6.1
Il régnait au manoir une atmosphère pesante depuis quelques jours. Des murmures s’élevaient dès que j’apparaissais, on observait mes faits et gestes, même jusqu’au jardin qui avait été jusqu’ici un havre de paix. Félicité s’était aussi montrée plus intransigeante. Elle ne tolérait plus les instants où j’étais seul – pour dormir et me laver – et j’avais été obligé d’en parler à Maître Aloïs tant sa présente était devenue étouffante.
« Elle craint que tu n’essayes de t’enfuir avant l’entrevue avec le conseil, m’avait-il dit. Mais tu ne ferais pas une telle bêtise, n’est-ce pas ? »
Après lui avoir assuré que je resterai sage, il avait consenti à calmer ses ardeurs. J’avais donc eu le plaisir de garder mon intimité et de ne pas voir sa mine crispée durant les premières secondes suivant mon réveil. Toutefois, elle n’était jamais loin, espionnant mes conversations, faisant des remontrances à mes compagnons et cherchant constamment à me provoquer. On aurait dû me décerner une médaille pour être resté calme face à elle…
La nuit précédant la visite du conseil, je ne dormis pas. Moi qui n’avais jamais été sujet au stress, je me retrouvai le cœur battant à vive allure, avec la sensation que tout mon sang bouillait à l’intérieur de moi.
À l’aube, je cachai chacune de mes nouvelles armes sur moi, profitant des vêtements amples que m’avait fourni Hide et Rosa. Puis je fis les cent pas dans ma chambre comme un lion en cage, persuadé de l’issue qu’allait prendre l’entretien. Je songeai encore à fuir, mais cela aurait été admettre ma culpabilité. Et j’espérais me tromper ; après tout, je n’avais jamais su comprendre les autres.
Le conseil arriva en début d’après-midi, et je ne sortis que lorsque Félicité vint me chercher pour le rencontrer. Je ne sus comment il s’était débrouillé pour la convaincre, mais Calithra était avec elle, un sourire chaleureux sur les lèvres. Je vis cependant de la crainte dans son regard émeraude, qu’il essayait de dissimuler.
« Ton épée, grommela ma geôlière, je vais la prendre. »
Elle tendit une main impatiente vers moi, me fusillant du regard comme pour essayer de m’intimider.
« Je vais la confier à Calithra, répondis-je sèchement, hors-de-question que tu poses tes sales pattes dessus !
- Très bien, tant que tu ne la gardes pas sur toi. »
Dès que j’eus glissé ma bâtarde dans les mains du jeune homme, Félicité m’attrapa par le bras et me tira dans le couloir.
« Si tu me disais où je dois voir le conseil au lieu de me trainer derrière toi comme un prisonnier ! » grognai-je.
Elle m’ignora et m’emmena au rez-de-chaussée, puis au réfectoire. Je trouvai étrange de se rendre là-bas : le lieu n’était-il pas trop grand pour une rencontre avec le conseil ? Ou peut-être les autres pièces étaient-elles trop petites ? La bibliothèque aurait pourtant été parfaite, avec ses grandes tables. Ce n’est que lorsque nous entrâmes que je compris mon erreur.
Des chaises avaient été disposées en deux colonnes distinctes, avec un large passage au milieu. Chacune d’entre elles étaient occupé par un membre d’Aconitum. À l’avant avaient été placées deux tables rectangulaires où trônaient un groupe de six hommes et une femme dont l’âge dépassaient assurément les soixante-dix ans. Un silence religieux planait, et chaque regard était tourné vers moi.
Mon cœur cognait si fort derrière ma cage thoracique que je crus un instant que j’allais le voir bondir en dehors. Mon instinct me disait de fuir, mon corps était prêt à obéir. Félicité me poussa brusquement pour me faire avancer, et mes pieds étaient si ancrés dans le sol que je faillis tomber.
« Doucement ! » lui chuchota Calithra en fronçant les sourcils.
Puis il se tourna vers moi et ajouta d’une voix chaleureuse :
« Ne t’en fais pas, tout va bien se passer ! »
J’acquiesçai et pris une profonde inspiration pour me donner du courage. Maître Aloïs arriva derrière nous et posa une main amicale dans mon dos :
« Bonjour Bonten ! J’espère que tu excuseras toute cette mise en scène, le conseil tenait à avoir un public pour rendre son verdict. Je me suis dit que ce n’était pas une mauvaise idée, ainsi les gens pourront se faire leur propre avis.
