CHAPITRE 18
— Ne pleure pas mon petit chéri, maman est là. Attends, je vais te faire ton petit déjeuner, tu vas te régaler mon bébé joli !
Flora King déposa avec une tendresse infinie le Reborn Eleven Hight dans son petit berceau aux draps de satin. Toute frétillante et les yeux brillants d'excitation, elle ouvrit un joli meuble bleu et blanc en bois et s'empara d'un biberon rempli d'un liquide bleu. Elle en dévissa la partie supérieure et immergea la moitié du biberon dans un chauffe-biberon sans fil. Ce dernier lança les notes d'une comptine, signe qu'il s'était mis en route pour réchauffer le liquide mystérieux. Petit à petit le bleu devint blanchâtre et Flora, le regard fixé sur la transformation de couleur, retira le biberon et revissa la partie manquante.
— Voilà mon bébé, c’est prêt, maman arrive !
Durant ce laps de temps, le Reborn Eleven Hight n'avait pas cessé de brailler, n'incommodant nullement sa mère. Elle tendit les bras vers le berceau et ramenant l'enfant de chairs clonées et de circuits électroniques contre elle, s'employa à le nourrir. Andrew_c'est ainsi qu'elle l'avait appelé comme pouvait en témoigner son certificat de naissance officiel_ téta goulûment et le biberon se vida en un rien de temps. Flora, tout émue, tapota doucement son REH dans le dos pour qu'il éructe, ce qu'il fit assez rapidement. Puis il se mit à gazouiller au grand plaisir de sa mère.
Andrew jouissait d'une chambre d'enfant ravissante, dont la superficie équivalait à trois fois celle d'un appartement de périphérique célibataire. Les rideaux bleus et les meubles bleus et blancs témoignaient du désir ostentatoire de Flora de préciser qu'elle était l'heureuse maman d'un petit garçon.
C'était formidable d'être mère sans en connaître les affres. Si le REH souffrait de mauvais soins et mourrait, il suffisait de contacter le fabricant qui le réactivait pour une somme modique. Au début, Flora avait tué son Andrew une bonne dizaine de fois. Mais elle s'était bien améliorée depuis, et elle se demandait parfois comment il était possible de mettre au monde des enfants humains, faits de sang, de chair et d'os, et de parvenir à les faire grandir sans encombres jusqu'à l'âge adulte. C'était décidément un mystère pour elle. Cette fois semblait être la bonne : son Andrew était en parfaite santé depuis huit bons mois et elle comptait bien poursuivre sur cette voie encore longtemps. Quand elle regardait son bébé, il lui semblait que toute la douceur du monde se reflétait en lui. Il était si beau, sa peau si douce et tiède posait comme un baume sur son cœur.
Andrew leva ses immenses yeux émeraudes vers sa maman et prononça de drôles de sons accompagnés de gargouillis et de salive glissant aux commissures de ses petites lèvres charnues. Il était joyeux et repus. C'était un bon gros bébé bien grassouillet : sa peau blanche faisait des plis partout. Ses cheveux déjà fournis illuminait son visage rond et potelé de leur cascade de boucles dorées. Il ne portait que sa couche et un body bleu sombre en coton. Flora remarqua qu'Andrew grimaçait et que son visage devenait un peu rouge. Puis une odeur désagréable parvint à ses narines. Le transit était rapide avec les REH. Elle installa son enfant sur la table à langer et, experte, défit l'entrejambe du body. Elle détacha la couche pleine d'une mixture bleue semblable à de la gélatine. C'est le moment que choisit son Ooème pour se mettre à sonner.
— Et merde ! s'exclama-t-elle, regrettant aussitôt de parler de façon vulgaire devant son bébé. Attente de deux minutes.
Elle se dépêcha de nettoyer les fesses d'Andrew, toujours heureux et plein de bave, tandis que l'Ooème demandait à l'appelant de bien vouloir patienter. Elle jeta la couche souillée dans le désintégrateur et après l'avoir embrassé et serré dans ses bras, reposa Andrew dans son petit berceau. Elle activa la projection d'images multicolores au plafond, demanda une demi-heure de comptines et, le front plissé, elle poussa doucement la porte pour gagner le séjour.
— Je prends, dit-elle d'un ton sec en restant debout, raide, près de la fenêtre.
