PARTIE 2 CHAPITRE 17

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"Ce n'est pas toujours une pulsion suicidaire qui vous pousse à la mort mais une faille plus subtile, une inaptitude au bonheur."

Philip K.Dick (La transmigration de Timothy Archer.)

À l'instant où Jérémy mit les pieds dans son domicile, il comprit que la tigresse s'était enfuie. Avant même de constater les dégâts qu'elle avait faits dans sa jolie maison si bien rangée. Avant même que la lumière ne s'allume dans le couloir. Cela lui était apparu comme une évidence, une illumination soudaine. Il vérifia sa certitude en l'appelant et en traversant le couloir pour visiter toutes les pièces. Le chat non plus n'était pas là. Il n'arrivait pas à décider s'il était triste ou soulagé. Il lui sembla que sa vie prenait l'eau, comme un bateau sur le point de couler. Il avait toujours cru naviguer à bord d'un magnifique yacht indestructible et il se retrouvait assis dans une barque ridicule, une rame dans chaque main. Or il n'avait jamais appris à ramer.

Un objet attira son attention. Sur la table de la cuisine, le vieux livre de Joyce semblait l'avoir attendu toute la journée. La couverture jaunie par le temps s'était à moitié détachée, l'illustration représentait un couple. La femme tenait un chapeau dans sa main. Ses cheveux ainsi qu'un grand voile originellement blanc semblaient aux prises avec un grand vent. Son visage était tourné vers un homme dont le teint brun, le regard sombre et les cheveux très noirs contrastaient avec le visage clair et les cheveux blonds de la femme. Il portait un pantalon clair et une veste noire en queue de pie. Au-dessus de leurs têtes le nom d'Emily Brontë s'inscrivait dans une typographie peu commune de lettres liées. Tout en bas de la couverture, dans la même typographie mais de dimension plus importante, Jérémy lut : Wuthering Heights. L'image évoquait une de ces romances à l'eau de rose que les femmes appréciaient tant. Il feuilleta le bouquin, davantage par désœuvrement que par réel intérêt. Les pages, plus que jaunes_ elles tiraient dangereusement vers le beige foncé tendance maronnasse_ possédaient un grain de papier que Jérémy ne connaissait pas. La dernière page lui indiqua que l'édition datait de 1947. Comment un livre aussi ancien se retrouvait-il en possession d'une périphérique ?

Il emporta le livre avec lui, s'allongea sur son lit. Hébété, il examina le désordre qui régnait. Joyce s'était séchée avec son propre peignoir, comme l'aurait fait une épouse ou une petite amie. Un frisson lui fit tourner la tête sur sa gauche : la fenêtre était ouverte. N'importe qui aurait pu entrer. Mais la ville blanche étant une ville très sûre, le risque d'intrusion ou de vol était vraiment minime. Il se pouvait, parfois, qu'une femme mystérieuse ait l'audace de s'introduire chez vous pour vous retourner le cerveau et qu'ensuite elle s'envole en laissant un chaos inimaginable dans votre vie. Il se leva pour fermer la fenêtre. Il quitta ses chaussures, et tout habillé encore, simplement étendu sur un lit défait et débordant de vêtements tout froissés, il activa son implant. Il était épuisé. Il contacterait I'Concept dès demain, à la première heure. Cette horrible journée se terminait enfin. Minou, entré en catimini et sentant la faiblesse de son maître, prit l'initiative de sauter sur le lit. Il frotta son petit museau contre la main du quadragénaire. L'animal ronronna du plaisir d'être là où habituellement il était interdit de séjour. Il posa sa mignonne tête sur le bras de Jérémy, ferma les yeux et s'endormit sans allumer quelque implant que ce soit.

***

Jérémy Preston dormit d'un sommeil de plomb. Il fut réveillé le lendemain matin par le tintement répétitif de son Ooème l'enjoignant à prendre plusieurs communications en simultané ainsi que par les vibrations incessantes du petit appareil translucide l'invitant à lire une myriade de messages vocaux, écrits et holographiques. Le charivari de l'Ooème transformait ce dernier en un objet furieusement possédé. Minou vit ses poils se hérisser et son dos s'arrondir. L'animal se sentant en danger, était prêt à sauter sur l'objet bruyant et à le faire taire à coups de griffes bien placées. Jérémy, les yeux encore bien imprégnés de sommeil et de rêves semi-artificiels, émit un son proche de celui d'un vieil ours qu'on dérange dans sa caverne. Minou sauta hors du lit, effrayé, et fila en direction des croquettes.

