5.4
Le lendemain, je passai la journée dans ma chambre. Mes compagnons étaient partis au cours de la matinée, et j’ignorais quand ils reviendraient. La présence permanente de Félicité derrière mes talons ne m’encouragea pas à mettre le nez dehors. Je priais pour qu’ils retrouvent mes économies et que le forgeron n’ait pas cessé son activité.
Être seul avait cependant pour effet de ramener mes pensées à la trahison d’Aldegrin. Quand en serais-je débarrassé ? Quand cette douleur dans ma poitrine allait-elle disparaître ? Pourquoi n’arrivais-je pas simplement à l’ignorer comme j’avais toujours ignoré tout ce à quoi je ne voulais pas être confronter ? Il y avait toujours eu un vide en moi, engloutissant tout ce dont je croyais ne pas avoir besoin. J’en prenais conscience seulement maintenant. Pourtant, ce trou béant à la place de mon cœur était si confortable, si rassurant, que je me refusais à le quitter. Je n’avais jamais autant eu besoin de sa protection qu’aujourd’hui. J’essayai d’y enterrer Aldegrin et tout ce qui me rattachait à lui. Mais plus je le rejetai, plus il s’imposait dans mon esprit, tel un démon voulant ronger tout mon être. Haine, colère, dépit, tout se mélangeait.
Inspiration.
Je ne voulais pas perdre le contrôle et me laisser submerger.
Expiration.
À quoi bon pleurer ? À quoi bon crier ? Je ne pouvais plus rien y faire.
***
À leur retour en début de soirée, mes quatre camarades se rendirent directement dans ma chambre. Leur air jovial me fit comprendre que tout s’était déroulé exactement comme je l’espérais.
« On a réussi à ne pas se faire griller par cerbère ! chuchota Iason en gesticulant comme pour sortir quelque chose de sous ses vêtements. Félicité nous a interrogé sur nos intentions ! Tu y crois ? »
Les autres l’imitèrent, se contorsionnant comme des chenilles sur des braises. Puis ils sortirent chacun leur tour des armes qu’ils déposèrent sur mon lit.
« Elles sont déjà prêtes ? fis-je avec surprise.
- Oui, il en avait à vendre et il a fabriqué celles qu’il n’avait pas, m’expliqua Calithra. Et la magie, ça aide pas mal à accélérer les choses !
- Et ma bâtarde ?
- Je la récupère dans deux jours. Il était content de voir un tel ouvrage et nous a assuré qu’il en prendrait grand soin.
- Tu nous en dois une maintenant, me lança Iason d’une voix bien trop satisfaite. Eh oui, nous sommes dans la confidence !
- Vous n’allez rien dire ? voulus-je m’assurer.
- Tu ne prévois pas de faire une bêtise, n’est-ce pas ?
- Non, j’ai déjà mon lot d’ennuis.
- Alors on ne dira rien. »
Rosa et Hide acquiescèrent de la tête. La chance me souriait enfin !
« Ah, et tiens ! fit Calithra en me tendant un vieux sac au cuir craquelé et sec que j’aurais reconnu entre mille. On a trouvé ton argent là où tu avais dit !
- Garde-le ! Tu dois encore régler le forgeron pour ma bâtarde, n’est-ce pas ? Alors une fois que ce sera fait, partagez-vous ce qui reste. »
Ils me jetèrent tous le même regard ahuri, puis Iason rompit le silence :
« C’est généreux de ta part, mais ça fait un paquet de fric ! Tu es sûr de vouloir tout nous donner ?
- Oui, je suis coincé ici et je n’ai jamais su quoi en faire.
- Comment tu as fait pour en amasser autant ? Il y a de quoi s’acheter une maison !
- Je vivais pour travailler, j’enchaînais mission sur mission et je n’ai jamais vraiment eu de désir matériel. Alors, je rangeais tout dans ce sac, et je me disais qu’un jour peut-être, je saurais quoi en faire.
- Tu devrais t’acheter des trucs ! fit Rosa.
- Comme quoi ? demandai-je, vide d’idée.
- Des vêtements, par exemple. Tu ne vas pas porter ceux d’Hide toute ta vie, si ?
- Je ne peux pas sortir d’ici. »
Rosa et Hide échangèrent un regard entendu suivi d’un sourire complice. Je levai un sourcil interrogateur mais fus encore plus surpris par la réaction de Iason.
« Oh non, mais qu’est-ce que t’as pas été dire… me lança-t-il en posant une main catastrophée sur son front. C’est la fin pour toi, malheureux !
