CHAPITRE 27
Jérémy avait commandé un whisky et s'était installé au bar, sous le regard indifférent de la barmaid. Il avait laissé son Ooème au vestiaire, comme exigé. La première gorgée d'alcool lui fit du bien. Autour de lui, les éclairages tamisés sculptaient l'espace en un jeu d'ombres et de lumières. Le Jazzy comprenait une piste de danse et une scène dédiée aux spectacles. Ce soir, un groupe holographique jouait de vieux morceaux d'avant le Fléau. La boîte se remplissait peu à peu de personnes aux allures hétéroclites. Derrière lui, l'ambiance s'échauffait. Les voix montaient. On conversait, on riait, on trinquait, on s'embrassait. Il eut soudain envie de se retourner, d'aller vers eux. Poser une main amicale, sourire, dire : trinquons mes amis ! Amusons-nous ! Mais bien sûr, il resta là, immobile, à demi assis sur son tabouret.
Il fit signe à la barmaid de resservir un verre. Les glaçons tintèrent en tournoyant dans un mouvement hypnotique. Il n'y a pas que la KC. Je trouverai un emploi ailleurs. Quelques concurrents dans l'industrie pharmaceutique survivaient encore, que Flora n'avait pas fusionnés.
Non, Impossible... Je suis pieds et poings liés par la clause d'exclusivité. Ma carrière est bel et bien terminée...
Il n'irait pas implorer Flora ni récupérer les miettes que Flint laisserait tomber. C'était au-dessus de ses forces. Il ne supporterait pas une telle humiliation.
Et puis... sa mère avait raison. L'intégrité, c'était sa seconde peau. Il n'avait voulu qu'une chose : sauver des vies. Pas spéculer sur la santé mentale de toute l'humanité. La vente de l'Ooème2 commencerait demain. Un frisson le parcourut. Pourvu que le taux de suicides et de maladies mentales n'augmente pas... Flora ne cherchait pas seulement le profit. Ce qu'elle voulait, c'était le pouvoir. Le contrôle. Soumettre les esprits. Maintenant qu'il est trop tard, je vois clair dans son jeu.
Jérémy ne se sentait pas l'âme d'un combattant. Déjà, enfant, il ne savait pas se battre. Les autres garçons lui paraissaient brusques, impulsifs. Ils se chamaillaient pour un rien et chaque dispute dégénérait immanquablement en bagarre. Mais lui, il avait déjà compris que les désaccords n'étaient que des prétextes. Ce qui comptait vraiment, c'était le plaisir primaire éprouvé dans la violence. Frapper, cogner, mordre. Il observait ces comportements de loin, partagé entre la stupéfaction et la peur. Il avait su éviter les rixes grâce à son arme de prédilection : son intelligence. Les mots s'étaient révélés des outils formidables pour désamorcer les conflits. Un mot bien placé, une blague, le tout avec le sourire, et l'orage passait. De sa vie entière, il ne s'était battu qu'une seule fois. Kyle Tyler. Ce sale gosse avait insulté sa mère. Jérémy n'avait pas réfléchi. Son poing était parti tout seul. Et Kyle avait reçu la raclée de sa vie.
Non, Jérémy n'aimait pas se battre. Il n'était ni un rebelle ni un héros. Mais personne n'avait le droit d'insulter ceux qu'il aimait. Jamais.
Il but d'un trait ce qui restait dans son verre et fit un nouveau signe à la barmaid.
— Vas-y mollo mon pote. Si tu veux pas qu'on te ramasse dans une demi-heure, faudrait penser à lever le pied.
Il redressa la tête, repoussa la mèche rebelle qui lui barrait le visage et, d'un geste lent, retint la femme par le poignet. Il planta son regard dans le sien. Elle écarquilla les yeux, surprise. Elle venait de le reconnaître. Il relâcha aussitôt sa main. Elle s'éloigna en maugréant.
Jérémy soupira. Elle a raison, ceci dit. Je boirai ce troisième verre plus... lentement.
Sur la piste, une douzaine de couples s'enlaçaient, leurs hanches ondulant au rythme envoûtant de la musique. Jérémy, qui n'avait jamais été un grand mélomane, se surprit à aimer les notes qui s'échappaient de la trompette du musicien holographique.