On entendait au dehors un murmure accompagné de crépitements. Parfois une voix s'élevait, rapidement noyée par le flot du concert des autres voix présentes. Jérémy, intrigué, fit rouler son corps et se retrouva debout, portant les habits de la veille, malodorant, embrumé et l'haleine fétide. Un mal de crâne diffus accompagnait sa sensation de se déplacer dans un épais brouillard. Il prit d'abord une douche sans se préoccuper de l'agitation du dehors ni de celle de l'appareil qui ne semblait pas vouloir se taire. Il se dit qu'un bon café, voire deux, ne serait pas du luxe mais se résigna à jeter un œil sur ce qui se passait devant chez lui. Encore des journalistes ou des admirateurs, pensa-t-il. C'est curieux qu'ils soient déjà là, l'Ooème2 n'étant prévu à la vente que dans une semaine. Peut-être Flora et ses collaborateurs avaient-ils décidé d'avancer la date de commercialisation sans se donner la peine de l'informer. Cela n'avait rien d'étonnant si on considérait la tournure qu'avait prise leur dernier entretien.

Lorsqu'il se décida à prendre connaissance des messages de l'Ooème, il resta paralysé. Tous les messages ne faisaient que répéter le premier, celui où un médecin des urgences de l'hôpital Barré-Sinoussi lui annonçait d'un ton solennel que mademoiselle Clara Fielding était décédée dans la nuit, suite à une surdose médicamenteuse. Il lui demandait de bien vouloir venir pour signer les documents administratifs car elle n'avait pas de parents proches.

Son mal de tête devint si violent qu'il dut fermer les yeux un instant. Il partit dans la cuisine, marchant comme un automate, se servit un café tout en commandant le lever des stores métalliques. Il put voir ce qui se passait à l'extérieur alors que l'extérieur ne pouvait pas le voir. Les personnes attendant avec impatience qu'il se manifeste n'auraient qu'un rectangle noir luisant à observer. Il y avait beaucoup plus de monde que ce qu'il s'était imaginé. La foule s'était amassée devant le perron et s'étendait jusqu'au milieu de la rue. Il reconnut parmi eux de nombreux journalistes, excités à l'idée de prendre les premiers clichés de l'homme en vogue qui venait tout fraîchement de perdre sa compagne. Ils n'auraient aucun mal à trouver de formidables gros titres pour leurs articles bâclés : suicide de Clara Fielding, une étoile s'est éteinte. Ou plus ironique : l'inventeur de l'I'Dream ne faisait plus rêver sa petite amie : elle se suicide !

Il tourna le dos à la fenêtre, se baissa et remis un bon stock de croquettes au chat. Puis il lut uniquement le message de sa mère qui, inquiète, l'exhortait à venir chez elle le plus rapidement possible. Pauvre maman, pensa-t-il _sans réaliser qu'il était le plus à plaindre en ce moment_ incapable de quitter sa demeure depuis des années à cause d'une agoraphobie subite. Il avait juste suffit que son époux décide de se pendre pour qu'elle se retrouve prisonnière entre quatre murs. Jérémy eut soudain beaucoup de mal à respirer et il dut s'asseoir. Il resta ainsi un instant, insensible au brouhaha des gens surexcités dehors. Enfin, il répondit au message de sa mère et éteignit son Ooème. Il s'activa à fourrer des affaires dans un grand sac de voyage en cuir marron. Après une brève hésitation il y rangea le livre de Joyce. Minou attendait devant l'encadrement de la porte. Jérémy leva les yeux vers lui, puis partit chercher une cage à chats.

— Tu viens avec moi.