- On va aller t’acheter des fringues ! proposa Rosa en dirigeant un sourire diabolique vers Hide.
- Me lancez-vous un défi, ma chère ? fit celui-ci en plissant les yeux.
- Absolument ! Je vais lui dégoter la tenue qui le mettra en valeur !
- Vous vous surestimez, mademoiselle, la dernière fois, c’est moi qui ai gagné !
- Eh bien, il est temps que je prenne ma revanche ! Préparez-vous à perdre, cher ami ! »
Mon regard alla de Iason à Calithra, et de Calithra à Iason. Que leur arrive-t-il ? Pourquoi ils se vouvoient ? J’ai raté quelque chose ? Les deux jeunes hommes semblèrent lire mon incompréhension ; Iason étouffa un rire dans sa manche et le visage de Calithra se fendit d’une ligne.
« En un mot, tes préférences vestimentaires ? m’interrogea Rosa en continuant de confronter son regard à celui de son ami.
- Sobriété.
- Quoi ? Mais c’est d’un ennui ! râla-t-elle en me dévisageant.
- Où est donc ton esprit d’aventure ? ajouta Hide avec des yeux suppliants qui me demandaient de changer d’avis.
- Il est resté en 1900… ronchonna Rosa.
- Qu’est-ce que tu portais à ton époque ? me questionna Calithra qui semblait vouloir venir à mon aide.
- Tu devrais le savoir puisque c’est toi qui m’as trouvé.
- Ah ! Tu étais toujours habillé comme ça ?
- Je sens du jugement dans ta voix… Oui, à l’époque, nous portions tous ou presque un costume.
- Attends, attends, attends ! réagit immédiatement Iason, au bord de l’hilarité. Toi ? En costume ? Tout le temps ? Je t’imagine avec tout, sauf ça !
- Ravi que ça te fasse rire, mais oui. Un costume. Sans nœud, sans cravate ! Ça, c’était hors-de-question !
- Et tu étais plutôt… chapeau melon ou haut-de-forme ? ajouta-t-il.
- Ni l’un ni l’autre… grognai-je, agacé d’être le sujet de leurs moqueries.
- Allez, arrêtez un peu de le taquiner ! fit finalement Calithra. Trouvez-lui des vêtements avec lesquels il puisse être à l’aise.
- Évidemment ! » répondirent les deux férus de mode.
Mais au regard qu’ils se jetèrent, je sentis que je risquais bien de finir plus coloré qu’un arc-en-ciel… J’admirais cependant leur désinvolture, n’étant moi-même pas capable d’en faire preuve.
Le lendemain, ils déboulèrent dans ma chambre avec plusieurs sacs colorés sous les bras, de la musique étrange au tempo rapide et aux sonorités jazzy hurlant du téléphone d’Hide. Le premier était réservé aux sous-vêtements. Évidemment, ce n’était pas celui qui les intéressaient. Impatients, ils déballèrent tous leurs achats sur mon lit, me les montrant un par et un, arguant ô combien celui-ci était meilleur que le précédent.
« Pourquoi vous êtes là, Iason et toi ? chuchotai-je distraitement à Calithra tandis qu’Hide jouait les vendeurs en détaillant point par point un sweat-shirt noir à l’étrange dessin blanc.
- On ne voulait rien manquer de ce spectacle !
- Je commence à comprendre ce que Iason a voulu dire hier…
- Maintenant tu sais qu’il ne faut jamais lancer ces deux-là sur le sujet des fringues ! Mais si je peux me permettre de les défendre, au moins, tu seras bien habillé ! N’ai aucun doute là-dessus !
- Je n’ai pas prévu de défilé, tu sais…
- Allô, Bonten, je te parle ! me gronda gentiment Hide. Il faut que tu essayes tout ça, et commence par ça ! »
Il me fourra un t-shirt bleu roi – selon ses termes – dans les mains et m’ordonna de l’essayer. J’allais lui indiquer que la couleur était trop voyante, mais il me jeta un pantalon noir à la figure sans écouter puis glissa des chaussures montantes vers moi. Il fit ensuite sortir tout le monde avec un entrain non dissimulé, et dès qu’il ferma la porte, je l’entendis se chamailler avec Rosa qui lui reprocha de lui avoir subtilisé le premier essayage.
