CHAPITRE 20
— Tu devrais voir un médecin.
Mike Powell fixa le crachat sanguinolent qui venait d'atterrir dans son mouchoir en papier. Sa gorge le brûlait, il fut à nouveau secoué par une quinte de toux. Il se pencha un peu en avant, toussant et cherchant de l'air, la face cramoisie, les yeux larmoyants. Quand il se redressa, sa respiration laissa entendre un petit sifflement aigu de mauvais augure. La voix de Margaret répéta :
— Tu devrais voir un médecin...
— Laisse-moi un peu tranquille, Margaret. Je n'ai pas besoin de médecin...
— Bien sûr que si, Mikie. Tu es une vraie tête de mule.
Son visage reprit peu à peu sa teinte habituelle. Il repensa à la vidéo que son vieil ami Charles lui avait confiée et il secoua la tête. Décidément, rien ne changeait en ce bas monde. Les hautes sphères semblaient ne pouvoir se défaire de leurs mauvaises habitudes. Manipuler la masse, travestir la vérité, noyer l'information dans une avalanche de désinformation, créer des histoires de toutes pièces pour détourner l'attention sur les sujets brûlants. Powell faisait partie de la caste des vieux singes qui n'ont plus rien à apprendre. Il contemplait tout ça de loin, sans espoir ni désespoir, affable et insensible en tout point. Peu lui importait que les plus riches exploitent les plus pauvres ou que les injustices perdurent au fil des siècles. L'homme était ainsi. Sous couvert de beaux discours philosophiques, de belles phrases bien agencées, l'homme ne restait rien d'autre qu'un misérable prédateur, agressif et destructeur. La pire espèce sur terre. Le juge n'en ressentait aucune amertume. Il ne s'embarrassait pas de rêves ni d'illusions. C'était un homme pragmatique, plein de bon sens. Il avait donc rajouté cette vidéo compromettante pour Mortimer à ces autres trésors.
— Mikie, tu devrais demander à ton Ooème de prendre un rendez-vous médical. Ta tension artérielle est de seize et ton cœur bat à quatre-vingt-dix-huit pulsations par minute. Tu souffres de dyspnée au moindre effort, ta toux persiste et maintenant tu craches du sang. Je t'en prie, sois raisonnable.
Mike Powell n'aimait pas quand le mélovox lui faisait la morale. Il imitait trop bien sa chère épouse défunte.
— Je vais prendre l'air au parc, il est neuf heures, ça va me faire du bien, Margaret.
— Tu es un idiot.
C'est ce que lui disait son épouse lorsqu'il restait fermé à ses conseils. Il prit la laisse de son chien et ce dernier se mit à sautiller de joie. Il attendait sa promenade matinale avec impatience, pressé d' humer les odeurs de l'herbe fraîche et des petits rongeurs.
— À plus tard, Margaret.
— À plus tard, Mikie.
Le mélovox s'éteignit de lui-même et la silhouette transparente de son épouse disparut. Le juge Powell, encore gêné par l'inflammation dans sa gorge, serra un peu l'écharpe qu'il portait toujours autour du cou, attacha la laisse au collier de Flex et sortit.
Le trajet lui parut plus long que d'ordinaire. Il avait dû ralentir car il avait un peu de mal à respirer correctement. Il salua d'un air absent le gardien, fidèle à son poste, et bien qu'il commençait à manquer d'air, il entreprit de poursuivre sa marche lente jusqu'au banc habituel. Il ralentit encore son pas, malgré l'impatience de Flex qui tirait sur sa laisse. Le juge Powell parvint à atteindre sa destination sans ciller, mais il dut rester un instant debout, la main appuyée sur le dos du banc public, afin de prendre de longues inspirations.
