CHAPITRE 26
Jérémy ne savait pas où chercher. Il ne s'était jamais aventuré dans la périphérie. Il n'avait jamais eu l'idée de découvrir comment était la banlieue de la ville blanche.
C'est tellement absurde ! Comment ai-je pu vivre dans cette ville sans éprouver la moindre curiosité pour autre chose ? Il n'en avait pas ressenti le besoin. La ville blanche l'avait toujours comblé. C'était son petit paradis sur terre. La ville blanche l'avait adulé, glorifié, puis un jour, elle l'avait rejeté.
Il avait emporté très peu de choses : une tenue de rechange, sa carte bancaire principale, ses papiers d'identité, son Ooème et le livre de Joyce. Il était parti après avoir embrassé sa mère, sans se retourner. Il avait promis d'écouter le mélovox si jamais il se mettait à sonner. Lilly avait insisté là-dessus, encore et encore.
Il n'avait pas d'objectif bien précis. Son esprit était encore embrouillé de sentiments contradictoires qui se mélangeaient et le laissaient flotter en eaux troubles. Un leitmotiv revenait dans ses pensées : Clara est morte. Avait-il été amoureux d'elle ? Pas vraiment. Il la revoyait, si belle à son bras, le jour où il avait été récompensé pour son génie. Ils auraient pu se marier, vivre ensemble, accorder leurs solitudes. Mais il ne lui avait jamais rien proposé. Il ne s'était pas projeté avec elle. Il l'avait utilisée comme faire-valoir sans même une once de culpabilité. Elle ne s'était jamais plainte et il n'avait rien cherché à changer dans leur dynamique. Sans doute avait-elle espéré davantage.
L'espoir l'a tuée, pensa-t-il avec amertume. Il s'arrêta un instant, s'appuyant contre un mur pour reprendre son souffle. Il ne s'était même pas déplacé pour signer les papiers à l'hôpital. Il n'était pas allé aux funérailles. Qui était-il vraiment ? Un être lâche et égocentré. Un privilégié, aveugle et sourd aux besoins des autres. Un idiot. Tout simplement. Grisé par le succès, ivre de compliments, son égo avait tellement gonflé, que, arrivé sur la dernière marche du podium, il avait éclaté brutalement, tel un vieux ballon de baudruche, et il avait dégringolé les marches avec fracas.
Jérémy ressentit du mépris pour lui-même.
Le soleil déclinait, projetant une lueur douce et chaude qui baignait les vieux immeubles d'une lumière dorée. Au loin, un bruit sourd se faisait entendre, derrière Jérémy, un murmure qui grandissait peu à peu, se rapprochant lentement, telle une vague prête à déferler. Jérémy se retourna.
Ils étaient des centaines, se déplaçant par petits groupes. L'heure du couvre-feu approchait. Une légère angoisse le saisit et il se pressa dans l'ombre d'une porte cochère. Ils arrivaient. Les périphériques. Les travailleurs. La foule du couvre-feu. Il pencha prudemment la tête en avant, curieux, malgré lui, de les observer. Le murmure devint un brouhaha. Il ne distinguait pas leurs visages mais il pouvait les entendre. Des rires clairs de femmes, des éclats de colère, des discussions animées où le ton montait, le tout accompagné du bruit percutant des talons claquant sur le sol et du son étouffé des savates traînantes. La foule humaine commença à se déverser dans la périphérie, se scindant en plusieurs groupes, telle une hydre aux multiples têtes. Jérémy, muet de stupéfaction, regardait ces êtres humains, épuisés, misérables, et qui pourtant se tenaient par le bras, chahutaient, riaient, se donnaient des claques sur les fesses, sales et si fragiles sous lumière déclinante du soleil.
— Bonsoir m' sieur !
Jérémy sursauta, surpris par un enfant qui, l'air goguenard, le salua avant de courir se jeter dans les bras de son père. L'homme, le visage noir de suie, souleva le petit garçon et le fit tournoyer dans les airs. L'enfant riait aux éclats, suppliant son père de continuer de le faire voler comme un avion. Il le reposa au sol et ils passèrent devant Jérémy sans un regard dans sa direction. Des groupes de périphériques suivaient, certains jetant un œil intrigué vers l'homme immobile sous la porte cochère, d'autres lui adressant un salut poli. Puis, la vague humaine se dissipa lentement, le silence pourtant ne revint pas. Les voix des périphériques se fondirent en un murmure lointain. Jérémy se sentit encore plus seul.