Mon attention se porta directement sur les chaussures ; elles ne ressemblaient en rien à ce que j’avais connu, mais je m’avouais volontiers qu’elles me plaisaient. Elles me semblèrent solides bien que je ne connaissais pas la matière dans laquelle elles avaient été faites. Tout comme le pantalon, d’ailleurs, qui me sembla légèrement rêche. Il collait étrangement mes jambes, et si les premières minutes me furent désagréable, je finis par oublier rapidement cette drôle de sensation. J’enfilai ensuite le t-shirt dont le col formait une pointe qui finissait sa course un peu plus bas que mes clavicules.
« C’est bon, t’es habillé ? » me pressèrent Hide et Rosa.
Je ne m’étais même pas encore vu ! Je cherchai un miroir, sceptique à propos de cet accoutrement, hélas, celui au mur était trop petit pour que je puisse me voir en entier… J’allai donc ouvrir la porte, la mine dubitative. Hide me fixa, tordant pensivement sa bouche sur le côté puis passa derrière moi pour aller chercher un autre vêtement.
« Où elle est ? grommela-t-il en fouillant dans la pile sur le lit. Ah ! Tiens, mets- ça avec ! »
Il me tendit une veste sombre qui avait l’air trop grande pour moi que j’enfilai docilement.
« Alors ? Est-ce qu’il est pas parfait ? Regardez cette coupe droite, cette couleur, et ce pantalon qui lui donne l’air plus grand !
- Et si tu lui laissais le temps de se découvrir avant de faire les louanges de ce que tu lui as acheté ? le railla Calithra qui balaya ma chambre d’un regard. Je vais chercher ton miroir ! »
Il fit un aller-retour dans la chambre du jeune homme – lequel poursuivit de me détailler les raisons de son choix – puis ramena un miroir qui devait être aussi grand que moi. Il le posa dans le couloir et m’invita à venir me regarder. J’observai avec appréhension ce nouveau moi, ce moi plus… moderne. Je pris conscience que c’était un pas de plus pour m’adapter à ce nouveau monde et que je laissai peu à peu l’ancien derrière moi. Je m’attendais à être submergé par des vagues de remords et de nostalgie, mais je me sentis… libéré.
« Alors ? s’impatienta Hide, comment tu te trouves ?
- Bien.
- Comment ça « bien » ? Tu vas en briser des cœurs, habillé comme ça !
- Allez, à mon tour ! fit Rosa en se précipitant dans ma chambre.
- Ma puce, laisse-lui le temps de s’admirer ! l’exhorta Iason qui ne fut pas assez rapide pour la retenir.
- Ça te va bien », me chuchota Calithra dont le regard me détaillait de la tête au pied.
Je lui souris, ne sachant comment accueillir son compliment. Il était étrange de les voir tous les quatre si amicaux. Comme s’ils avaient oublié de quoi j’étais accusé. Ce moment de légèreté était néanmoins le bienvenu ; je savais que mes ennuis reprendraient bientôt. Et, bien qu’une petite voix me disait que j’avais l’air idiot à céder à tous leurs caprices, je savourai cet instant. Pour une fois, je n’avais pas repoussé ceux qui essayaient de me connaître. Quel progrès ! Dans la longue liste des premières fois, je pouvais cocher celle-ci.
Les bras chargés de vêtements, Rosa tapait frénétiquement du pied. Je compris qu’il valait mieux retourner me changer. Elle avait choisi un sweat-shirt et pantalon, tous deux noirs et larges. Je reconnus le haut que m’avait présenté Hide auparavant, et elle m’expliqua qu’ils avaient été d’accord sur le fait qu’il m’irait, mais qu’elle l’avait vu avant lui. C’était donc son idée.
« Tiens, mets un t-shirt en dessous, et gardes tes chaussures, m’indiqua-t-elle en ajoutant un linge sur la pile. Tu vas être parfait ! »
Dès qu’elle sortit, je mis la tenue qu’elle avait choisi. À ma surprise, le pull possédait une capuche et le pantalon, des lanières qui ne semblaient pas avoir d’utilité. J’hésitais à les attacher entre elles. Rosalya me dira comment je dois porter ça. Ne voulant faire de bêtises et paraître stupide – l’un allant de pair avec l’autre – je ne touchai à rien et sortis jouer les mannequins.
« Je le savais ! sursauta la jeune femme. Ça lui va trop bien ! Viens, regarde-toi ! »
Elle me tira par le bras devant le miroir et sembla attendre que je dise quelque chose – de positif, évidemment. J’avais l’air… plus épais. Cela ne me déplaisait pas, au contraire, moi qui avait toujours été incapable de prendre un gramme de muscle. Mon corps avait assurément décidé que je resterais un gringalet, peu importait mes efforts. De même qu’il avait choisi que je resterai de petite taille – je puis assurer que manger de la soupe n’a aucun effet sur la croissance, sans quoi j’aurais été un géant. Je me tournai et retournai sur moi-même et vis un sourire grandir sur le visage de mon habilleuse.
