5.3

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Après le dîner, j’attendis Calithra devant sa chambre. Félicité m’avait suivi et guettait mes moindres faits et gestes au bout du couloir. Elle prenait manifestement sa mission très au sérieux…

Lorsque le jeune homme arriva, le nez plongé sur son téléphone qui hurlait à tue-tête une cacophonie incompréhensible, je fus soulagé. Enfin j’allais pouvoir me débarrasser de l’aura pesante de ma geôlière. Ne prenant pas garde où il se dirigeait, Calithra faillit me percuter. Il s’arrêta à quelques centimètres et se mit à sourire :

« Pardon, je ne t’avais pas vu !

  • Voilà pourquoi il faut regarder devant soi lorsque l’on marche, fis-je avec amusement.
  • C’est ma série préférée, ça vaut bien d’écraser quelques pieds ou de te rentrer dedans, fit-il joyeusement.
  • Je peux te demander une faveur ? murmurai-je.
  • Bien sûr, si je peux t’aider.
  • Pas ici, dis-je en lui désignant mon horrible surveillante des yeux.
  • Entre ! »

Il donna un tour de clef puis poussa la porte ; à peine avais-je fait un pas à l’intérieur que Félicité fondit sur nous pour mettre Calithra en garde.

« Ça va, grogna celui-ci, je pense que je le verrai s’il essaye de s’échapper par la fenêtre ! Et contrairement à toi, je lui fais confiance !

  • L’idiot ne voit le couteau que lorsqu’il est déjà sous sa gorge », fit-elle en m’adressant un regard noir.

Je me retins de répondre, ne voulant jeter de l’huile sur le feu. Mais bon sang ! Ce qu’elle m’exaspérait !

« Si tu fais du mal à un membre de cette guilde, je te tue ! » ajouta-t-elle.

Je fis un pas dans sa direction, le regard dur, le corps tendu, relevant légèrement le menton.

« Tu devrais cesser de penser que tous les rangs S se valent, répondis-je, déterminé à lui faire comprendre qu’on ne jouait pas dans la même cour. Je vais éclaircir les choses une bonne fois pour toutes : si je décidais de me battre contre toi, tu ne pourrais rien faire. Si je décidais de te tuer, tu ne pourrais rien faire. Si je décidais d’arracher ton cœur de ta poitrine, là, maintenant, tu ne pourrais rien faire. Alors vas-y, menace-moi encore une fois, juste une fois, et nous verrons si je mens. »

Son corps resta immobile, ses yeux vides fixés sur moi comme si elle traitait la probabilité de cette information. Puis elle cligna des yeux, semblant revenir à elle, détourna la tête et s’éloigna.

« Je sais qu’elle est lourde, me fit Calithra avec une voix compatissante, mais vas-y doucement avec elle, s’il te plaît. Elle prend son travail très à cœur, et elle a sûrement ses raisons pour agir comme ça.

  • J’envie ta bienveillance, crois-moi, mais je ne serais pas aussi tendre avec elle. Pas quand elle ne cesse de venir me provoquer. À mon époque, j’aurais puni un tel comportement.
  • Mais tu n’es plus à ton époque… me répondit-il avec douceur, l’air désolé. Comment tu l’aurais puni ?
  • Je l’aurais défiée pour lui faire ravaler son ego. Comme je le faisais avec Orchid et Andras lorsqu’ils osaient être dédaigneux avec moi.
  • Rappelle-moi de ne jamais t’offenser, fit-il en esquissant un sourire. Je n’aurais aucune chance contre toi.
  • Tu as fait montre de beaucoup de sympathie à mon égard depuis mon réveil, je n’ai aucune raison de te punir. »

Nos regards s’entremêlèrent quelques secondes, presque complices, et j’aurais juré l’avoir vu rougir. Mais il écourta cet échange pour jeter un coup d’œil dans le couloir afin de vérifier que Félicité était partie, puis referma la porte.

« Alors, qu’est-ce que tu voulais me demander ?

  • J’aimerais que tu commandes d’autres armes pour moi au forgeron. Comme je vous l’expliquais l’autre jour à tes amis et toi, je n’avais pas que ma bâtarde. Et tout cela me manque grandement.
  • Je comprends, mais je ne suis pas censé te fournir des armes. Ta bâtarde, tu l’avais avec toi en arrivant ici, c’est différent. Je ne suis pas certain que Maître Aloïs serait d’accord.
  • Il n’est pas obligé d’être au courant. Je ne veux pas t’obliger à mentir, bien sûr, tu es libre de tes choix. Mais j’apprécierai de retrouver un peu de ce que j’ai perdu.
  • Mais, qu’est-ce tu vas faire de toutes ces armes ?
  • Tant que je suis bloqué ici, rien.
  • Alors, ça peut attendre que tu sois innocenté, non ?
  • C’est juste… en souvenir du bon vieux temps. S’il te plaît.
  • Bonten… Je ne vais pas faire comme si je ne comprenais pas que tu me mens, me souligna-t-il en croisant les bras. Pourquoi tu veux ces armes ? Dis-le-moi et j’accepterai de transmettre ta commande au forgeron. »

Pourquoi avais-je cru que ce serait facile avec lui ? Je soupirai, agacé par mon échec.