Il reprit sa marche, son "voyage" en terre inconnue. Il se sentait légèrement ivre bien qu'il n'ait bu une seule goutte d'alcool. C'est ça qu'il me faut pourtant : un verre ! Et il se fixa un objectif : trouver un bar. Alors il continua de marcher, levant les yeux de temps à autre, surveillant avec anxiété les dernières lueurs de l'astre solaire. La nuit tombait. Il était seul dans la périphérie, censé chercher Joyce, mais il ne se souvenait plus vraiment pourquoi. Au lieu de ça, il n'avait qu'une envie : trouver un endroit où s'abriter, où éviter de regarder en face sa solitude. Entrer dans un bouge quelconque, et savourer quelques verres de whisky tout en écoutant un peu de musique. Et regarder de jolies femmes danser.
Les réverbères s'allumèrent, accompagnant Jérémy dans sa déambulation. Les panneaux publicitaires continuaient de briller de tous leurs feux multicolores. C'est comme en ville, Mais ils ne s'éteindront pas. Ils ne s'éteignent jamais. Au cœur de la nuit, leur intensité lumineuse diminuerait et le volume sonore s'abaisserait pour permettre aux gens de dormir. Le visage de Jérémy apparaitrait peut-être, vantant le miracle de l'Ooème, les bienfaits d'un shampoing pour homme ou encore la perfection des lames auto-nettoyantes du dernier rasoir jetable.
J'ai vendu mon âme au diable.
Pourtant, il avait aimé cette vie. Si on lui proposait de la récupérer, accepterait-il ? Peut-être... Aussitôt il pensa le contraire. Non, il croyait avoir aimé vivre ainsi, mais il devait admettre, qu'à de nombreuses reprises, une vague impression de malaise l'avait envahi. Comme si cette place qu'il occupait n'était pas réellement la bonne. Comme si, malgré tous ses accomplissements, il s'ennuyait, mais qu'il n'avait pas d'autre choix puisqu'il avait atteint les sommets. Tous ses désirs comblés, que lui restait-il ? Alors il regardait le vide, du haut de son succès, retenant tant bien que mal une envie irrésistible de sauter sans parachute, juste pour voir ce que ça ferait. Clara n'avait pas compris ce qui agitait son âme. Lui-même n'en avait pas vraiment conscience. Tout cela lui apparaissait plus clair à présent, alors que, désoeuvré, il arpentait ces rues inconnues et crasses.
Le volume des panneaux publicitaires augmenta soudainement, annonçant un flash spécial. Jérémy s'arrêta. D'autres promeneurs crépusculaires se tenaient non loin de lui. Les ampoules autour du panneau clignotèrent successivement, émettant une lumière rouge vif, et le visage de Flora King apparut.
— Bonsoir à tous, nous voici à un tournant de notre histoire, annonça-t-elle d'une voix grave. Et je souhaitais vous annoncer moi-même la nouvelle. (Elle prit un air contrit) M. Jérémy Preston, le grand inventeur de l'I'Dream, a pris la décision de démissionner suite au décès de sa compagne. Nous lui exprimons toutes nos condoléances.
Un silence s'ensuivit, durant lequel des images de Clara et Jérémy défilèrent à la place de Flora King. Puis, c'est Gustav Flint qui occupa toute la place. On le voyait marcher avec assurance dans les couloirs d'Open Gate, discuter avec les collaborateurs de Jérémy, serrer la main de la patronne.
— Je vous présente notre nouveau responsable d'Open Gate, M. Gustav Flint. Nous travaillons tous sans relâche pour améliorer votre quotidien et votre qualité de vie. Et nous nous joignons à I'Concept pour vous annoncer le lancement de l'Ooème2 dès demain à la première heure. Pour que vos nuits soient aussi belles que vos jours.
Le visage de Flint s'effaça, remplacé par la dernière publicité de l'Ooème2. Jérémy demeurait interdit, les yeux perdus au-delà des couleurs chatoyantes diffusées par le panneau publicitaire..
C'est donc ça ? Tout est terminé pour moi ? Réellement terminé ?
Il n'avait été qu'un produit consommable et jetable, désormais hors d'usage et sans intérêt. Qu'allait-il devenir ? Que faisait-il là, errant dans le dédale des rues piétonnes de la périphérie ? Il pensa à son trophée qui trônait dans son séjour et fut pris d'un fou rire. Un groupe de trois jeunes hommes, cigarettes à la bouche, croisa son chemin. L'un d'eux donna un coup de coude dans les côtes de ses camarades et chuchota. Ils rirent et poursuivirent leur chemin.