Il sentit son Ooème vibrer dans la poche de son veston. Ses paramètres vitaux devaient s'être affichés et le petit appareil réagissait aux résultats élevés. Il ne prit pas la peine de vérifier. Il percevait très bien dans sa poitrine l'affolement de son cœur usé. Son cœur s'était desséché quand Margaret était morte, rien ne pourrait réparer cela. Et maintenant son bras gauche le faisait souffrir aussi. La douleur, diffuse d'abord, prit de plus en plus d'ampleur. Le juge Powell voulut s'asseoir sur le banc, pensant que s'il se reposait un peu, s'il observait en silence les palmipèdes s'ébattre dans l'eau, cela le distrairait et il oublierait la douleur sourde dans sa poitrine. Mais il n'en fut rien. Au contraire, quand une pointe aiguisée lui transperça le myocarde, il ne put retenir un cri et il s'écroula, pliant d'abord un genou à terre. Flex, alerté par l'étrange comportement de son maître, lança des aboiements aigus en tournant autour de l'homme évanoui, comme pour inciter Powell à se relever. Mais celui-ci n'en fit rien. Inconscient, la face crispée et empreinte de douleur, le colosse de pierre avait mordu la poussière.
Le riche et puissant gardien des secrets, l'imposant magistrat à la réputation sans faille, symbole de la droiture et des valeurs élevées du Nord venait de s'écrouler, terrassé par une vulgaire crise cardiaque.
*
Hannah jeta un rapide coup d'œil sur son Ooème. Il était déjà dix heures et elle n'avait pas encore terminé cette satanée illustration. Elle devait absolument la rendre aujourd'hui, elle s'y était engagée. Elle n'était pas satisfaite des couleurs et avait recommencé deux fois ce matin mais rien à faire. Elle se gratta la nuque, contrariée, quitta sa chaise et arpenta le séjour de long en large. Hannah était constituée uniquement de cellules nerveuses lorsqu'elle ne dessinait pas. Le front plissé, elle pestait :
— Ah, c'est pas possible !
Son petit corps maigrichon et androgyne se promenait à travers la pièce, mini-tornade dans le salon. Elle alluma une fine cigarette mentholée en faisant les cent pas, posa sa main sur le haut de son crâne comme si cela allait l'aider à faire émerger une idée. Ses cheveux noirs coupés courts encadraient un visage ovale aux traits délicats. Elle ressemblait à un jeune garçon, trahie seulement par ses longs cils noirs et sa petite bouche délicatement ourlée. Elle avait remonté à mi-mollet les jambes de son pantalon, un jean bleu clair un peu trop large maintenu par une grosse ceinture marron. Elle portait également une ample chemise blanche et des baskets de la même couleur. Il n'y avait aucune fioriture sur elle : ni maquillage, ni bijou. Seulement son emblématique béret de gavroche lorsqu'elle sortait.
Hannah regretta que sa femme soit absente ce matin. Elle imagina Ada dans sa jolie boutique parfumée, taillant les tiges des fleurs et préparant de somptueux bouquets pour les femmes de la ville. Et les filles étaient encore à l'école... Voilà qu'elle se retrouvait toute seule, se débattant avec les affres de son âme d'artiste ! Bon, elle ferait une pause d'une heure pour mettre ses préoccupations de côté. C'est ce qu'elle faisait lorsque son inspiration lui jouait des tours. Elle écouterait un peu de musique ou irait marcher. Ce serait toujours mieux que de se comporter comme un animal en cage. Ada lui disait souvent que cette capacité à s'emporter pour un rien lui jouerait des tours. C'était mauvais pour le cœur de s'imposer de telles variations d'humeur.
Ada, elle, ne s'énervait jamais. Elle conservait un calme olympien dans toutes les situations. Sa voix ne grimpait jamais dans les aigus, elle ne remuait jamais les bras dans tous les sens ni ne se déplaçait sans but. Parfois, quand Hannah parlait un peu trop vite, excitée par une nouvelle idée d'illustration ou de tableau, Ada posait une main sur son bras et ce simple contact suffisait à canaliser l'énergie débordante de la jeune artiste. Hannah parlait plus calmement, regardait sa compagne les yeux brillants de joie, ses mains ralentissaient leur danse frénétique et la conversation s'apaisait progressivement. Hannah posait ensuite sa tête contre l'épaule d'Ada et se taisait, fermant les yeux et respirant mille et une fleurs.
Elle mit sa casquette de gavroche et d'un pas leste, atteignit la sortie. Elle aimait bien faire le tour du quartier. Ici la population lui plaisait énormément. Toujours un sourire, un petit mot, une plaisanterie. Dans le quartier bohème de la périphérie, on aimait la vie et on la célébrait.