« T’arrives pas à nous faire confiance, hein ? ajouta-t-il en posant une main sur mon bras. Tu n’as pas besoin de ces armes, il ne t’arrivera rien ici. Tu es sous la protection de Maître Aloïs.

  • Ton Maître ne pourra rien si le conseil décide que je suis coupable. Je ne crois pas qu’un témoignage puisse m’innocenter. Parce qu’il n’y a pas d’autres coupables à désigner.
  • Il y a… Aldegrin.
  • Il est mort. Et il a sûrement emporté la vérité avec lui.
  • Ça veut dire… que tu as accepté que c’est lui qui t’a dénoncé ?
  • Lorsqu’on te met une preuve devant les yeux, il est compliqué de nier l’évidence… soupirai-je tristement. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser qu’il avait une bonne raison de faire cela.
  • Oui, j’imagine que c’est dur de croire qu’on a été trahi par son père.
  • Ça l’est davantage de savoir que je ne pourrais jamais le confronter. Peu importe, ce n’était pas le sujet. Est-ce que tu es d’accord ?
  • Oui, mais tu ne devrais pas trop t’inquiéter pour le conseil.
  • Pourquoi crois-tu qu’ils aient demandé à Félicité de me surveiller ? Ils pensent probablement que je vais essayer de fuir avant leur arrivée.
  • Les armes, ce n’est pas pour…
  • C’est pour me défendre si je dois fuir, uniquement. Je ne tuerai personne, je te le jure. Ça ne ferait qu’aggraver mon cas. Je ne veux pas être scellé encore une fois, Calithra. Me tuer sera une punition trop douce à leurs yeux comme aux yeux des membres du conseil de mon époque. Et je refuse que cela se produise à nouveau. Il y a peu, je disais que je préférerai mourir, mais… je mérite de vivre et d’avoir la paix.
  • Où irais-tu si tu devais fuir ? s’enquit-il soucieusement.
  • Au nord, évidemment. Je me dirigerai vers Laquiline, je m’enfoncerai dans la forêt, direction les montagnes, là où jamais personne ne me retrouverait. Et tant pis si je devais vivre en ermite jusqu’à la fin de mes jours, au moins, je serais libre ! Je compte sur toi pour ne jamais partager ces informations.
  • Tu sais, après avoir voyagé avec toi, avoir vu comment tu as géré le bralion et ensuite Rosa, je ne te vois pas péter un câble à Yokusai et tuer tout le monde. Je ne te crois pas coupable. Je pense même pouvoir dire que je suis certain de ton innocence.
  • Tu m’en vois ravi. Bien que j’ignore ce que tu entends par « péter un câble ». Une personne de convaincue, plus que… ah, oui, le reste du monde. »

Un petit rire s’échappa d’entre ses lèvres, puis une ombre se glissa sur son visage.

« Si tu t’en allais, je ne te reverrais plus, c’est ça ?

  • Qui peut dire de quoi l’avenir sera fait ? Il est probable que non, mais… »

Je me levai et m’approchai de la commode où était posée une couverture fine d’où dépassait le carillon de ma bâtarde. Je le détachai puis le tendis à Calithra :

« Tiens, tu n’as qu’à garder ça, en souvenir.

  • Tu es sûr de ce qui va se passer, n’est-ce pas ?
  • Je ne suis pas quelqu’un de très optimiste. C’est juste au cas où.
  • Mais, tu y tiens, non ? Tu veux vraiment me le donner ?
  • Je n’ai pas de famille, Calithra. Personne ne se souviendra que j’ai existé, sauf concernant le massacre de Yokusai, s’entend. Il n’y aura que toi pour te rappeler de qui j’étais vraiment. Même si tu m’auras connu brièvement et que je ne peux même pas te qualifier d’ami.
  • Alors soyons amis, même si ce n’est simplement qu’un mot, fit-il en me tendant sa main d’un air déterminé.
  • D’accord, fis-je en la serrant, ravi que tu sois le premier »

Son sourire était si grand, si sincère que je voulus le graver dans ma mémoire. C’était la première fois que quelqu’un m’offrait son amitié, et la première fois que je m’autorisais à accepter ce genre de relation. J’avais souvent imaginé cette scène sans jamais croire qu’elle se produirait un jour. Sans penser une seule fois qu’il était possible que quelqu’un puisse m’apprécier.

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