigarette coincé entre l'index et le majeur.
— Je dois partir. Je viens de penser que j'avais encore du travail. Excuse-moi.
Jérémy enfonça ses poings dans ses poches, se dirigea vers la porte et sans un regard, quitta la maison de l'actrice. Quand la porte claqua, Clara sursauta et reprit ses esprits. Elle ne comprenait rien au mouvement de Jérémy ni à son brusque changement de comportement. Elle avait senti qu'il était très contrarié par sa journée mais elle ne l'avait jamais vu aussi versatile. Affolée à l'idée de se retrouver face à ses démons nocturnes, elle s'empara de son Ooème et commanda un appel. Elle attendit mais Jérémy ne répondait pas. Elle refit l'essai plusieurs fois à quelques minutes d'intervalles, mais l'homme avait mis ses appels en indisponible.
Clara quitta son canapé, le sol parut se dérober sous ses pieds. Sa respiration saccadée ne lui apportait pas l'oxygène nécessaire. Elle fut prise de vertige et chancela. Elle se rattrapa au coin du canapé et parvint jusqu'à sa chambre. Sur le dessus-de-lit, des pétales de roses rouges attendaient qu'un couple amoureux s'enlace et fasse l'amour. Mais il l'avait rejetée. Une boule douloureuse grossissait dans son œsophage, elle manquait d'air. Et son cœur battait trop vite pour compenser. Sa vision se troubla mais elle eut le temps de prendre tout ce qui se trouvait dans le tiroir du chevet et de le jeter sur le lit, au milieu des jolis pétales frais. Elle ouvrit toutes ses boîtes et les mignonnes petites pilules multicolores roulèrent partout. Son Ooème se mit à sonner, elle eut une lueur d'espoir. Mais ce n'était que l'avertissement : il était toujours trop tôt pour avaler quoi que ce soit. Elle éclata de rire. Elle allait avoir quarante ans et son Ooème ne sonnait pas pour lui dire qu'elle était enceinte. Ni pour l'inviter à prendre la communication de celui qu'elle aimait. Il lui intimait de stopper son désir de mourir.
Elle jeta violemment le petit appareil translucide contre le mur, mais il était très solide et il rebondit intact sur le sol. Elle le regarda, furieuse, prit une de ses onéreuses chaussures à talon aiguille et s'acharna à fracasser le petit Ooème innocent qui gisait sur la moquette. Au troisième coup de talon, il se brisa. Clara lâcha son arme, prit sa tête entre ses mains et se mit à sangloter. Elle se fichait bien de tout ça. Jérémy l'avait abandonnée. Comment se relever une fois de plus après ça ? Il s'était levé, il était parti. Elle avait beau passer sa vie sous les projecteurs, elle n'existait pas.
Elle se leva avec difficulté, les yeux rougis de larmes et gagna le bar où était rangée la bouteille de whisky. À quoi bon utiliser un I'Dream pour stimuler sa capacité à rêver ? Il n'y avait personne autour d'elle pour partager ses rêves. Elle n'était entourée que de mirages et d'illusions. Sans rêve, l'humanité devenait folle. Avec l'implant, l'humanité ne percevait plus sa folie. Clara but une longue rasade de whisky et s'assit sur son lit. Elle cueillit dans sa main libre une poignée de pilules et les fourra dans sa bouche, puis les avala. Je ne veux plus rêver, pensa-t-elle, je n'ai plus besoin de rêves. Mes rêves d'enfants ne m'appartenaient même pas. Ma mère me les a volés et les a remplacés par les siens.
Elle se revit faire le singe savant lors des concours de mini Miss et elle eut envie de vomir. Elle décida qu'elle n'avait pas ingéré suffisamment de médicaments et reprit une poignée de billes multicolores. Les murs commençaient à tanguer dangereusement et elle fut obligée de s'allonger. Tout devint flou à mesure que de petits moucherons attaquaient son champ de vision. Elle hésitait entre rire et pleurer mais une image d'elle en train de jongler sur une scène, affublée d'une robe rose lui donnant l'air d'un macaron humain_ petite fille jetée en pâture aux regards malsains des adultes dans la salle_ l'encouragea finalement à prendre le parti de rire. Ses éclats de rire percutèrent le vide. Elle plongea tête la première dans les abysses. Le dernier son qu'elle entendit fut son Ooème produisant un grésillement, ultime sursaut avant la mort.
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