5.2 (Partie 2)

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Les yeux posés sur ma bâtarde qu’il tenait dans sa main, il resta un instant à réfléchir. Je craignis de le voir abandonner mais c’était sous-estimer sa détermination. Je ne savais pas ce qui l’attirait dans le maniement des armes, néanmoins j’étais satisfait de pouvoir l’enseigner à quelqu’un, aussi grincheuse cette personne soit-elle.

Iason releva la tête ; il était prêt. Sa main glissa vers le haut, ordonnant à l’épée de filer telle une flèche vers le ciel. Les traits de son visage se tendirent puis il inspira profondément. Il va réussir, allez ! Ses yeux suivirent la trajectoire de l’arme, sa main était prête. Paume vers le haut, il s’apprêtait à la réceptionner. Ses doigts se refermèrent légèrement et… l’épée fut brusquement déviée de sa trajectoire pour finir sa course contre le tronc d’un arbre. Je vis avec effroi une partie se disloquer et disparaître un peu plus loin. Qu’est-ce que…

« Oups ! Pas fait exprès ! fit Félicité en dirigeant vers moi un sourire provocateur.

  • Toi ! tonnai-je en me dirigeant vers elle d’un pas déterminé.
  • Non, non, non ! Bonten ! s’inquiéta Iason en se précipitant pour me barrer le passage. Ne fais pas de bêtise ! C’est exactement ce qu’elle cherche !
  • Elle vient de casser ma bâtarde !
  • Ce vieux truc ? Elle aurait dû rester aux oubliettes, comme toi, ajouta-t-elle.
  • Je vais te faire regretter d’être venue me provoquer ! dis-je, décidé à lui faire payer son comportement.
  • Non, crétin, tu vas faire exactement ce qu’elle veut ! insista Iason en me saisissant par les épaules. On va la faire réparer, d’accord ? De toute façon, elle est toute rouillée, elle a besoin d’un coup de neuf, non ? Alors laisse tomber ! »

Il plia légèrement les jambes pour se mettre à ma hauteur et croiser mon regard ; il me suppliait de l’écouter, presque comme s’il se souciait réellement de ce qui pouvait m’arriver. Je retrouvais un peu de Calithra dans son expression et songeai qu’ils n’étaient pas amis pour rien. Au fond, ils se ressemblent.

« Pourquoi son sort te préoccupe ? pesta Félicité à l’attention du jeune homme.

  • Je m’en cogne, mais toi, je peux pas t’encadrer ! Que tu fasses partie d’Aconitum ou pas. Rang S, ou pas.
  • J’ai vu le bras de Rosa… bien joué, petit génie. Elle aurait pu y rester ! » l’attaqua-t-elle en se fendant d’un nouveau sourire.

Le corps de Iason se raidit, et se fut à mon tour de l’empêcher de faire une bêtise :

« Deux bralions, j’aimerais t’y voir. La prochaine fois, va les affronter ! dis-je froidement tandis que je ramassais les différentes parties de mon épée. Et si tu ne revenais pas, ne compte pas sur nous pour venir constater ton échec ! »

Je fis signe à mon élève de me suivre ; les yeux écarquillés, il hésita avant de m’emboiter le pas.

« Bonten le Boucher de Yokusai, venant de toi, je n’ai besoin de rien ! » me lança-t-elle alors que je m’éloignais.

Une fois à l’intérieur du manoir, je jetai un œil à ma fidèle amie. Une partie de la lame s’était brisée nette, et la garde s’était disloquée. La voilà dans un piteux état…

« Elle est toujours comme ça… C’est plus fort qu’elle ! soupira Iason en posant ses mains sur ses hanches. Désolé pour ton épée… Et à cause d’elle, je ne vais plus pouvoir m’entrainer !

  • Tu as dit qu’on pouvait la faire réparer ? Ou ça ?
  • Ah ! Vous êtes là, on vous cherchait ! fit joyeusement Calithra à notre attention. On ne vous a plus revu après l’entretient avec le Maître ! »

Il était accompagné de Rosa et Hide qui semblaient tout aussi ravis de nous avoir trouvés. Mais en voyant ma mine accablée, leur expression retomba.

« Qu’est-ce que… Iason, c’est toi qui as fait ça ? s’insurgea Calithra en inspectant scrupuleusement le corps de la victime que je tenais dans mes mains.

  • Bien sûr que non ! C’est Félicité ! On s’entrainait, elle a débarqué et elle l’a envoyée valdinguer, se défendit celui-ci. On parlait justement de comment la faire réparer.
  • Bah, faut aller voir le forgeron ! fit Hide, comme une évidence.
  • Il est encore ouvert ? Parce que tous les ans, j’entends dire qu’il va fermer, et la dernière fois que je suis passé devant, il était toujours là.
  • Mon téléphone dit que oui.
  • Mais… il faut de l’argent pour ça ! » souligna Rosa telle la voix cruelle de la raison.

Évidemment ! Les choses n’auraient pas pu être simple, il fallait que l’argent s’en mêle ! Je soupirai, agacé d’avoir les poches terriblement vides. Puis un souvenir me revint en mémoire, et avec lui, l’espoir. Mais celui-ci serait de courte durée si les années avaient englouti la demeure de ma guilde.