Au début, ça n'avait pas été facile, elle avait dû se faire une place. On savait qu'elle s'était déclassée et les déclassés n'inspiraient jamais confiance au départ. Que voulaient donc ces nantis en s'acoquinant avec des périphériques ? Pourquoi quitter un environnement paradisiaque, avec tout le confort et la liberté imaginables, pour venir vivre au milieu des travailleurs utiles ? Et de son plein gré de surcroît ? Non seulement Hannah était une déclassée, mais en plus elle avait un juge pour paternel. Double peine. Condamnée sans appel. Tout le monde lui tournait le dos, personne ne lui adressait la parole. On lui avait même craché une fois dans le dos. Non mais, vous vous rendez compte ? La fille d'un juge ! C'était inadmissible. Mais Hannah n'appartenait pas à la race des faibles. Hannah ne se laissait pas démonter. Hannah ne se laissait pas coller des étiquettes sans rien dire. Avant d'être la fille de qui que ce soit, elle était Hannah. Avant d'être homosexuelle, elle était Hannah. Avant d'être une femme, avant d'être une artiste, avant d'être la maman de deux petites jumelles magnifiques, elle était Hannah. Qu'on se le dise ! Un jour elle avait même dû se battre contre une périphérique qui la toisait et qui s'était permise des réflexions sur sa manière de s'habiller. Hannah s'était retournée, l'orage dans les yeux, et sans prévenir, elle avait attrapé la fille par les cheveux, l'avait jetée par terre et avait sauté à califourchon sur elle. Elle lui avait balancé une bonne dizaine de baffes en hurlant : qu'est-ce que tu as dit ? Qu'est-ce que tu as dit ? Hein ? Répète un peu pour voir !
Les spectateurs de la scène, stupéfaits de voir qu'un si petit corps pouvait contenir autant de rage, s'étaient dépêchés de raconter l'incident dans tout le quartier bohème. Et la pauvre fille qu'Hannah avait rossée, une grandasse blonde pleine de taches de rousseur, avait été moquée un mois durant.
C'est ainsi que la frêle Hannah acquit ses premières lettres de noblesse et entra avec panache dans la communauté solidaire du quartier bohème.
Elle trottinait d'un pas léger sur les dalles de pierre de la rue piétonne, saluant de temps à autre certaines de ses connaissances. Le soleil tapait fort, comme tous les jours de ce mois de juillet. Hannah sautait de coins d'ombres en coins d'ombres, jouant à chat avec elle-même. Le vieux Marcel qui fumait son cigare devant son perron l'interpela :
— Hé petite ! T'as pas soif à courir comme ça ?
Elle n'eut pas le loisir de lui répondre car son Ooème lui signala un appel urgent. Elle se raidit, stoppa net sa course, un pied sur une dalle et l'autre suspendu en l'air. Pourvu qu'il ne soit rien arrivé à mes filles ! Pourvu qu'Ada aille bien !
— Quoi ? fit-elle.
— Bonjour mademoiselle Powell, ici l'hôpital Barré-Sinoussi.
— L'hôpital ? Comment ça l'hôpital ?
Elle serra l'Ooème un peu plus fort.
— C'est votre père. Il est en service de réanimation.
— Oh !
Hannah poussa un long soupir, soulagée. Ses femmes se portaient bien. Elle regretta immédiatement ce sentiment. Honteuse, elle se tut.
— Mademoiselle Powell ? Vous êtes toujours là ?
— J'arrive ! s'exclama-t-elle, oubliant définitivement que son travail ne serait pas fini à temps.
Et tandis que Marcel, silencieux, la regardait qui tournait les talons, elle songea à son père qu'elle n'avait pas vu depuis si longtemps. Elle aurait aimé qu'il lui demande pardon et qu'ils entretiennent une relation sereine. Mais il ne l'avait jamais appelée. Pas une fois. Il n'avait jamais accepté qu'elle soit Hannah comme elle n'avait jamais pu se résoudre à essayer de devenir quelqu'un d'autre. Ni le chêne ni le bambou n'avaient plié.
Jusqu'à ce que le chêne se rompe, apparemment.
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