— Qui est-ce ? Quel est le nom de ce musicien ? demanda-t-il à la barmaid, occupée à tirer une pinte de bière à un vieil homme barbu.
Elle se pinça la lèvre inférieure et leva les yeux au plafond. Elle devait avoir la quarantaine. Ses cheveux blonds et bouclés, relevés en un chignon bohème, sautillaient tels de petits ressorts à chaque mouvement de tête. Un léger embonpoint faisait d'elle une femme pulpeuse et désirable. Elle était belle. Jérémy nota les cernes dissimulés sous une fine couche de maquillage. Elle leva les mains, paumes vers le haut, dans un geste fataliste : aucune idée de qui était l'ersatz de trompettiste.
— Miles Davis, déclara soudain une voix pleine de fierté.
C'était le vieil homme barbu qui s'était rapproché de Jérémy.
— Le grand Miles Davis. Et là, au saxo, vous avez John Coltrane. Paul Chambers à la contrebasse... et William McKingley Garland, qu'on appelait Red Garland au piano.
Le vieil homme posa une main amicale sur le bras de Jérémy :
— Bonsoir M. Preston, moi c'est Louis.
— Louis, n'embête pas M. Preston, hein ? C'est pas tous les jours qu'on a une célébrité dans le coin.
Le vieil homme éclata de rire en tapant sur ses cuisses.
— Et moi alors ? Je suis là tous les soirs à venir pour ma petite mousse ! Tu devrais plutôt t'en réjouir !
La femme leva une nouvelle fois les yeux au ciel avant de s'éloigner. Louis sortit de la poche de sa veste un Ooème qui scintillait et vibrait à intervalles réguliers. Il rumina quelque parole incompréhensible avant de l'éteindre et de le ranger de nouveau dans sa poche.
— Ce machin, c'est ma fille qui me l'a offert. Elle a insisté, alors j'ai capitulé. Mais qu'est-ce que j'en ai marre... Même pas moyen de boire un coup tranquille.
Il attrapa sa chope et but une bonne rasade de bière. L'Ooème se remit à vibrer avec insistance.
— Donnez-le-moi, proposa Jérémy en tendant la main. Je peux vous le déconnecter pour la nuit, si vous voulez.
Louis lui lança un regard reconnaissant et lui donna une tape dans le dos.
— Gardez-moi mon tabouret, dit-il, faut que j'aille pisser.
Louis s'éloigna en boitant légèrement. Jérémy termina son troisième verre. Il se sentait un peu détaché de tout. Il flottait dans une sorte de brume cotonneuse. Les notes de jazz se diffusaient comme des caresses. Il se laissa porter, le dos calé contre le comptoir. Devant lui, les danseurs, toujours serrés, ondulaient et se frottaient les uns contre les autres. Quand et avec qui avait-il dansé pour la dernière fois ? Certainement avec Clara, lors d'un gala ou d'une cérémonie officielle. Elle était si gracieuse quand elle dansait, si aérienne, alors que lui, il avait l'air de traîner un boulet à chaque cheville.
Il n'avait pas vu la faille, le gouffre, la douleur dans les yeux de Clara, trop absorbé qu'il était par... lui-même et par sa carrière. Le suicide de Clara était récent, pourtant il avait la sensation d'un souvenir lointain. Le souvenir d'une vie révolue.
Tout a basculé si vite...
Il se résigna à commander un autre verre. Louis était revenu et, de temps à autre, glissait quelques paroles amicales en lui pressant le bras. Jérémy, détendu, lui souriait, accueillant ses bons mots avec bienveillance. Une jolie jeune femme avait pris place à côté de lui. Elle sirotait une mixture phosphorescente tout en le fixant sans la moindre gêne. Elle enroula une mèche de ses longs cheveux auburn autour de son index, la déroula. Puis, elle recommença, lentement.
— C'est Charline, susurra le vieux à son oreille. Pour un peu d'oseille, elle te fait voir le Nirvana.
— Je ne suis pas intéressé, répondit Jérémy qui s'enhardissait. Je suis venu ici pour une femme. Vous la connaissez peut-être. Elle s'appelle Joyce D. Garrett.
Louis le regarda soudain d'un œil méfiant.
— Eh mec, tu cherches la fille qui t'as filé un mauvais coup sur le crâne. Je t'ai vu sur l'Ooème l'autre jour. T'es venu pour te venger ? Ah ben mince alors ! Moi qui commençais à te trouver sympathique pour un richard...
