CHAPITRE 21
Jérémy, le front moite, agité de mouvements désordonnés, délirait. La fièvre était montée d'un coup durant son sommeil. Son implant, utilisant la fonction autonome, s'était enclenché tout seul lorsqu'il avait reçu le message que l'homme dormait. Cette fonction se révélait très utile chez le sujet âgé aux prises avec des troubles mnésiques.
Jérémy faisait un horrible cauchemar, orchestré par l'I'Dream qui avait agencé en images toute la souffrance morale perçue. Si les rêves existaient, leur opposé également.
Jérémy tournait la tête à droite à gauche, les traits tirés. Il haletait, angoissé. Il se vit, enfant, entrer dans la salle à manger spacieuse, appelant son père d'un ton joyeux. Mais ce dernier ne lui répondrait plus jamais : son corps se balançait au bout d'une corde en plein milieu de la pièce. L'instant d'après, ce n'était plus son père mais Clara qui flottait dans les airs. Non ! cria Jérémy, et sa mère, toute proche, épongea avec tendresse son front trempé de terreur. Clara avait déjà disparu, laissant place à Joyce qui avançait vers lui. Elle était nue. Il était à nouveau un homme, les tempes grisonnantes, désirant la femme féline qui venait à lui. Elle l'enlaça. Il prit son visage entre ses mains et l'embrassa. Lorsqu'il s'écarta, les yeux bleus de Clara plongèrent dans les siens. Il recula d'un pas. Clara pencha la tête en arrière et fut prise d'un rire hystérique. Flora King entra ensuite en scène, un mystérieux sourire aux lèvres.
— Ah, vous voilà ! lança-t-elle. J'ai une très bonne nouvelle à vous annoncer. Nous sommes classés troisième sur le marché économique mondial, après le pétrole et la nourriture, c'est formidable, non ? Nous avons encore gagné une place. Après l'industrie pharmaceutique, c'est le trafic de stupéfiants qui rate la dernière marche du podium, comme c'est dommage.
Clara fut secouée d'une crise de fou rire, bientôt accompagnée par la multimilliardaire. Les deux femmes s'étaient rapprochées et conversaient à voix basse, lui jetant de petits coups d'yeux furtifs. Il entendit Clara chuchoter entre deux gloussements : non, non, ne le lui dites pas !
Jérémy ne savait pas comment s'échapper, il restait interdit, la gorge nouée. Il s'appuya contre le mur, le sol parut vouloir se dérober sous ses pieds. Ça suffit !
Dans la réalité de sa chambre d'adolescent, Lilly prit la main de son enfant pour lui signifier qu'il n'était pas seul. Elle se souvint qu'après la mort de son père, Jérémy avait eu la fièvre durant quarante-huit heures. Puis cela avait passé et il avait repris le cours de sa vie comme si rien de terrible n'avait eu lieu. Bien qu'elle lui ait imposé des rencontres avec un pédopsychiatre, il n'avait plus jamais ouvert la bouche pour évoquer le drame ni communiquer ses sentiments à ce sujet. Il avait dressé un mur et s'était retranché derrière. Lilly, impuissante, n'avait rien pu faire.
Jérémy remua la tête dans tous les sens, en proie à une angoisse supplémentaire.
— Non ! cria-t-il.
Joyce et Clara faisaient l'amour à même le sol tandis que Flora, indifférente, déclamait son discours.
—La KC compte plus de quarante millions de personnes qui travaillent pour elle dans le monde entier. Nous observons une hausse annuelle de huit pour cent pour ce qui concerne nos investissements en recherche et développement. Nous sommes la première entreprise pharmaceutique au monde et nous rachetons celles qui font faillite. Nous avons dépensé soixante millions de dollars pour promouvoir tous nos nouveaux produits, qu'il s'agisse du dentifrice bactéricide à l'I'Dream. Tous les médecins ou presque sont abonnés à nos revues médicales, où nous publions les résultats de nos recherches, sans exception. Nous sommes les premiers investisseurs dans la recherche médicale, les premiers à obtenir des résultats, les premiers dont les ouvrages sont référencés et utilisés par le corps médical.
Elle se tut, se tourna vers Jérémy qui glissait au sol au fur et à mesure.
— J'ai oublié de dire que nos services de communication publient des informations volontairement erronées et que certaines études ne sont pas publiées car elles donnent de mauvais résultats.
Les trois femmes se mirent à rire.
— Vous ne m'en voulez pas, Jérémy ?
— Ça suffit !
— Ne vous fâchez pas mon cher ami. Je n'y suis pour rien si nous avons le monopole de l'information médicale. Je ne suis qu'un rouage dans la machine. Tout comme vous, dit-elle en appuyant sur ces derniers mots.
Lilly Preston quitta la pièce sans bruit. Elle reviendrait le voir un peu plus tard. Elle attendrait que la crise passe. Elle l'accueillerait sans le moindre jugement. C'est une des choses qu'elle faisait le mieux : accueillir l'autre dans son individualité, l'écouter, l'aimer tel qu'il était. Elle ne fournissait aucun effort, c'était un état naturel chez elle.
