CHAPITRE 19
Joyce se lassait de devoir se cacher. Tout s'était déroulé comme elle l'avait espéré, personne n'avait fait attention à elle. Elle était devenue un jeune homme alors qu'on cherchait une jeune femme. Elle avait traversé tout le centre-ville à pied, dans une atmosphère tonitruante et colorée. Sans encombre. Elle avait laissé s'échapper un soupir de soulagement aux abords de la périphérie qu'elle avait rejointe par son côté Est. Ensuite, il lui avait fallu longer tout l'Est et cela lui avait pris une bonne heure et demie. Elle était épuisée. Enfin, elle s'était dissimulée dans l'angle d'une rue, attendant le retour de Mattéo. Heureusement, elle n'avait pas eu besoin de patienter trop longtemps. Elle jetait de petits coups d'yeux rapides à travers ses lunettes de soleil, surveillant les mouvements humains, à la fois pour repérer le retour de son ami mais aussi pour être prête à décamper si quelque chose lui semblait suspect.
Il n'était pas loin de midi, elle croisa des travailleurs qui rentraient chez eux déjeuner. Ils se saluèrent, indifférents, l'esprit ailleurs, les yeux rivés sur leurs Ooèmes. Ils portaient tous une salopette bleue jean avec un logo jaune. Des ouvriers de la centrale. Derrière eux, elle reconnut Mattéo à sa démarche souple et détendue. Mattéo le flegmatique, souriant en permanence, à l'aise partout. Quand il passa devant elle, elle resta pétrifiée, n'osa pas l'appeler. Elle eut peur. Il lui sembla soudain que les sirènes se mettraient aussitôt à hurler, que les hommes en uniforme lui saisiraient les poignets et la jetteraient sans ménagement dans leur fourgon blindé. Direction la zone Sud. Direction le bannissement.
Mais au lieu de ça, Mattéo, sans la regarder, lui lança au passage :
— Ah, te voilà. Suis-moi.
Elle lui emboîta le pas, l'air de rien, marchant comme une automate. Ils montèrent ensemble les quelques marches menant à l'appartement. Il s'effaça pour la faire entrer en premier, sans s'excuser du désordre, puis il referma la porte à clé.
— Assieds-toi, dit-il en posant sa veste sur le rebord du canapé.
Il partit chercher deux bières et lui en tendit une.
— Raconte-moi comment tu t'es retrouvée dans un merdier pareil.
Mattéo scrutait la rue par la fenêtre, surveillant les allées et venues des passants.
— Il faut que tu m'aides. Je suis innocente.
Elle avait posé la casquette et les lunettes de soleil à côté d'elle, sur le canapé.
— Où tu étais passée ? Je me suis fait du souci pour toi.
— C'est une longue histoire...
Devant son regard insistant elle ajouta, presque à regret :
— J'ai laissé croire que je m'étais échappée mais je n'ai pas bougé de chez Preston. À ce moment-là, ça m'a paru l'endroit le plus sûr.
Mattéo garda un instant sa canette de bière en l'air, le bras figé. Il parut analyser au crible cette nouvelle information, puis rasséréné, porta le goulot à ses lèvres.
— OK, OK... Toujours ce béguin pour monsieur parfait...
Joyce haussa les épaules, détourna le regard. Ils burent leur bière en silence, Joyce réfléchissant à la manière la plus courte de relater les faits et Mattéo ayant déjà prévu le déroulement de la suite des évènements. Il n'était pas du genre à improviser en permanence. Son allure nonchalante dissimulait un stratège hors pair.
— Explique-moi ce qui s'est passé. Sans ça je ne pourrai pas t'aider. Au fait, j'adore ta coupe de cheveux.
Elle lui fit une grimace, puis finit par poser son sac à dos. Et elle raconta. De temps à autre Mattéo hochait la tête. Il avait sorti un paquet de cigarettes neuf et le lui avait donné. Elle avait fumé trois cigarettes coup sur coup tout en narrant son histoire. Lorsqu'elle eut tout dit, elle se tut, accepta un café et ralluma une cigarette. Une grande fatigue s'abattit sur elle. Elle avait peu dormi et le stress la tenait en éveil. Mattéo devait reprendre son poste à Greenpark 8. Il se leva, remit sa veste et lui intima l'ordre de ne pas bouger de chez lui.
— Dors, détends-toi, tu auras besoin de forces pour la suite. On en reparle ce soir, ok ?
Elle acquiesça, la tête lourde. Dès qu'il fut parti, elle s'allongea et s'endormit, exténuée mais confiante.
*
Lorsqu'il rentra le soir, il était dix-neuf heures. Joyce avait dormi toute l'après-midi. Elle se tenait debout, près de la fenêtre et observait son appartement de l'autre côté de la rue.