« Ça te plait, hein ? rit-elle.
- Eh bien, oui.
- Il aimait bien ma tenue aussi ! se défendit Hide.
- C’est le moment où tu t’enfuis si tu tiens à la vie », me glissa discrètement Iason sur un ton sérieux.
Je n’eus pas le temps de demander pourquoi. Les deux accros à la mode me prirent à parti, exigeant que je déclare un vainqueur.
« Tu as juste à dire quelle tenue tu as préféré ! » m’assura Hide.
Mais en choisir une, c’était s’assurer que l’autre serait déçu. N’allais-je pas m’attirer les foudres de l’un des deux ? Je choisis d’être neutre et déclarai les aimer toutes les deux sans avoir de préférence.
« Bien. Alors, vote du public ! fit Rosa en se tournant vers un Iason qui commençait déjà à prendre la poudre d’escampette. Iason, tu vas où ? »
Sa voix tonna dans le couloir et le fit stopper net.
« Ta tenue lui allait mieux, répondit-il avec un large sourire.
- Forcément ! râla Hide. Son vote ne compte pas, il ne veut pas que tu lui fasses la gueule ! Calithra sera neutre, il choisit !
- Très bien… » fit-elle en plissant les yeux.
Iason se précipita vers celui-ci et le prit dans ses bras :
« Heureux de t’avoir connu, mon pote ! Ton enterrement sera grandiose, c’est promis !
- Allez, arrête de faire le con ! lui lança sa dulcinée en se retenant de rire.
- Et pourquoi il faudrait que ce soit moi qui choisisse ? » les interrogea Calithra.
Ils lui jetèrent tous le même regard qui semblait vouloir lui passer un message secret que je ne parvins pas à décrypter. Puis Iason afficha un sourire démesurément grand et ajouta :
« Tu veux vraiment qu’on te réponde ?
- La ferme ! C’est bon ! » fit-il, les joues rouges.
Je levai un sourcil interrogateur vers eux, mais aucun ne souhaita m’éclairer sur la situation. Bon, un truc entre eux, probablement ?
« Les deux lui vont à merveilles, poursuivit-il, mais la tenue de Rosa le met plus en valeurs.
- Oui ! lâcha celle-ci en levant les bras en signe de victoire.
- Tu veux dire… qu’il te plait… habillé comme ça ? insista le petit ami de celle-ci.
- Ta gueule, lui chuchota Calithra.
- Oh, tu aimes aussi les vêtements ! fis-je sans comprendre pourquoi il en faisait un secret. J’imagine que c’est normal, à mon époque, ils se ressemblaient tous. Il n’y avait pas de chose comme ça !
- Oui, c’est ça ! Les vêtements ! s’amusa Iason avant de se prendre un coup de coude dans les côtes de la part de son ami. Ça veut dire que tu adoptes officiellement le style du XXIème siècle ?
- Il semblerait. »
En bon perdant, Hide félicita Rosa, lui promettant cependant qu’il gagnerait la prochaine fois. Puis il m’indiqua qu’il y avait d’autres vêtements dans les sacs, mais que je n’étais pas obligé de défiler de nouveau devant eux pour les essayer.
« Si tu as besoin de conseil pour les assembler, n’hésite pas ! » dit-il en posant une main amicale sur mon épaule.
Je les remerciai tous les deux sans leur dire à quel point leurs efforts m’allaient droit au cœur. Puis mon regard fut attiré par un mouvement au bout du couloir : c’était Félicité. J’avais été si distrait par mes camarades que j’en avais oublié sa présence. Le visage fermé, elle semblait juger sévèrement le comportement de mes quatre acolytes. Je la regardai à mon tour, fixement, songeant qu’ici, au manoir d’Aconitum, j’étais préservé de la haine que me portaient les autres. La même haine qui animait cette femme. Et que c’était aussi pour cela que Maître Aloïs tenait à ce que je ne le quitte pas.
Une haine si puissante pouvait détruire n'importe qui. Personne ne savait réellement ce qui s’était passé à Yokusai, mais avoir été désigné coupable rendait ce fait vrai aux yeux de tous.
Et cela leur donnait le droit de me détester. Même s’ils ne connaissaient rien de moi.
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