Minou n'était pas content du tout de se retrouver sous les barreaux. Il lança un miaulement lugubre en tournant dans sa cage. Jérémy n'y prêta pas attention et, emportant son sac et son chat, il entra dans le garage par une porte située entre la cuisine et la chambre à coucher. Tant pis, il était un peu trop chargé pour utiliser sa moto. Et les personnes qui trépignaient devant chez lui risquaient de l'intercepter au passage. Il mit son sac et son chat dans le coffre, prit place sur le siège conducteur et commanda l'ouverture rapide de la porte du garage. Au premier mouvement perçu, les hyènes accoururent et se collèrent contre le capot. Jérémy fit hurler le moteur, entraînant un mouvement de recul de la part des assiégeants. Il en profita pour dégager la voiture, tourna brusquement à gauche en roulant sur la pelouse du voisin, appuya sur l'accélérateur, déboula sur la voie publique dans un crissement de pneus et s'éloigna à toute vitesse, dépassant largement la limite autorisée. Il regarda dans le rétroviseur : tous les yeux semblaient braqués sur l'arrière de sa voiture.

***

Lilly Preston ne dit pas un mot quand son fils apparut sur le seuil de sa porte. Elle le fit entrer, libéra le chat puis s'en fut dans la cuisine préparer le petit-déjeuner. Elle connaissait cette expression sur le visage de Jérémy, qui signifiait qu'il n'était pas d'humeur à converser. Lui s'était assis du bout des fesses sur une chaise et, taciturne, fixait le sol. Une mèche de ses cheveux rebelles tombait en partie sur ses yeux. Lilly remarqua que ses lèvres tremblaient. Il resta ainsi immobile, le dos voûté, la tête penchée, ses avant-bras reposant sur ses jambes légèrement écartées, les mains jointes, comme si accablé définitivement, il cherchait une solution à un problème insoluble.

Lilly disposa sur la table une cafetière fumante, du pain grillé, des œufs brouillés, du jambon, des kiwis et un peu de fromage de brebis. Elle portait une longue robe fleurie dans les tons orangés et un châle blanc avec des franges. Ses cheveux étaient remontés en un chignon parsemé de barrettes argentées en forme d'étoiles et de demi-lunes.

Elle s'installa, versa du café dans deux tasses anciennes, en posa une devant son fils et porta la sienne à ses lèvres. Tandis que devant ses yeux verts passait un voile de tristesse, elle caressa les cheveux de son enfant puis releva son menton d'un geste empreint d'une grande douceur. Il leva son visage vers elle : il pleurait. Lilly, faisant mine de n'avoir rien remarqué, lui montra la tasse devant lui et l'invita d'un geste à boire son café. Jérémy plongea son regard dans celui de sa mère. Elle y lut toute la douleur qu'il avait ressentie lorsqu'il n'était encore qu'un adorable petit garçon âgé de neuf ans. Cette douleur-là, les années y avaient déposé peu à peu leurs strates de nouveaux souvenirs. Il suffisait pourtant qu'un être aimé meure et tout remontait en un éclair à la surface, crevant les strates savamment entassées les unes sur les autres, fragile et éphémère rempart détruit au moindre coup d'épée dans le cœur.

Et tandis que Minou se frottait contre sa jambe, réclamant de l'affection, Jérémy obéit à sa mère et but son café, mangea ses œufs brouillés et son pain grillé. Lilly, grignotait du bout des lèvres un peu de chaque aliment, pensive. Enfin elle se leva et s'adressa à son fils :

— J'ai programmé un peu de musique classique. Les draps sont frais. Sinon, je n'ai rien touché, tout est à l'identique.

Jérémy prit les mains de sa mère et les serra fort dans les siennes. Il ne pleurait plus, mais tout son corps semblait pris par de petits frissons. Il la lâcha et se leva à son tour, ramassant le sac en cuir qui traînait par terre. Minou laissa échapper un petit miaulement interrogatif auquel personne ne daigna répondre. S'apprêtant à regagner sa chambre d'adolescent, son chat sur les talons, Jérémy se retourna une dernière fois vers sa mère et, l'air à la fois hébété et fiévreux :

— Oh, maman... fit-il et il s'éloigna, laissant seule sa mère, son pilier, toute droite et digne, la cafetière dans une main et les tasses vides dans l'autre.

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