Elle pénétra dans une salle. Un endroit rien qu'à elle, la pièce de Lilly. C'est dans cet espace qu'elle écrivait ses fabuleux romans de fantasy. C'est là qu'elle se laissait aller à la rêverie et à la contemplation. Elle lâchait prise. Elle méditait, pratiquait son yoga, ne faisant qu'une avec l'immensité de l'univers. Lilly savait que la science ne résolvait pas tout. Mais il était inutile de vouloir convaincre les autres. Ces choses-là se ressentaient, s'expérimentaient. Lilly, hypersensible et réceptive aux ondes et aux vibrations, ainsi qu'à l'influence de la Lune, ressentait en permanence l'impermanence des choses. Elle avait une conscience aiguë de la perfection du monde. Son petit garçon devenu homme souffrait. C'était parfait. Son mari, artiste de génie mais effroyablement torturé, s'était un jour enroulé une corde autour du cou. C'était parfait. Elle déroula son tapis de yoga au sol sans éprouver la moindre douleur rhumatismale et commença à faire des assouplissements en étirant son vieux corps dans tous les sens.
Elle demanda une musique relaxante et poursuivit sa séance, concentrée sur l'instant présent. Au bout d'une heure, elle retourna au chevet de Jérémy. Il dormait profondément, relaxé. Elle essuya son front une fois de plus et y déposa un baiser. Son fils aussi était parfait. Intelligent, beau, en bonne santé. Gentil, respectueux, intègre. Elle se laissa tenter par l'assise confortable du fauteuil qui trônait dans l'angle et ferma les yeux. Son imagination se mit à flotter, elle s'assoupit.
Lorsqu'elle se réveilla, Jérémy n'était plus là et un plaid reposait sur ses genoux. Elle partit à sa recherche et le trouva en train de lire, installé dans un des fauteuils de cuir du salon. Il avait mauvaise mine. Des cernes assombrissaient son regard, son teint avait pâli. Il lui sourit tristement.
— Tu veux manger quelque chose ? demanda-t-elle.
Il secoua la tête en signe de dénégation et se replongea dans sa lecture. Lilly avait eu le temps de voir qu'il s'agissait des Hauts de Hurlevent. Elle se demanda d'où lui venait cette envie subite de lire ce roman. Elle connaissait bien son fils, il n'était pas très communicatif dans l'expression de ses sentiments. Il était doué pour jouer son rôle social et savait faire preuve d'une grande sociabilité, d'autant plus qu'il avait un besoin viscéral d'être aimé et reconnu par ses pairs. Cependant, sa nature profonde était celle d'un introverti et il ne se ressourçait qu'en faisant le vide autour de lui.
Jérémy passa la journée immergé dans l'histoire d'amour contrarié entre Heathcliff et Catherine. Il avait désactivé son Ooème. Lilly s'adonna à ses occupations quotidiennes : lecture, méditation, écriture. Minou, oublié jusque-là par son maître, et fort inquiet de le sentir si troublé, s'était finalement installé dans une place de choix : bien au chaud sur les genoux de Jérémy. Il ronronnait de bonheur et apaisait par sa présence l'âme troublée de son maître. Ce dernier, plongé dans son roman comme noyé dans un rêve, oublia que l'hôpital lui avait demandé de venir signer des papiers administratifs. Il oublia que Joyce avait à nouveau disparu et qu'il avait une furieuse envie d'être auprès d'elle. Il oublia que sa compagne avait rejoint une improbable éternité et qu'il ne la reverrait plus jamais. Il oublia que Flora King mentait comme un arracheur de dents. Il oublia qu'il avait vécu jusque-là dans le mensonge permanent d'une version tronquée de lui-même, pantin naïf et prétentieux, marionnette persuadée de tirer ses propres ficelles.
"Je m'attardai auprès de ces tombes sous un ciel apaisé, suivant du regard le vol des phalènes parmi les bruyères et les campanules, écoutant la double chanson de la brise et de l'herbe frissonnant... Et je me dis que le repos de la mort ne pouvait être agité pour ceux qui dormaient sous une terre aussi paisible."
Lorsqu'il referma le livre, il était dix-huit heures. La faim le tenaillait. Il ne dérangea pas sa mère, repoussa Minou qui émit un faible miaulement de protestation. Il trouva son repas sur la table de la cuisine. Il n'avait qu'à le réchauffer.
Dans toute la demeure une douce mélodie résonnait. Au niveau de chaque fenêtre, une immense prairie s'étalait, l'herbe et les marguerites ployaient sous l'effet d'un petit vent farceur. Dans le ciel d'azur, un oiseau fendait l'air sous les nuages immaculés. Jérémy, imprégné de l'atmosphère du roman qu'il venait tout juste de dévorer, apaisé par son immersion dans un univers imaginaire, mangeait avec lenteur, les yeux rivés sur le paysage choisi par sa mère.
