CHAPITRE 24

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— En Africania, non mais tu te fiches de moi  ?

Joyce, rouge de colère, serrait les poings.

— Calme-toi, ce n’est pas aussi terrible que ce que tu t'imagines.

— Je veux échapper au bannissement et toi tu me proposes de me bannir. Non, mais tu es tombé sur la tête ou quoi ? Je dois me faire oublier et prouver aussi mon innocence. Je n'ai rien fait. Je n'ai pas agressé Carl Mortimer et je veux que tout le monde le sache. Non, non, non ! Je refuse qu'on me fasse passer pour ce que je ne suis pas !

Joyce donna un coup de poing dans le mur. Des larmes jaillirent du coin de ses yeux. Son corps tremblait. Mattéo la prit par les épaules.

— Je peux t'aider pour tout ça, dit-il une fois qu'ils furent tous deux installés sur le canapé miteux. Et je te le répète : Africania n'est pas aussi terrible que ce que tu penses. C'est très différent d'ici, la vie y est plus rude. Mais tu y seras en sécurité. Personne ne pensera à aller te chercher là-bas. Et puis, ce sera juste pour un certain temps, ce ne sera pas définitif. Je t'assure que tu ne manqueras de rien. Ma grande sœur est une excellente hôtesse. Tu ne seras pas seule, mes amis te protégeront. Et moi je trouverai ici le moyen de t'innocenter pour que tu puisses revenir. Je t'assure, c'est la meilleure solution. Changer de périphérie est un plan beaucoup plus risqué, en réalité. Quelqu'un finira par te trahir. Le faussaire, le passeur... Pour de l'argent, les gens font n'importe quoi. Alors que les Invisibles ne te trahiront jamais.

Joyce renifla, les yeux rougis.

— Je n'en peux plus...

Mattéo lui prit la main et la serra en signe d'affection.

— Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse en Africania ? De quoi vais-je vivre ? demanda-t-elle.

— Et ici ? De quoi vas-tu vivre ? De quoi vivais-tu ? Tu gagnais de quoi manger et payer tes factures, voilà tout. Le soir, tu allumais ton implant et tu t'endormais pour recommencer la même journée le lendemain. C'est tout ce à quoi se résumait ta vie, Joyce. Te lever le matin, partir au travail, faire le ménage, manger, te laver et dormir. Qu'est-ce qui te retient ici ?

Joyce revit le visage de Jérémy, ses bras, ses baisers.

— Ah non... Ne me dis pas que tu penses à lui. Joyce, reviens sur terre une minute s'il te plait. Tu penses qu'il s'imagine un avenir avec toi ? Cet homme est imbu de sa personne. Ce qui l'intéresse, c'est qu'on le flatte en permanence, qu'on lui dise qu'il est le meilleur et qu'il a sauvé l'humanité. Va en Africania, Joyce, va dans le Sud, et tu me diras de quelle humanité on parle.

— Je sais, mais pourtant...

— Reprends-toi. Il t'a déjà oubliée, sois-en sûre.

— Tu as raison, soupira-t-elle.

Pourquoi fallait-il qu'elle se soit amourachée de Jérémy ? C'était idiot. Elle songea au sursaut dans sa poitrine à chaque fois qu'ils se croisaient dans les couloirs d'Open Gate et elle eut honte.

— Là-bas, poursuivit Mattéo, tu seras à ta place. Tu es une femme intelligente, Joyce, tu n'en as pas marre d'être condamnée à tenir un balai toute la journée ? C'est autre chose qu'il faut te confier. Dans les montagnes de L'Atlas, ils se préparent. Parce que plus de la moitié de l'humanité souffre, Joyce, et une partie de cette moitié ne s'en aperçoit même pas.

— Mais de quoi tu parles ?

— Ils ont profité des années Fléau pour asseoir davantage leur domination. Mais ce ne sont pas entièrement eux les responsables. Pourquoi l'Homme accepte-t-il toujours aussi facilement de se faire exploiter, tu as une idée, Joyce ? L'histoire se répète encore et encore, on n'apprend rien. Les riches exploitent les pauvres, les pauvres courbent l'échine, leurs enfants après eux, et ainsi de suite. On en est toujours là aujourd'hui. Alors oui, ici, dans nos périphéries, on n'est pas trop mal lotis en comparaison du Sud. Si on ne parle que de confort et de biens matériels. Mais pour le reste ?

— Le reste ?

— Oui, l'essentiel quoi. La liberté. La vie. Tu vis, Joyce ? Tu te sens vivante ?

Joyce s'était sentie vivante dans les bras de Jérémy. Elle ne répondit pas. Elle n'avait jamais vu Mattéo aussi exalté. Ses yeux brillaient d'une rancune tenace installée depuis bien longtemps et qu'il était trop tard pour déloger. Bon sang, mais il y a du Heathcliff en lui. Il est prêt à tout détruire tellement sa colère est vive, tellement son sentiment d'injustice lui dévore le cœur.

— Écoute Mattéo, nous sommes une génération traumatisée par les années Fléau. Nos parents et grand-parents nous ont transmis leur souffrance psychique. C'était inévitable. Nous n'avons pas connu l'ancien monde et nous acceptons celui-là de peur que le Fléau ne revienne. Alors oui, c'est dur, nous ne sommes pas aussi heureux que nous devrions l'être. Voilà maintenant cinquante-huit ans que la situation est stabilisée. Aucun nouveau cas n'est apparu. On le doit à La Grande Séparation de 2031. Sans cette lourde décision de séparer Nord et Sud, le Nord aurait été décimé. Mesure de précaution.

Mattéo s'était levé entre-temps et observait la rue. Il connaissait ce discours pour l'avoir entendu des centaines de fois. Bientôt ils comprendront. Bientôt...

— Et puis, peu importe que tu aies raison ou pas, reprit la jeune femme. Je veux qu'on me rende justice et que le véritable agresseur de Carl Mortimer soit démasqué. Tes Invisibles peuvent m'aider pour ça ?

— Bien sûr. Nous sommes les seuls à pouvoir te disculper.

— Promets-moi de m'aider à prouver mon innocence.

— Je te le promets.

— Promets-moi qu'ensuite je pourrai revenir vivre ici.

— Je te le promets aussi. J'ai besoin que tu me confies les photos.

Joyce se débarrassa de ce fardeau avec soulagement. Mattéo avait raison, elle n'avait aucun avenir ici. Sans famille, sans amour, sans illusion. Seule. Son amourette s'était éteinte tel un feu de paille. Jérémy avait probablement déjà oublié son existence. Il avait même dû être soulagé de constater qu'elle était partie. Comment aurait-il pu en être autrement ? Les hommes oublient toujours les femmes qui se jettent trop vite dans leur lit. Elle n'avait plus qu'à s'en aller encore plus loin, mettre entre elle et lui des centaines de kilomètres de distance. Ce serait sa grande séparation personnelle. Mesure de précaution.

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