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Le soleil glissait derrière l’horizon lorsque Calithra frappa à ma porte. L’air guilleret, il entra dans ma chambre, chargé d’un précieux paquet qu’il me tendit immédiatement. Je déliai les liens et retirai les feuilles d’emballage pour redécouvrir ma fidèle bâtarde, aussi étincelante qu’au premier jour. Il n’y avait plus aucune trace de rouille, et toutes les parties étaient parfaitement liées ensemble. Je la contemplai longuement, observant son tranchant, scrutant chaque détail pour m’assurer que rien n’avait été modifié. Elle était de nouveau entière, de nouveau prête à accomplir sa mission.

« Tu as l’air content de la retrouver, fit Calithra que j’avais complétement occulté.

  • Merci, elle ne méritait pas de s’être retrouvée dans l’état où elle était.
  • J’imagine que tu as hâte de pouvoir t’en servir ?
  • Oui, mais… ce ne sera probablement pas avant longtemps. À la fois je l’espère et je le redoute.
  • Tu penses encore au conseil ?
  • Comment ne pas y penser ?
  • Ne t’en fais pas trop, avec Maître Aloïs, ton avenir est entre de bonnes mains ! m’assura-t-il avant de fouiller dans ses poches. Excuse-moi, j’ai oublié de te donner ça. C’est à toi, n’est-ce pas ? »

Dans le creux de sa main se trouvait un petit diamant noir que je n’osai prendre. Sa seule vision me rendit nostalgique, et je repris brusquement la trahison d’Aldegrin en plein visage.

« Où l’as-tu trouvé ? finis-je par demander.

  • Dans ta chambre à Black Diamond. Il était posé sur la table de chevet. Est-ce que c’est… le signe distinctif de ta guilde ?
  • Oui, nous arborions tous un diamant noir sur une partie de notre corps.
  • Où est-ce que tu le portais ?
  • Ici, répondis-je en lui indiquant un point à quelques centimètres du coin extérieur de mon œil gauche. Aldegrin voulait que ce soit visible, nous nous étions disputés quant à son emplacement. Après un moment, je lui avais dit qu’il n’y aurait pas plus visible que sur le nez, pour le provoquer. Il avait répondu que c’était ridicule, et ça l’était ! Alors j’ai fini par lui dire de le mettre sous mon œil.
  • Il te manque ? »

Je souris un bref instant tant la question me parut étrange. Toutefois, je n’eus pas à consulter longtemps mes sentiments pour lui répondre.

« Oui, ce vieux bouc me manque. Mais s’il était là, devant moi… je crois que je le tuerai. À moins qu’il n’ait une bonne raison à me donner. Une très bonne raison. Et même ainsi, je crois que je ne pourrais pas lui pardonner.

  • Tant de personnes sont mortes à cause de lui. »

Je n’osai lui avouer que je m’en souciais moins que de sa trahison. Je pris finalement le diamant dans mes doigts. Il me parut si lourd pour une si petite chose…

« Merci de me l’avoir ramené, dis-je finalement à Calithra.

  • J’espère qu’il t’apporte quand même un peu de joie.
  • Il n’y avait pas que du mauvais à Black Diamond, alors oui. »

Il y eut un silence durant lequel il me regarda. Ses yeux avaient toujours la même expression douce et apaisante et il était le premier de qui j’avais du mal à décrocher les miens. Était-ce parce qu’il s’était toujours montré bienveillant ? Probablement. Nous sommes toujours intrigués par ce que l’on ne connait pas… n’est-ce pas ?

« J’espère que tu sais maintenant qu’on te fait confiance, me dit-il doucement.

  • Jusqu’à ce qu’un nouvel élément prouve ma culpabilité, répondis-je, fataliste.
  • Ça n’arrivera pas.
  • Oh si, tu verras ! Les Maîtres trouveront. Ils auront un autre témoin ou quelque chose qui appuiera le fait que j’étais sur place. Ou ils demanderont son avis à une voyante…
  • Et si tu essayais un peu d’avoir confiances en tes pairs ?
  • Oui, ça m’a si bien réussi la dernière fois !
  • Bonten… fit-il en attrapant ma main, on ne te laissera pas être condamné pour un crime que tu n’as pas commis. »

Un courant électrisa brusquement tout mon corps, faisant accélérer mon cœur. Je me sentis soudain nerveux. Et c’était bien normal ! Qui ne l’aurait pas été s’il devait être à nouveau condamné ?

« Qui te dit que je ne suis pas le coupable ? Peut-être que j’essaye seulement de vous berner pour m’en sortir ?

  • Bien sûr ! Tu étais très convainquant lorsque tu as dit préférer mourir après ton réveil. C’est une façon de s’en sortir, je le concède, répondit-il avec un sourire triste.
  • À ce moment-là, je me fichais de vivre, maintenant je ne veux plus mourir.
  • Qu’est-ce qui a changé ?
  • Tout. Je ne suis plus le même, le monde est différent, et… peut-être que ta compagnie et celle de tes amis y sont pour quelque chose.
  • Personne ne change. Je ne crois pas que tu ais changé. Tu as juste… découvert une autre partie de toi. Elle devait être bien enfouie !
  • Oh oui… soupirais-je en esquissant un sourire. Je crois qu’elle était enterrée depuis ma naissance.
  • Est-ce que c’est mal de la voir faire surface ?
  • Ça pourrait l’être, mais uniquement pour moi.
  • Parce que ça te rendrait… vulnérable face aux autres ? » hasarda-t-il.

Je fus surpris par la précision avec laquelle il m’avait analysé. Un vrai livre ouvert ! pestai-je intérieurement contre moi-même. Je ne sus quoi répondre, mais il poursuivit :

« Il n’y a pas de quoi éprouver de honte, c’est humain de ressentir. Et tu es humain. Mais j’imagine que c’est plus facile de ne s’attacher à personne, que ça évite la douleur d’être rejeté ou d’être abandonné. Et qu’avec ce que t’as fait Aldegrin…

  • Calithra ! le stoppai-je, je n’ai pas besoin que tu me fasses la leçon. Cela part d’une bonne intention, j’en suis certain, cependant tu ne feras pas de moi quelqu’un de différent. Tu crains que je me renferme sur moi-même et va savoir pourquoi, tu ne veux pas me laisser gérer ça tout seul. Mais si j’en ressens le besoin, je m’isolerai. J’ai toujours fait ainsi.
  • Excuse-moi…
  • Il n’y a pas de mal. Mais ce n’est pas parce qu’une porte s’est ouverte que tout le monde doit y entrer n’importe quand, d’accord ?
  • Compris.
  • Tu me rends ma main ? Ou tu crains que je tente de m’enfuir en abordant un autre sujet ?
  • Oh, désolé ! »

Il baissa les yeux, les joues rouges et relâcha doucement sa prise. Un éclat brûlant et doux à la fois s’était glissé dans le regard qu’il posa ensuite sur moi. Un frisson remonta ma colonne vertébrale, mais celui-ci n’était pas un de ceux provoqué par la peur. Ne me sentais-je pas toujours ainsi lorsqu’il me regardait ? Est-ce que c’était ce que l’on ressentait quand… Non ! Ôte-toi cette idée de la tête !

Il n’y avait qu’une unique chose qui devait accaparer mon attention ces temps-ci : le jugement du conseil. Je n’avais pas le loisir de questionner ce que je ressentais ni espérer quelque chose qui n’était jamais arrivé.

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