Lilly s'était changée. Vêtue de sa sempiternelle robe de chambre, elle entra avec la majesté d'une reine et prit place en face de son fils. Ses yeux pleins de sagesse se posèrent sur lui alors qu'il s'essuyait la bouche avec une serviette jetable.
— Tu as aimé ? demanda-t-elle en désignant le livre que Jérémy avait posé sur la table, à côté de son assiette.
— Je crois, dit-il, en se servant un verre d'eau. Il appartient à Joyce, elle l'a oublié chez moi.
Lilly posa ses coudes sur la table et fit reposer son menton au creux de ses mains. Elle continuait de fixer Jérémy d'un air affable.
— Je crois qu'il faut que tu la retrouves pour le lui rendre.
— Je ne pense pas, non. J'ai bien plus urgent à faire...
— Ah ? Comme quoi ?
Elle sourit, amusée. Il ne répondit rien, jouant avec sa mèche de cheveux qui venait de tomber sur son œil. Elle décida qu'il était temps, même si en réalité il était tôt, de prendre le taureau par les cornes.
— Écoute Jérémy, tu n'es pas responsable de la mort de Clara comme tu n'es pas responsable de la mort de ton père. Ces êtres fragiles manquaient de la force nécessaire pour affronter la rudesse de l'existence. Personne ne pouvait les sauver de leur détresse hormis eux-mêmes. Maintenant tu as le choix : accepter ce que tu ne peux changer ou te complaire dans ta culpabilité et ton chagrin. Et avancer. Parce que mon chéri, tu ne dormiras pas ici cette nuit. Je refuse que mon fils se roule en boule dans son ancien lit et revive indéfiniment la mort des gens qu'il a aimés. Tu comprends ? Je te donne une heure, pas plus, ensuite tu ouvriras grand la porte et tu partiras.
Jérémy, sonné par les propos de Lilly, réalisa qu'il n'avait pas songé à ce qu'il allait faire à l'avenir. Il flottait hors du temps, sur un nuage entouré de brouillard cotonneux, avec l'arrière-pensée qu'il ne bougerait plus jamais de la maison maternelle. Mais la souveraine en robe de chambre venait de lui donner un bon gros coup de pied verbal dans le museau. Elle reprit :
— Tu n'as pas le temps de te morfondre mon fils. Tu sais, parfois c'est quand on croit qu'on a tout perdu qu'en réalité on a tout gagné. Des gens que tu aimais sont morts en se suicidant : tu n'es pas le seul à qui ça arrive. Et le monde continue de tourner. Tu perds ta notoriété ? Encore une fois : tu n'es pas le seul à qui ça arrive. Danse sous la pluie mon chéri. Danse ! Quand la vie t'apporte des épreuves, remercie-la et retrousse tes manches. Tu es un homme bien. Tu crois que tu subis mais tu as fait un choix crucial, celui de l'intégrité. Tu es incorruptible. Flora King le sait, voilà pourquoi tu as été mis à l'écart. Voilà pourquoi on ne t'a rien dit. Un autre que toi aurait fermé les yeux et aurait fait passer en premier l'argent et le confort au détriment de la vie humaine. Ils sont tous comme ça. Presque tous. Toi, tu n'as pas réfléchi à la possibilité de laisser faire, d'être complice. N'est-ce pas ?
Jérémy approuva. Elle avait raison. Pas une seule fois il n'avait songé à faire partie de ce mensonge pour continuer à jouir de tout ce que sa situation lui offrait. Il n'avait pas envisagé la corruption comme une issue. Il se sentit un peu regonflé par les paroles de sa mère. Mais il revit le visage de Clara et repensa à la manière peu cavalière dont il l'avait traitée. Il l'avoua à Lilly.
— Ce n'est pas de ta faute, je t'assure. Elle aurait fait ce geste malgré tout. Son mal-être ne datait pas d'hier. Je suis sincèrement désolée de son décès, c'était une gentille fille. Mais sa mort lui appartient, ne la lui prends pas.
Elle laissa passer un silence. Derrière elle, une paire d'oiseaux traversa le ciel virtuel. Des hirondelles.
— J'ai pris quelques initiatives pendant ton... repos. J'ai prévenu l'hôpital que tu étais souffrant, c'est donc l'agent de Clara qui s'est chargé de la paperasse. J'ai appelé ton bureau pour signaler que tu prenais un congé. Les médias sont au courant que tu es ici. Eux, inutile de les informer, ils te suivent à la trace. C'est impensable... Ils font le pied de grue devant le mur. Tu n'auras qu'à passer par la petite porte de derrière, il n'y a personne...
Elle avait tout prévu. Jérémy hochait la tête, un peu hébété tout de même. Partir, mais pour aller où ? La question amusa sa mère.
— Mais dans la périphérie, voyons ! Tiens, dit-elle en lui tendant son Ooème. Je t'ai rajouté un mélovox. Comme ça je t'accompagnerai dans ton périple. Ne le perds pas. Le moment viendra où je t'enverrai un message très important. Je veux être sûre que tu le recevras. Parce que... _ et elle prit un ton mystérieux et solennel _ c'est la dernière fois que nous nous voyons.
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