- Est-ce que votre témoin est arrivé ? l’interrogeai-je pour masquer mon appréhension.
- Oui, je vais aller le chercher de ce pas. Va t’installer, nous allons commencer d’une minute à l’autre. »
Il sortit du réfectoire et Félicité me bouscula pour me faire avancer.
« Ça suffit ! murmurai-je en me retournant vers elle. Dans un moment, tu comprendras que je suis innocent, et tu te sentiras bien bête d’avoir agi comme ça !
- Ouais, c’est ça…
- Fous-lui la paix, me défendit Calithra, il peut marcher tout seul !
- Toi, va t’asseoir ! » répondit-elle en me faisant remonter brusquement l’allée jusqu’aux Maîtres.
Chacun d’entre eux me dévisagea avec un visage sévère. Je suis coupable à leurs yeux, rien ne va changer. Je jetai un regard derrière moi et vis que Calithra s’était assis non loin. Ses amis lui avaient gardé une chaise, et ils eurent tous à mon égard un petit signe de soutien. Ma geôlière m’asséna un coup sur le crâne, pour que je me reconcentre sur le plus important, disait-elle.
« Toi, profites-en bien, parce que dès que je serais libre, je m’occuperai de ton cas ! menaçai-je à voix basse.
- T’as pas les couilles de le dire plus fort ? » rit-elle.
Par chance, Maître Aloïs reparut à ce moment-là, accompagné d’un vieil homme qu’il fit asseoir devant avant de rejoindre le conseil à sa table.
« Bien, nous pouvons commencer ? » demanda l’un des Maîtres, un gaillard ventripotent au crâne tondu.
Aloïs fit signe que oui, alors la femme parmi eux se leva et d’un ton solennel, commença :
« Tout d’abord, merci à tous pour votre présence. J’aimerais débuter en rappelant les terribles faits qui se sont produit à Yokusai il y a maintenant cent quatorze ans. Nous connaissons tous le triste destin des mille deux cent quarante-six habitants de ce petit village, massacrés tour à tour, hommes, femmes, et enfants, sans distinction. Sans aucune pitié. Avec pour seule raison à cet acte odieux, la folie. L’unique suspect de cette affaire, monsieur Bonten Koeda ici présent, a été identifié comme étant l’auteur grâce au témoignage d’Aldegrin Évagor, Maître de la guilde Black Diamond à cette époque. Son propre Maître. »
Tout le long de son récit, les autres membres du conseil ne m’avaient pas quitté des yeux. Je n’osai paraître affligé de peur qu’ils ne pensent que j’en faisais trop, que je n’étais pas sincère. Mais peut-être voyaient-ils cela comme de l’indifférence ? Mon regard se posa sur Aloïs qui me fit un léger signe de tête comme pour me dire de rester calme.
« Maintenant, nous allons écouter le témoignage de monsieur Tutela qui pourrait remettre en question la culpabilité de monsieur Koeda. »
Le vieil homme se leva péniblement de sa chaise, et d’un pas lent mais résigné, s’avança à ma hauteur. Il me fixa plusieurs secondes puis son visage se fendit d’une ligne amicale.
« Mon garçon, vous êtes exactement comme mon père vous a décrit, fit-il avant de se tourner vers le conseil. Madame, messieurs, mon très cher père m’a parlé de cet homme lorsque je portais encore des culottes courtes. Je m’en souviens comme si c’était hier, car de ma vie, je ne l’avais jamais vu avec un visage si grave. Il a toujours culpabilisé à propos de ce jeune homme, injustement condamné, parce qu’il s’était tu. Il m’a raconté comment, sous une pluie torrentielle, il avait suivi cet étranger jusqu’au lac Moca. Un petit gars aux longs cheveux d’ébène, avec une épée énorme sur le dos, pas là pour rigoler, qu’il disait !
- Comment savait-il qu’il s’agissait de Bonten ? Lui a-t-il parlé ? l’interrogea-t-elle.
- Oh oui ma brave dame, il voulait savoir ce qu’il venait faire là ! C’est qu’à cette époque, on ne voyait pas beaucoup d’étrangers ! »
Je ne me souvenais pas d’avoir parlé au gamin, mais ma mémoire me faisait probablement défaut.