— Ils sont venus plusieurs fois fouiller chez toi. Ils ont tout saccagé.
Elle ne répondit rien, évidemment qu'ils avaient tout saccagé, de rage de ne rien trouver.
— Skinner aussi traîne dans le coin. S'il te renifle par ici, tu risques de rencontrer la lame de son couteau...
Un frisson glacé lui parcourut l'échine. Skinner, l'homme qu'elle avait surpris en compagnie de Carl Mortimer.
— Tiens, reprit Mattéo en lui tendant un sac plastique. De quoi te changer. Tu restes un homme, c'est parfait, mais avec des vêtements qui n'appartiennent pas à Preston. Je les brûlerai. Bon, j'ai un plan pour toi, on va mettre cartes sur table. Tu m'as fait confiance, je vais te faire confiance moi aussi. Tu sais qui je suis ?
Il lui posa la question avec un petit sourire énigmatique.
— Tu es Mattéo, un gars cool et sympa, qui accessoirement gagne un peu de fric en couchant avec des femmes fortunées, ce qui lui permet d'envoyer de l'argent à sa mère et à ses sœurs. Et donc ?
Joyce commençait à craindre la tournure que prenaient les évènements. Elle en avait assez des mystères, des secrets, des trahisons. Son ami lui était apparu comme sa seule chance de survie, un phare dans la nuit. Elle ne souhaitait pas qu'il soit autre chose qu'un voisin agréable et fiable, susceptible de lui trouver des faux-papiers et un passeur sérieux. Elle partirait vivre deux ou trois périphéries plus loin, le temps tasserait l'affaire et elle poursuivrait son existence sans saveur à l'abri de toute menace, même si de temps à autre, au moindre bruit, elle aurait ce petit sursaut instinctif du fugitif prêt à prendre la fuite à nouveau.
— Je suis un Invisible.
— Ou bien un mythomane, répliqua-t-elle en éclatant de rire.
Il ne s'offusqua pas, s'assit tranquillement sur une chaise, la regardant allumer une cigarette. Les Invisibles étaient une invention des complotistes pour faire peur à la population. Les Invisibles étaient décrits comme une bande organisée de terroristes planifiant de longue date une suite d'attaques visant à prendre le pouvoir. On racontait qu'ils vivaient dans les montagnes en Africania, montagnes qu'ils connaissaient comme leur poche et où ils stockaient des armes de toutes sortes : à feu, blanches, nucléaires et bactériologiques. On murmurait que quand ils seraient prêts, ils balanceraient tout dans les villes du Nord et ils feraient tout exploser. Les villes saigneraient, les villes hurleraient, les villes souffriraient. La plupart des gens riaient en écoutant les complotistes comploter. Une série avait même été créée sur le thème. Une série comique où les personnages principaux, des Invisibles, mettaient les pieds dans le plat à chaque épisode. Cela se terminait toujours par une bombe nucléaire leur éclatant au visage dans un brouhaha de rires enregistrés.
Joyce, adossée contre le mur, à côté de la fenêtre, se demanda si tout le monde était devenu fou. Elle sentit ses derniers espoirs s'envoler et eut un pincement au cœur. Les hommes la décevaient beaucoup en ce moment. L'un d'eux l'accusait de l'avoir agressé, l'autre la trahissait, et maintenant voilà qu'elle avait affaire à un illuminé... Elle écrasa son mégot de cigarette d'un geste un peu trop nerveux, ce qui n'échappa pas à son hôte.
— Et tu crois que je suis cinglé. Tu changeras d'avis.
— Je suis désolée, Mattéo. Je ne m'attendais pas à ça.
Elle songea à son appartement, certes il était minuscule mais elle en avait fait un petit nid douillet. Elle y serait si bien, là, toute seule, au chaud avec une tisane à la verveine, lisant un bon vieux bouquin. Cela lui fit penser qu'elle avait oublié Wuthering Heights chez Jérémy. Il lui fallait faire certains deuils en ce moment : celui de son livre, de son chez-elle, de son ancienne vie, de son attirance pour Jérémy, de la santé mentale de Mattéo.
— Écoute, Mattéo, je suis contente pour toi si tu es un Invisible et que cela te fait plaisir. Mais moi, je veux simplement m'enfuir d'ici et me faire oublier. Il me faut de nouveaux papiers d'identité et une nouvelle périphérie.
— Elle est déjà prête, ta nouvelle identité. Ta nouvelle vie t'attend.
Elle haussa les sourcils, surprise. Il poursuivit :
— Mais ton avenir ne se trouve pas dans une périphérie. Ma sœur va t'accueillir et te protéger. C'est un peu loin d'ici, mais tu y seras très heureuse.
— Ah ? Où ? Quelle métropole?
— Oublie les villes du Nord, ma chérie. Tu pars en Africania.
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