Et voilà qu'on se moque de moi. Mais je vous ai sauvés, tous ! Je vous ai rendu vos rêves !
Son rire se mua en sanglot et il dut s'appuyer contre un réverbère pour ne pas s'effondrer. Il posa son front contre son avant-bras et laissa échapper quelques larmes de colère et de désespoir mêlés.
— Hé ! Ça va, mec ?
Une grosse main pataude tapa sur l'omoplate de Jérémy. Ce dernier se retourna et composa un visage serein.
— Oui, ça va, merci.
L'inconnu, un homme massif d'une cinquantaine d'années, le teint brûlé par le soleil et le nez rougi par l'accoutumance à l'alcool, eut un mouvement de recul.
—Oh ! Mais... Mais... Vous êtes... Jérémy preston ! Mais, vous pleurez ?
— Du tout. J'ai des allergies, c'est affreux.
Le gros homme rouge soupira.
— Ah ouais, c'est sûr, ils soulèvent pas mal de poussière en revenant de la ville. Pas bon pour les allergies, ça !
— Sauriez-vous où je pourrais aller boire un verre ? demanda Jérémy, retrouvant son assurance.
L'autre plissa les yeux et sembla réfléchir un moment avant de donner sa réponse.
— Ouais, y a le Jazzy, ce sera le mieux pour vous, et c'est pas loin. Vous voyez la rue sur votre droite ? Oui ? Vous la prenez, puis vous tournez à gauche après une centaine de mètres. Vous continuez tout droit et vous verrez un gros saxophone clignoter. Bah c'est là.
Jérémy le remercia et s'apprêtait à s'éloigner, mais le périphérique n'en avait pas fini avec lui :
— Alors c'est donc vrai ce qui est passé tout à l'heure ? Vous raccrochez la blouse ? Et vous venez vous acoquiner avec les filles d'ici ?
L'homme rit doucement, comme s'il insinuait que les riches se complaisent à des caresses rémunérées dans la fange de la périphérie.
— Y a de belles filles au Jazzy, vous serez pas déçu !
Jérémy trouva facilement le Jazzy. Des notes de musique s'échappaient des murs et flottaient dans l'air. Le saxophone, enseigne lumineuse privée de quelques ampoules, clignotait faiblement. Un couple s'enlaçait près de l'entrée. Un vigile imposant, au regard d'aigle, perçait de ses yeux froids l'obscurité de la nuit. Jérémy se planta devant le vigile et soutint son regard.
— Bonsoir, dit-il, et il fit un pas en avant.
L'agent de sécurité lui barra le passage.
— Attendez s'il vous plait, monsieur, fit-il d'une voix courtoise, mais ferme.
Il observa minutieusement le visage de Jérémy.
— Vous êtes M. Preston.
— En effet.
L'homme sembla pensif. Quelques secondes s'écoulèrent. Jérémy attendit sans faire le moindre geste. Finalement, l'homme ouvrit la porte, s'écarta et le laissa passer.
***
— Allô.
— J'ai un tuyau pour toi, Mattéo. Preston est là. Je viens tout juste de le laisser entrer.
— OK, préviens-moi s'il sort. On arrive.
Mattéo se tourna vers Joyce.
— J'ai une surprise pour toi.
Joyce, debout près de la fenêtre, fixait son ancien appartement.
— Ah oui ? répondit-elle distraitement.
— Jérémy Preston est ici. Il se pourrait bien qu'il te cherche.
— Ici ? Vite, il n'y a pas une minute à perdre !
Elle enfila son blouson.
— Allez ! On y va !
Mattéo se dirigea vers la salle de bain.
— Mais qu'est-ce que tu fais ?
— Une minute. J'ai un appel à passer.
La porte se referma derrière lui dans un claquement sec. Il se saisit de son Ooème.
— Naxi ? Oui, ce que je t'ai promis... C'est pour cette nuit.
Il sourit. Il attendait ce moment depuis longtemps. La vengeance de Naxi serait, comme le disait ce bon vieux dicton, un plat qui se mangerait froid.
— Bon, tu viens ou quoi ?
Joyce, ouvrit la porte de la salle de bain et d'un geste brusque, lui attrapa la manche. Il se laissa faire sans protester. Ils quittèrent l'appartement en toute hâte. Mattéo ressentait un calme profond en lui. Il connaissait l'issue de cette nuit.
Cette nuit, il tuerait un homme.
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