CHAPITRE 22

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Skinner marchait d'un pas pressé dans les rues de la périphérie Ouest, en direction du quartier antasiat. C'est là que vivait Naxi Bing, la mère de sa petite fille adorée. Il n'avait pas reconnu l'enfant officiellement car cela l'aurait conduit à devoir se déclasser et à démissionner. De plus la mère et l'enfant auraient été bannies. Il était formellement interdit d'avoir des enfants avec des périphériques. Encore une des règles mondiales post Fléau nécessaires à la maintenance de l'équilibre du monde. Marcus aimait sa fille. Sa plus grande peur était qu'on lui fasse du mal. Hors sans sa reconnaissance, elle se retrouvait à la merci de n'importe quel détraqué. Les femmes élevant seules leurs enfants étaient des proies faciles pour les prédateurs de toute sorte, pédophiles, violeurs, pervers narcissiques. C'est pourquoi Marcus leur rendait visite régulièrement. On savait qu'un homme protégeait ces deux femelles et qu'il valait mieux ne pas les approcher de trop près.

Bien que Naxi n’était pas femme à se laisser faire, son physique n'impressionnait personne. Elle avait de très beaux yeux noirs, luisant comme deux lucioles dans la nuit. Ses cheveux, noirs également, très raides, se partageaient en une raie sur le côté et encadraient son petit visage arrondi jusqu'à hauteur du menton. Naxi avait vingt-neuf ans et en paraissait seize. Son corps menu se déplaçait rapidement, sans bruit. Il semblait qu'elle glissait sur le sol. Elle parlait peu, sauf pour s'adresser à sa fille, la petite Lina. Mais c'était presque inutile, ses yeux parlaient pour elle. Elle ne savait pas cacher ses émotions et on pouvait lire sur son visage tout ce qu'elle ressentait.

Skinner, tout en marchant, réfléchissait à la mission qui lui avait été confiée. Ses hommes avaient fait chou blanc, tout comme lui. Il se dit que le jour où tout le monde serait pucé, tout deviendrait plus aisé. Il songea avec aigreur au Printemps de Métal Chinois. En 2028 un vent de folie s'était abattu sur la population ante chinoise. Des émeutes avaient eu lieu partout dans l'ancien état, et le bilan avait été catastrophique. Des centaines de milliers de morts. Le peuple chinois s'était finalement soulevé et avait payé très cher ce sursaut de rébellion. Lors de La Grande Séparation, le gouvernement mondial avait signé l'interdiction totale et absolue du puçage humain. Pour Skinner il s'agissait d'une régression. Il espérait que cette interdiction serait un jour levée. Là, il suffisait qu'une personne se balade sans son Ooème et on la perdait. Ce bellâtre de Preston, lui, on ne risquait pas de le perdre, confiné qu'il était chez sa môman ! Il ricana. Ah, il faisait moins le malin, le scientifique en vogue ! Il ne se pavanait plus sous les projecteurs, c'en était fini de la belle vie. Skinner s'en frottait les mains. Son adversaire dégringolait à une vitesse fulgurante les marches dorées de la gloire.

— Papa ! s'écria la petite fille en accourant.

Skinner s'agenouilla et ouvrit grand ses bras. L'enfant s'y jeta avec tout son amour et lui serra le cou de ses minuscules doigts. Il entoura le petit corps tout chaud et lui donna des baisers sur le haut du crâne. Lina avait de longs cheveux d'ébène qui tombaient, raides comme ceux de sa mère, en un long bandeau épais jusqu'à ses reins. Elle portait un serre-tête rose avec un nœud en tissu. Skinner respira l'odeur de sa fille, heureux de retrouver le seul être humain avec qui il se sentait vivant. Naxi Bing avait à peine tourné la tête à son arrivée, occupée à éplucher des pommes de terre. Pourtant Marcus avait perçu son tressaillement, un mouvement du corps qui hurlait l'aversion profonde qu'elle ressentait pour lui. Il ne s'en formalisait jamais, il y était complètement indifférent. Après tout c'était bien normal comme réaction, ce dégoût épidermique qu'elle ne pouvait réprimer. Il n'oubliait pas qu'il l'avait violée il y avait cinq ans de ça. Elle non plus n'avait pas oublié. Cela ne représentait rien. De cet acte immoral et illégal était née une merveille. Skinner pensait parfois à sa chance et à la tournure inattendue que prenaient certains évènements. Une pulsion incontrôlée, un déni de grossesse et il était devenu papa. Il regarda avec émotion sa petite Lina qui, loquace, à l'inverse de sa mère, racontait sans s'interrompre toutes ses activités depuis la dernière visite de son cher papa. Il s'était redressé en la gardant dans ses bras et s'était installé sur une chaise. Naxi n'existait pas. Elle se faisait invisible devant son évier où s'échouaient les pelures de pommes de terre. Mais elle écoutait tout. Elle prit cependant la peine de lui servir un verre d'eau en lui lançant un regard plus noir qu'une nuit sans Lune.

Lina ne quittait pas son père, agrippée à lui comme un bébé singe. Elle avait étalé devant lui une multitude de cartes colorées représentant de drôles d'animaux fantastiques.

— Papa, papa ! Regarde, ça c'est ma préférée !

Elle lui colla sous le nez l'image d'une licorne rose à paillettes. Il acquiesça. Elle était très jolie, c'était sa préférée à lui aussi. La petite fille glissa le long des jambes de Marcus et partit en trombe dans sa chambre. Elle revint presque aussitôt avec un livre illustré.

— Papa, papa ! Regarde ce que maman m'a acheté ! Tu me le lis, papa ?

Et papa, ravi, lut une histoire. Lina se détendit et son petit corps devint tout mou. Elle s'était blottie dans les bras de son père et respirait lentement, ses yeux mobiles passant d'une page à l'autre, examinant avec concentration tous les détails des images. Naxi posa un saladier sur la table, l'air de rien. Puis elle disposa deux assiettes, une carafe d'eau, un verre et un gobelet. Silencieuse, la bouche pincée, elle s'appuya contre l'évier et croisa les bras. Il était temps pour Skinner de déguerpir. Lorsqu'il arriva à la dernière page, il referma le livre et caressa les cheveux de Lina, lui donna un baiser et il se leva. Lina se colla contre lui pour lui faire un câlin, mais, obéissante, elle courut vers sa mère pour se laver les mains avant de dîner. C'est le moment que Skinner choisit pour poser une enveloppe remplie de billets sur la table. C'est ce qu'il faisait tous les mois sous le regard impassible de Naxi qui ne disait pas merci. Pourquoi l'aurait-elle fait ? Elle n'avait jamais rien demandé. La seule chose qu'elle devait demander dans ses prières, c'était sûrement qu'il meure.

Prières vaines, songea-t-il en fermant doucement la porte derrière lui. Il était invincible.

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