Charline, la prostituée, tentait tant bien que mal de capter la conversation, dont quelques bribes seulement lui parvenaient. Le groupe holographique jouait maintenant un air plus intense, et le volume avait monté d'un cran. Mais elle entendit le nom de Joyce et saisit Jérémy par le poignet.
— Oh, mais je sais de qui vous parlez, monsieur Preston. C'est bizarre, on ne l'a vue nulle part dans le coin. Pourtant elle venait souvent ici avec son ami.
— Son ami ?
— Oui, un beau garçon. Ils avaient l'air de très bien s'entendre.
Elle replongea ses lèvres dans sa boisson psychédélique, après avoir avalé sans hésitation trois jolies pilules roses et vertes à rayures. Elle en tendit une à Jérémy.
— Avec une seule, vous pourrez boire toute la nuit sans être malade. Avec trois, vous augmentez la durée de votre érection et vous aurez les sensations de l'ancienne cocaïne sans les effets secondaires.
Jérémy refusa gentiment, soudain préoccupé. Il se demanda qui pouvait bien être cet ami. Il passa ses doigts sur ses tempes grisonnantes et secoua la tête. Joyce avait un ami avant de le rencontrer, c'était évident. Elle était magnifique, elle était jeune. Bon sang, mais qu'est-ce que je fais là ? Je suis assis sur un tabouret miteux, coincé entre un vieillard édenté et une prostituée, pendant que Joyce doit être dans les bras de son ami.
Il but une nouvelle gorgée d'alcool. Charline se rapprocha de lui.
— Viens danser, dit-elle, et il la suivit sans protester.
Louis les regarda s'éloigner, agitant une main en signe d'au-revoir.
Ils se frayèrent un chemin jusqu'à la piste de danse. Charline se colla contre lui.
— Tu es si beau, souffla-t-elle, et ces mots grisèrent Jérémy autant que le whisky.
Jérémy s'abandonnait à la chaleur suave de l'atmosphère, aux notes vibrantes de la trompette de Miles Davis flottant dans l'air, lorsque tout à coup une main l'agrippa brutalement et le tira en arrière. Il se retourna et se retrouva face à un jeune homme qui le dévisageait avec fureur. Avant que Jérémy n'ait eu le temps de réagir, l'inconnu lui assena une claque retentissante.
— Espèce de salop !
Le jeune homme avait la voix de Joyce.
Bon sang, c'est elle !
Ils se dévisagèrent, immobiles et silencieux, au milieu des danseurs, dans la douce mélodie intemporelle. Charline, accoutumée à ce genre de scènes, s'était déjà éclipsée en quête d'un autre client. Complètement ivre, jérémy attira Joyce contre lui et la serra dans ses bras. L'autre, en colère, se débattit, mais en vain.
— Mais tu vas me lâcher, espèce de... Tu pues l'alcool et la pute, c'est insupportable !
Confus, Jérémy s'écarta, mais tenait toujours la jeune femme par la main de peur qu'elle ne s'échappe et ne disparaisse de nouveau.
— Tu es là... murmura-t-il.
L'esprit embrouillé par la fatigue et les effluves du whisky, il resta figé, l'air un peu idiot. Hébété. Heureux d'avoir retrouvé la fugitive.
— Tu as coupé tes cheveux...
— Allez viens...
Elle l'attira contre elle. Il ne comprenait plus rien, mais il se laissa faire. Elle le giflait, puis là, elle l'embrassait. Il eut envie de la soulever dans ses bras, et de l'emporter loin d'ici, sur une île, quelque part hors du monde, un lieu caché de tous où ils pourraient enfin être heureux, sans mensonges, sans danger. Mais il ne fit rien.
L'alcool courait dans ses veines, l'alcool l'engourdissait et le rendait bête. Alors il resta là, immobile. La femme enroulée autour de lui, il se laissa envahir par une sensation étrange, bouleversante, presque iréelle : le bonheur. Et tandis qu'elle l'embrassait encore, plongeant ses doigts dans ses cheveux en bataille, une pensée se mit à tourner en boucle dans sa tête, tel un mantra.
Je t'ai retrouvée. Je t'ai retrouvée. Joyce D. Garret... Je t'ai retrouvée…
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