CHAPITRE 23
Quand Mike Powell ouvrit les yeux, beaucoup de choses avaient changé. Il se réveillait dans une chambre inconnue, emplie d'un tas d'appareils électriques bourdonnants. Et il entendit une voix qu'il croyait avoir oubliée.
— Bonjour papa.
Sous les draps blancs, il portait une grande chemise blanche. Les murs, le plafond, le sol blanc et les nuages dans son cerveau induits par les anesthésiques, le firent sourire. Il n'y avait rien de mieux qu'un hôpital pour vous signifier que vous approchiez à grands pas du paradis. Hannah sourit elle aussi, puis elle prit un air grave.
— Tu as eu une crise cardiaque.
Il se souvint avoir fait une chute durant sa promenade et pensa à son chien avec inquiétude. Mais sa bouche était trop pâteuse pour qu'il se risque à prononcer tout de suite quelques mots.
— Et on t'a diagnostiqué un... cancer du poumon...
Margaret avait eu tort en lui affirmant qu'en réduisant à un cigare par jour il y échapperait. Toutes ces années passées à fumer du matin au soir, du lundi au dimanche, au travail, au club, en soirée ou les nuits d'insomnies, avaient eu raison de ses bronches. Il soupira et constata qu'il n'en ressentait pas la moindre gêne. Sa respiration ample ne s'accompagnait plus de ce petit sifflement de malheur.
— Papa... Ils m'ont demandé de signer pour ton opération... Ils t'ont mis un poumon synthétique. Tu es sauvé.
Le juge se redressa un peu et regarda sa fille. Elle n'avait pas changé, toujours frêle et nerveuse. Il ne savait pas s'il était content de la voir. Elle venait tout juste de lui sauver la vie. Il vivrait. De cela non plus il ne savait pas s'il fallait se réjouir. Son nouveau poumon lui permettrait de promener Flex tous les jours, de garder des secrets politiques qui l'indifférait, de brancher le mélovox en attendant que la mort se décide enfin à venir le chercher une bonne fois pour toutes. Il comprenait Hannah, elle n'avait pas eu d'autre choix que de signer. Quel enfant aurait refusé ? La sanction était sans appel. Il était condamné à vivre et à s'excuser auprès de Margaret pour ce rendez-vous manqué. Il s'armerait de patience car personne n'était immortel. Il attendrait.
Une infirmière entra. Elle portait la tenue habituelle blanche, des chaussures en plastique rose agrémentées de pins joyeux. Une multitude de stylos semblaient suspendus à l'extérieur de la poche supérieure externe de sa blouse. Elle arborait un regard sévère et froid, surligné par une épaisse couche de mascara et protégé par de grosses lunettes rondes et noires. Elle vérifia l'installation des appareils, nota tout un tas d'informations dans un minuscule ordinateur portable qu'elle tenait dans une seule main, agile et pressée. Elle procédait avec méthode, accomplissant ces gestes depuis de nombreuses années. Elle avait coiffé ses cheveux blonds-gris en un chignon très serré. Elle se planta enfin devant le juge Powell et d'un ton très doux, qui contrastait avec son apparence, elle lui expliqua ce qu'Hannah venait de lui dire. Puis elle ajouta :
— Monsieur Powell, nous n'avons trouvé aucune trace de vos choix médicaux et chirurgicaux, c'est pourquoi l'accord de votre fille a été nécessaire. Je vous donne ces documents, si vous voulez bien les remplir et les restituer à l'accueil lors de votre sortie... Cela permettrait aux médecins de gagner du temps la prochaine fois et de ne pas déranger votre fille.
Quasiment toute la population enregistrait ses choix de santé et toutes ces informations rejoignaient une colossale banque de données. Ainsi, on connaissait les habitudes alimentaires du sujet, ses activités sportives, ses allergies, ses antécédents médicaux, les maladies héréditaires, mais surtout ses souhaits en cas d'hospitalisation. Il fallait réinitialiser les données une fois par an, au cas où le sujet aurait changé d'avis concernant ses accords ou ses refus. Powell n'avait jamais pris la peine de remplir le moindre formulaire. Cela ne l'intéressait pas.