« Il lui a demandé son nom, Bonten, un prénom pas très courant, vous en conviendrez. Le jeune homme lui a ensuite répondu qu’il chassait un Kappa et que mon père devait s’en aller car cela pouvait être dangereux.
- S’il l’a vu, ce jour-là, pourquoi n’a-t-il rien dit ? demanda un maître aux cheveux en bataille.
- Ses parents lui avaient interdit d’en parler. Ils craignaient qu’on vienne leur faire des problèmes, vous voyez ? Lorsqu’il m’a tout avoué… bon sang, il avait si honte, il s’en voulait tant ! Il n’avait de cesse de répéter que c’était trop tard, et qu’il avait laissé condamner un innocent. Je crois que cela l’a rongé toute sa vie. Ce n’était pas un homme heureux, mon père. Il avait toujours cette culpabilité dans le regard, comme s’il était responsable de tous les maux du monde. Si seulement quelqu’un était venu lui demander de raconter ce qu’il avait vu, il l’aurait fait. Mais personne n’a cherché de témoin, à l’époque, et je suis même étonné qu’on soit venu me demander de témoigner à sa place aujourd’hui.
- Autre chose à ajouter ? » fit le Maître à l’énorme ventre.
Monsieur Tutela sembla décontenancé par son attitude mais répondit par la négative. Dans toute la salle, des chuchotements s’élevèrent ; rien ne m’indiquait si c’était une bonne chose ou non. Tandis que les Maîtres se concertaient, le vieil homme se rapprocha de moi et attrapa mes mains dans les siennes :
« Je vous présente mes excuses, mon garçon, de la part de mon père. Il aurait tant souhaité être là pour vous défendre. Il a toujours su, lui, que vous étiez innocent.
- Rassurez-vous, je ne lui en veux pas. Cette histoire a fait bien plus que mille deux cent quarante-six victimes. Merci d’être venu.
- Je suis de tout cœur avec vous », fit-il avant de retourner s’asseoir.
À mes côtés, Félicité n’avait pas perdu une miette de notre conversation. Et l’espace d’un instant, son regard sembla s’être adouci.
Les Maîtres continuaient de chuchoter entre eux, le visage dur. Ce fut néanmoins celui de Maître Aloïs qui m’inquiéta le plus. Il fronçait les sourcils, l’air contrarié et me regardait avec inquiétude. Puis il soupira et baissa la tête. Ils ne le croient pas… Un regard en arrière me fit constater que mes compagnons partageaient mes craintes.
« Un témoignage, aussi sincère puisse-t-il paraître, ne vaudra jamais une preuve, reprit le bedonnant, c’est pourquoi nous avons décidé il y a quelques jours d’aller consulter la mémoire des lieux, sur place, à Yokusai. Et nous allons vous la montrer à tous ! »
Je me réjouis, songeant que la vérité allait enfin éclater et que personne ne pourrait la contester. Je savais peu de chose sur la mémoire des lieux, sauf qu’elle n’était guère différente de celle des hommes. Avec suffisamment de magie – cela en demandait une quantité conséquente – on pouvait y voir les souvenirs se déroulaient devant soi comme si on y était. Pourquoi n’avait-elle jamais été visionnée ? Parce que le coupable avait déjà été trouvé. Je maudis les Maîtres de mon époque et louait ceux-ci pour avoir décidé de ne pas se fier à un simple témoignage pour me juger – même si celui-ci était en ma faveur.
Je me retournai un bref instant vers mes camarades et dirigeai vers eux un visage plein d’assurance, car je le savais, j’allais enfin en finir avec cette histoire. Plus personne ne douterait de moi, plus personne n’oserait m’appeler le Boucher de Yokusai. Je reçus un léger coup de coude de Félicité qui m’indiqua du menton de regarder devant moi.
« Il est encore temps de t’excuser, lui chuchotai-je.
- Ouais, on verra ça après le visionnage de la mémoire des lieux, lâcha-t-elle, agacée.
- Ne sois pas mauvaise perdante ! »
Elle pointa les Maîtres du doigt et tourna vers moi un regard autoritaire. Je soupirai et reportai mon attention sur eux.
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