Elle regarda dehors, observant machinalement le fourmillement du centre-ville en contrebas. La multitude de panneaux publicitaires ressemblait à une population de lucioles s'envoyant des signaux à tout bout de champ. Parmi elles, la chaîne humaine devenait fourmilière. Des petits points noirs surgissant de nulle part se déplaçaient à toute allure dans mille et une directions. Un rictus apparut sur le visage de la multimilliardaire. Quelle paix, songea-t-elle, de vivre ici et de voir tout ça d'en haut.
Elle rajusta ses lunettes et resserra son peignoir blanc clairsemé de fils argentés. Elle avait accepté l'appel mais sans visio ni hologramme. Elle n'était pas présentable, il était encore tôt. Andrew avait réclamé son biberon aux aurores et elle avait pris soin de lui en priorité, comme toute bonne mère. Elle avait beau jouir de toutes les richesses imaginables, maintenant qu'elle avait un enfant, elle se sentait proche des autres femmes. Finalement, du moment que vous étiez maman, vous étiez embarquée dans la même galère que les autres. Des bruits de klaxons furieux provenant du centre-ville parvinrent à ces oreilles.
— Bonjour mademoiselle King, veuillez tout d'abord m'excuser de vous déranger si tôt. Je voulais m'assurer que vous aviez eu connaissance des dernières nouvelles concernant l'actrice que M. Preston fréquente.
— Je ne suis pas au courant, répondit-elle, visiblement agacée.
Elle aurait pu passer davantage de temps à câliner son bébé, et au lieu de cela on la dérangeait pour des ragots. Elle avait accepté de prendre la communication parce qu'il venait du responsable de la section marketing, Xavier Dustin. C'était d'ordinaire un homme avisé qui ne la dérangeait que pour des raisons de première importance. Dustin, saisissant que sa patronne n'était pas de la meilleure humeur qui soit, décida d'être efficace :
— Clara Fielding est morte. Elle s'est suicidée cette nuit.
Flora King ne répondit pas tout de suite. La starlette vieillissante s'était tuée. La vie était décidément bien faite : pas besoin d'agir. Il suffisait de laisser faire le cours des choses parfois. Un évènement inattendu et de nouvelles opportunités s'ouvraient. Sachant à l'avance ce que Xavier Dustin avait en tête, elle lui demanda d'une voix douce :
— Que comptez-vous faire ?
— Profiter au maximum de cette nouvelle qui passe sur le devant de la scène. Mitrailler Preston de photos, d'interviews, jusqu'à ce qu'il craque, et ça ne devrait pas être long. Il est déjà affaibli par le coup retors qu'il vous a fait. On va augmenter encore les précommandes de l'Ooème2 et consolider nos liens avec nos partenaires. Une fois qu'on aura sucé Preston jusqu'à la moelle et qu'il n'y aura plus rien à en tirer, on le jettera aux oubliettes. On le remplacera par votre nouveau cheval, Gustav Flint. Je suis en train de faire des recherches avec mes collaborateurs pour lui trouver une femelle qui lui correspondrait...
— Mon cher Xavier, vous êtes incroyable. Quelle chance j'ai de vous avoir !
Elle applaudit suffisamment fort pour qu'il entende.
— Merci mademoiselle, se contenta-t-il de répondre d'un ton plat.
— Comment réagit Preston ? Il a fait une déclaration ?
— Rien mademoiselle. Il a filé comme un voleur et a failli écraser les pauvres admirateurs qui attendaient dehors. On dirait qu'il perd les pédales.
— Bien, fit-elle, satisfaite de la déconfiture de son ancien favori. Je vous laisse gérer ça, c'est votre domaine. Faites-moi un rapport quotidien et ne m'appelez qu'en cas d'extrême urgence. Pour le reste vous avez les mains libres. La date des funérailles ?
— Demain matin à huit heures.
— Très bien. Merci pour votre appel, Xavier. Passez une excellente journée.
Elle rompit la communication et demanda Marcus Skinner.