— Vos paramètres sont bons, poursuivit l'infirmière. Vous êtes sortant à la condition que votre fille soit auprès de vous durant un minimum de vingt-quatre heures. Dans le cas contraire, vous resterez un jour de plus sous notre surveillance.
Elle leva les sourcils, attendant une réponse. Hannah, qui avait posé le bout des fesses sur l'accoudoir d'un siège austère à l'autre bout de la chambre, se leva d'un bond.
— C'est que...
— Si Hannah est d'accord, je voudrais vraiment sortir aujourd'hui.
Le juge Powell s'était exprimé. Il supporterait la présence de sa fille si cela lui permettait de rentrer chez lui au plus vite.
— Oui, bien sûr. Aucun problème du moment que j'emmène aussi mes filles.
Hannah lança un regard plein de défi à son père auquel celui-ci répondit par un petit hochement de tête. Hannah se sentit soudain triomphante. Son père allait enfin rencontrer ses petites-filles, lui qui n'avait même pas pris la peine de la féliciter lorsqu'elle lui avait annoncé leur naissance. Lui qui ne les avais jamais vues, jamais embrassées, jamais aimées non plus. Vous rendez-vous compte ? Ma fille est lesbienne et en plus de ça, elle s'est faite inséminer pour avoir des enfants ? Quelle honte d'être le père d'une telle enfant ! Braver ainsi les règles de notre société! Dire que les filles ont été créées avec du sperme de sudiste. Ces petites doivent avoir la peau noire comme du charbon.
Ce qu'Hannah ignorait, c'est que Mike Powell, du haut de la ville blanche, avait érigé un rempart protecteur autour de sa fille, et que, bien qu'il désapprouvât chaque geste et chaque décision qu'elle prenait, c'était bien grâce à son influence qu'elle avait une jolie vie dans le quartier bohème au lieu de croupir dans une cellule en Africania. Car elle avait eu ses filles de manière totalement illégale : se procurer du sperme non certifié Label Nord était passible de bannissement à perpétuité. Il était interdit d'avoir des enfants entre Nord et Sud depuis que le Fléau avait fait les ravages qu'on lui connaissait. Le Nord devait arriver à avoir ses propres enfants pour rétablir l'équilibre. Les écrans publicitaires martelaient cette règle à longueur de temps, comme si la répétition était susceptible de stimuler les hormones reproductives des habitants de la ville blanche et des autres métropoles du Nord.
L'infirmière se décida à tourner les talons et, avant de refermer la porte, elle s'adressa une dernière fois au juge :
— Je vous souhaite une bonne convalescence, monsieur Powell. Prenez bien soin de votre nouveau poumon. Ah ! J'oubliais...
Sa bouche mince réprima un rictus :
— Interdiction absolue de fumer avec un poumon synthétique. Il serait vite endommagé.
Et elle disparut. Le juge baissa les yeux sur le formulaire et décida qu'il ne le remplirait pas. Il le glissa dans l'enveloppe où le mot confidentiel était inscrit en rouge. Hannah regardait dans le vague, dehors.
— Veux-tu bien me laisser seul un instant ? Ensuite nous pourrons partir d'ici.
Elle tourna la tête vers lui, cet homme qu'elle aimait autant qu'elle le détestait. Il avait beau se retrouver là, dans cette chambre aseptisée, dépouillé de ses vêtements et de son statut, il émanait de lui une puissante aura. Son père, vieux et malade, restait un roc. Imperturbable. Indétrônable. Elle soupira en pensant aux prochaines vingt-quatre heures...
Mes pauvres petites, songea-t-elle, elles vont s'écraser contre un gros rocher en voulant embrasser leur grand-père…
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