« Qu’est-il advenu de Black Diamond ? Du bâtiment, je veux dire, les interrogeai-je.

  • Attends, je te dis ça ! fit Hide en replongeant le nez sur son téléphone. Alors, c’était une pension, rachetée par Aldegrin Évagor… inhabitée depuis la disparition de la guilde, il est prévu qu’elle soit rasée très bientôt. Pourquoi ?
  • Il y avait une cache dans le plancher de ma chambre, près de la fenêtre. J’y mettais mes économies lorsque je partais pour une mission. Personne n’a jamais été au courant, alors j’imagine qu’elles sont toujours là-bas. Pourriez-vous aller voir pour moi ?
  • Tu nous fais confiance ? Tu n’as pas peur qu’on te vole ? s’amusa Iason.
  • J’ai le choix ?
  • Nous irons demain, décida Calithra en dirigeant vers moi un sourire bienveillant. Et si ton argent est toujours là, nous pourrons directement passer chez le forgeron en revenant. Tu me la confies ? »

Il pointa ma bâtarde du menton et tendit les mains.

« Fais attention à elle comme à la prunelle de tes yeux ! l’avertis-je en m’accrochant à ma fidèle protectrice tandis qu’il essayait doucement de me l’arracher.

  • Bah alors, on a dû mal à s’en séparer ? se moqua Iason. Tu vas pas nous faire un malaise, hein ?
  • On ne se quitte jamais, elle et moi ! bougonnai-je. Si seulement je pouvais sortir de ce maudit manoir… Je veux juste la réparer, pas la transformer ! Dis-le bien au forgeron !
  • Oui, promit Calithra.
  • Je n’en veux pas une autre, suis-je clair ? S’il ne veut pas la réparer, tu ne le laisses pas la jeter, tu me la ramènes, d’accord ?
  • Oui, rit-il. Tu la reverras, je te le jure ! »

Je me résignais à la lâcher malgré l’impression que je commettais une énorme erreur. Orphelin de ma compagne de toujours, mon corps entier se tendit comme pour m’indiquer que quelque chose n’allait pas.

« Je me sens complètement nu… marmonnai-je en cherchant quoi faire de mes mains.

  • Je vais la monter dans ma chambre et trouver de quoi l’emballer. On se retrouve au réfectoire ! lança Calithra en grimpant les escaliers.
  • Allez, viens ! » m’encouragea Iason en me poussant en direction de la salle.

Nous attendîmes devant le retour du missionné et dès que Iason le vit apparaitre au bout du couloir, il m’attrapa par les épaules et me poussa de nouveau jusqu’au comptoir en criant joyeusement que je n’avais pas intérêt à me soucier encore de ma bâtarde. Nous traversâmes la grande salle sous les regards curieux et étonnés des membres d’Aconitum ; leur air ahuri et choqué laissait entendre leur question : comment Iason pouvait-il être si familier avec moi ? À vrai dire, j’avais la même interrogation. Et depuis quand ? Il agissait avec moi comme il le faisait… avec ses amis. Taquin, le ton léger, et se fichant bien de ce que l’on pouvait penser de lui. C’était la première fois que l’on me traitait ainsi. Et je ne parvenais pas à saisir pourquoi.

« C’est bon, tu l’as jetée ? chuchota-t-il à Calithra en feignant de vouloir être discret.

  • Mission accomplie ! » répondit celui-ci en lui adressant un clin d’œil.

Je les regardai jouer la comédie, un sourire en coin sur le visage… presque attendri par leur bêtise.

Une fois nos plateaux remplis, nous allâmes nous asseoir à une table. Iason aida Rosa dont le bandage encombrant promettait un accident tant il devait peser lourd. Ils me racontèrent ensuite leur entrevue avec Maître Aloïs : évidemment, ils s’étaient fait gronder – le mot était faible, assurait Iason – mais ils n’avaient écopé d’aucune sanction. Comme me l’avait dit le Maître.

« Et toi alors ? » s’enquit Calithra.

Un plateau vint claquer sur la table, provoquant un sursaut général. Tous nos yeux se tournèrent vers la responsable qui dirigeait déjà vers moi un sourire arrogant.

« Tu croyais que j’allais te lâcher ? me fit Félicité. Je vais être sur ton dos chaque seconde de ton existence !

  • J’ose croire que nous n’allons pas dormir dans le même lit, répondis-je sur un ton sérieux qui fit pouffer de rire Iason.
  • Fais le malin ! Mais t’as intérêt à te tenir à carreau, parce que je ne te ferai pas de cadeau !
  • Tu devrais prier pour que nous ne nous battions jamais, parce que c’est moi qui ne te ferai pas de cadeau. Personne n’a jamais pu me battre, et un tel ego doit peser lourd sur tes épaules, tu fais sûrement un tas d’erreurs. Il serait dommage que cette fierté te coûte la vie. »

Un éclat ténébreux passa dans ses yeux. Ses lèvres mimèrent une réponse, mais aucun son ne sortit de sa bouche. La vipère avait ravalé sa langue. Nous poursuivîmes le repas dans un silence de plomb. La seule présence de Félicité avait annihilé tout désir de dialogue. Cependant, je ne pouvais m’empêcher de sourire. Pour une fois, ce n’est pas à moi que l’on va reprocher d’alourdir l’ambiance !

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