*
La sonnerie de son Ooème le réveilla en sursaut. Il fit rouler sur le côté la femme nue qui dormait contre lui. Elle marmonna quelque chose d'incompréhensible mais se rendormit aussitôt. À travers le vieux volet de bois, les rayons de soleil s'infiltraient et laissaient entrevoir des taches de sang séché un peu partout sur les draps déjà sales. Marcus avait tailladé celle-là aussi mais n'avait pas eu envie de l'achever. Elle avait eu l'air de bien aimer ça, et cela lui avait coupé le désir de la voir mourir. Il avait d'abord entaillé ses bras, du côté externe, et il lui avait ordonné de lécher son sang. Elle s'était exécutée en lui lançant des coups d'yeux empreints de défi. Alors, enhardi, il avait entrepris de taillader ses cuisses et c'est lui qui avait léché les saignements. Et pendant qu'il la prenait avec brutalité, il avait continué de jouer avec son canif sur sa peau ainsi qu'en témoignaient les multiples coupures dans le dos de la femme. Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que son jouet serait presque autant excité que lui par ces jeux sexuels.
Il l'entendit ronfler. Elle dormait sur le ventre, le visage enfoui dans un oreiller usé, ses longs cheveux noirs, raides et gras tombant jusqu'au milieu de son dos. Quelques mèches étaient prises dans le sang coagulé. Cette vision donna une érection à Skinner. Il eut envie de la prendre par derrière pendant qu'elle dormait et de décoller ses mèches de cheveux pour lui faire mal. Mais l'Ooème sonnait toujours et c'est le nom de Maîtresse qui flottait devant lui, dans l'air poussiéreux et lourd du taudis où il venait de passer la nuit.
Il quitta le lit, les ressorts grincèrent. C'était rare qu'il s'endorme dans un endroit pareil, rare qu'il soit intrigué par une de ces prostitués underground. Lorsque cela se produisait, il avait l'impression de se rendre compte que l'autre était aussi un être humain, comme lui, avec une âme et des sentiments. L'évidence lui apparaissait comme un flash, adoucissant cette violence en lui qui le faisait exister. Ensuite tout revenait à la normale, les ténèbres rappliquaient _ plus noires que jamais après le passage éclair de la conscience _ et Marcus Skinner rendossait son costume d'homme de l'ombre.
Il s'habilla sans hâte et s'enferma dans une espèce de cagibi servant de salle d'eau. L'humidité le prit à la gorge, s'infiltra dans ses poumons. Il retint sa respiration pour stopper un haut-le-cœur subit, provoqué par l'odeur insupportable des innombrables moisissures qui tachetaient le plafond et les recoins des murs. Les égouts de la périphérie : le lieu de toute la pourriture, humaine ou non...
— Allô.
Il faillit s'adosser à une des cloisons mais se rétracta, son veston serait imprégné de taches noires et il serait obligé de le jeter. La voix de Maîtresse lui parut limpide et claire, teintée d'une pointe de sucre. Elle était d'excellente humeur ce matin et cela le rendit heureux. Il se demanda ce qu'elle portait comme vêtements, était-ce cette belle robe crème qui lui donnait l'allure d'une sirène, ou bien son tailleur noir avec cette fine chemise rouge à dentelle transparente d'où on apercevait sans peine les deux beaux fruits mûrs qu'elle exposait si volontiers ? Peut-être était-elle nue, étendue sur son lit aux draps de soie, le visage légèrement relevé, se mordant la lèvre inférieure, excitée par la voix grave et profondément masculine de son chien fidèle. Il pensa que ce réveil brutal, au milieu de la fange et de la débauche, le poussait encore trop près de la rêverie bucolique. Il concentra donc son attention sur les mots de Maîtresse.
— Bonjour Marcus.
— Bonjour mademoiselle.
— Clara Fielding est morte.
— Je n'y suis pour rien, mademoiselle.
— Je le sais bien mon cher Marcus. C'est un suicide.
Un silence inhabituel s'installa entre eux. Skinner entendit la femme coupée qui ronflait encore dans l'autre pièce et soudain, il n'eut qu'une envie : partir. Faire un crochet chez Naxi Bing et retrouver la fillette aux grands yeux noirs ourlés de longs cils épais qui lui montrerait sa toute nouvelle poupée. Naxi Bing ne disait jamais rien lorsqu'il débarquait à l'improviste, elle se contentait de lui envoyer un de ces regards lourds de haine à peine dissimulée qu'il faisait mine de n'avoir pas remarqué. Ils ne se disputaient jamais devant leur fille, tous deux ayant l'intelligence de mettre leur égo de côté. Naxi gardait toujours son calme et son sang-froid d'ante asiatique. Quant à Skinner, il se métamorphosait en père modèle dès que sa petite fille lui sautait dans les bras, le cœur empli de joie et d'amour inconditionnel. Naxi avait précisément à cet instant-là une espèce de raidissement dans tout le corps, comme si quelqu'un lui envoyait une décharge électrique. Elle reprenait ensuite le cours de ses occupations, frottant un peu trop nerveusement ses mains sur son tablier de cuisine et récupérant l'éplucheur à pommes de terre qui avait glissé dans l'évier.
— Marcus ? demanda la voix suave.
— Oui, mademoiselle, je suis toujours en ligne.
— Nous avons grâce à vous la preuve que la terroriste se cachait avec la complicité de Preston. Gardons cela au chaud, en cas de besoin nous utiliserons la tignasse hirsute de cette hors-la-loi. Mais à vrai dire, je pense que nous n'aurons pas besoin de beaucoup nous fatiguer, ce pauvre Jérémy tremble déjà sur ses deux pieds.
Marcus sut d'instinct que Flora arborait ce petit sourire cruel qu'il affectionnait tant.
— Par contre, je veux les photos que cette fille a prises, on ne sait jamais. J'ai besoin que vous fassiez le ménage, mon cher Marcus, de la manière la plus discrète qui soit. Vous êtes le meilleur dans ce domaine. Celles qui sont stockées sur l'Ooème de Preston sont déjà détruites, je m'en suis occupée. Marcus, je veux les photos originales, vous m'entendez ? Il y va de ma crédibilité. Il n'y a pas de fuites à la KC.
Le ton de Flora King s'était durci à la fin de son discours, entraînant un froncement de sourcils chez Skinner. Flora ne craignait pas la diffusion de ces preuves accablantes. Ça, elle s'en débrouillerait en utilisant le mot magique qui faisait toujours mouche : complotisme. Ce serait très facile de détourner l'attention des gens, d'autant plus qu'ils avaient envie d'avoir l'Ooème2. Ils étaient prêts, pour cela, à se voiler la face. Comme d'habitude. Ce qui préoccupait Flora, c'était le maintien de ses actions en bourse. Elle avait besoin que les actionnaires aient une confiance absolue en la King Company, qu'ils continuent de lui confier leurs millions. Il fallait écarter tout risque de fébrilité pécuniaire. C'est pourquoi elle ne voulait pas que la firme soit accusée de malversations. Et puis au-delà de ces questions financières, elle n'admettait pas que quelque chose ait échappé à son contrôle absolu. Elle dirigeait, elle décidait. Elle tenait fermement le gouvernail, la casquette de capitaine bien vissée sur le crâne. Sauf que là, pour la première fois, un petit vent irrévérencieux avait fait valser le couvre-chef. Flora, douce et diplomate en public, exigeait, toute rouge et trépignante maintenant, qu'on lui rende illico sa jolie casquette sous peine de jeter certains matelots par-dessus bord.
Skinner ne voulait sauter du bateau pour rien au monde.
— Je m'y emploie, mademoiselle. Joyce D. Garrett est introuvable. Elle est intelligente pour une périphérique. Je ne trouve pas sa trace depuis qu'elle a quitté le domicile de Preston. J'ai passé une bonne partie de la journée à visionner la foule du centre-ville. Je crois qu'elle s'est fondue dans la masse pour circuler. C'est ce que j'aurais fait à sa place. Je présume qu'elle va essayer de rejoindre une autre zone périphérique et refaire sa vie plus loin. Pour l'instant je n'ai pas trouvé de demande de changement d'identité et aucun passeur ne l'a vue.
Skinner entendit les ressorts grincer un peu fort. La loque humaine aux cheveux noirs s'était réveillée. Elle tentait de quitter son lit miteux. Dans quelques secondes elle ouvrirait sa bouche puante.
— Je vous laisse, mademoiselle, j'ai du travail.
Flora raccrocha avant lui sans dire un mot. Elle n'avait rien à ajouter. Si Marcus ne retrouvait pas la fille, personne d'autre dans la ville blanche ne le pourrait.
— T'es là ?
Le déchet remua dans la chambre. La porte de la salle d'eau s'entrouvrit.
— T'es là ? Qu'est-ce que tu fous ?
La femme avait passé sa tête dans l'entrebâillement de la porte et le regardait d'un œil morne, les pupilles étrangement dilatées. Il rangea son Ooème, réajusta ses lunettes sur son nez puis tira complètement la porte, manquant faire tomber la prostituée.
Sans lui accorder la moindre attention il s'en alla, certain de sa capacité à retrouver une aiguille dans une meule de foin.
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