6.2

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La vieille femme s’avança jusque devant la table et glissa sa main gracieusement devant ses yeux puis la passa devant elle comme si elle saluait lentement le public. Des images commencèrent à apparaître, se mélangeant désagréablement avec ma vision et m’obligeant à fermer les yeux.

Le temps était couvert, des nuages gris et lourds avançaient péniblement dans le ciel. Tout était sombre. Des cris s’élevaient à la fois près et loin. Des corps jonchaient le sol, inertes, le visage tordu par la terreur. Tout était sale. Non. Tout était couvert de sang. Et au milieu de cette vision d’horreur se tenait un homme : moi. Un sourire carnassier fendant mon visage. Et une facilité déconcertante à tuer tous ceux qui étaient à proximité.

Une violente onde traversa mon corps tandis que je reprenais mes esprits. Je restai bouche bée face à ce que je venais de voir et n’imaginai pas un seul instant avoir pu oublier un tel acte. Mais qui y aurait-il pour me croire désormais ? Quelqu’un m’avait piégé, j’en étais certain, mais qui ? Aldegrin ? Non, il était mort. Je devais rester lucide, ne pas céder à des théories improbables. À ma connaissance, il n’était pas possible d’altérer la mémoire des lieux… c’était pourtant ce qui semblait s’être produit. Et si c’était ma mémoire qu’on avait altéré ? Si j’avais vraiment fait ces choses à Yokusai ? Non, j’en étais incapable, c’était une certitude. En revanche, ces Maîtres qui m’exécraient tant… si la mémoire des lieux avait bel et bien été modifié, je pensai qu’ils n’y étaient pas étrangers.

« Bonten, tu as mérité le nom de Boucher de Yokusai, déclara la vieille Maîtresse.

  • C’est vous ! Vous ne pouvez imaginer une seconde que je puisse être innocent, même lorsque qu’un témoignage vient contredire celui d’Aldegrin. Pourquoi ne pas nous avoir conviés à Yokusai ? Pourquoi y être aller avant aujourd’hui si ce n’était pour vous laisser le temps de changer la mémoire des lieux ? Pourquoi avoir maintenu cette mascarade ? Pourquoi vouliez-vous un public ? les fustigeai-je, le poing serré. Vous avez tout orchestré pour me condamner ! Vous vous fichez de la vérité ! »

Maître Aloïs baissait la tête, il n’osait plus me regarder. Derrière moi, un brouhaha assourdissant s’élevait comme les râles d’un géant prêt à me dévorer. La colère s’était emparée de l’assemblée et l’on demandait déjà mon exécution.

« Silence ! tonna le Maître au ventre énorme. Pour cet acte barbare, tu ne mérites pas la douceur de la mort. Nous allons te sceller pour que tu poursuives ta peine ! Et cette fois-ci, ne compte pas sur la chance pour t’en sortir. Félicité, maîtrisez-le ! »

Elle amorça un geste pour attraper mon bras pendant que son autre main se refermait sur elle-même, une lueur pâle au creux de sa paume. Une forte pression s’abattit sur mon corps, cherchant à paralyser chacun de mes muscles. Puis je sentis son esprit essayait de s’introduire dans le mien. Elle comptait bloquer mes pensées, me rendre suffisamment confus pour m’empêcher d’utiliser la magie. S’il était une chose que mon corps n’avait pas oublié, c’était comment se défendre. Et tous mes entraînements contre Orchid et Andras avaient ancré chaque façon de procéder.

Déterminé à ne pas finir à nouveau enchainé et rongé par l’oubli, je relevai les yeux vers elle. Son expression m’indiqua qu’elle comprit ce que j’allais faire. Je bondis en arrière, projetant mon esprit avec force à travers le sien, lui imposant ce qu’elle-même avait tenté de m’imposer. Elle grimaça de douleur, vacilla puis je sentis son esprit se retirer. Mes lames jaillirent de sous mes vêtements pour aller se placer sous la gorge de chacun des Maîtres, excepté Aloïs. Il y eut un sursaut général, une hésitation et plusieurs membres d’Aconitum m’attaquèrent. En réponse, une onde brutale les projeta en arrière et la pointe de chacune de mes armes se rapprocha de la chair des Maîtres.

« Assez ! Que plus personne ne bouge ! hurla Aloïs qui ne reprit la parole que lorsqu’il fut certain que tous obéiraient. Bonten, je te prie de cesser cela. Nous allons en discuter !

  • Ces gens-là ne discutent pas !
  • Ne fais pas de bêtise, rends-toi immédiatement, ajouta-t-il plus doucement. S’il y a une explication, nous la trouverons, je t’en fais la promesse.
  • Je vous remercie pour votre aide, Maître, mais nous savons tous les deux que ce ne sera jamais suffisant après ce que nous venons de voir. Je vais donc m’en aller.
  • On ne te laissera pas partir ! vociféra l’autre Maître.
  • Vous allez me laisser partir si vous tenez à votre gorge, lui assurai-je. Et je ne reparaîtrai jamais plus devant vous. »

Je commençai à reculer, prenant garde à ne pas être de nouveau attaqué, et Aloïs répéta que personne ne devait s’en prendre à moi. Je lus dans son regard qu’il ne craignait pas pour la vie de ses membres. Tout comme la vision de Yokusai ne l’avait manifestement pas convaincu. Pardon Maître…

J’arrivai au niveau de Calithra et de ses amis, et ces derniers détournèrent la tête. Il hésita, puis me tendit ma bâtarde en glissant ses yeux dans les miens. Voulait-il encore m’assurer de son soutient ? Je le pensai. Mon épée en main, je lui murmurai un merci à peine audible, puis je reculais vers la sortie. Plus que quelques pas, et je disparaîtrai pour toujours !

« Ne me suivez pas, ne me cherchez pas », dis-je en ramenant mes armes près de moi.

D’une impulsion, je m’élançais dans le couloir, le retraversant jusqu’au hall. Des pas résonnaient déjà derrière moi. Je me glissai dehors où tout était désert. Par où aller ? Aller directement à l’arrêt de bus que j’avais emprunté pour aller à Laquiline ? Qui n’est pas au courant de cette petite excursion ici ? Mauvaise idée. Si j’avais pensé aux grandes lignes de ma cavale… j’en avais oublié les détails. Tant pis ! Je fonce en ville et…

Je fus brusquement percuté par Félicité et m’étalais sur le sol. Ma bâtarde fut projetée à quelques mètres dans une succession de cliquetis métallique. La jeune femme se jeta sur moi, attrapa mes mains dans les siennes, sans doute persuadée qu’elle m’empêcherait de lancer un sort.

« Lâche-moi ! lui ordonnai-je en glissant une dague sous sa gorge.

  • Après ce que tu as fait à ces pauvres gens ? Dans tes rêves ! »

À nouveau, son esprit tenta d’infiltrer le mien, léchant chaque contour pour trouver une brèche à exploiter. Des membres d’Aconitum lancés à ma poursuite commencèrent à débouler hors du manoir. Le temps me manquait. L’un d’eux imita Félicité, renforçant un peu plus la sensation oppressante qui inondait tout mon être. Cette dernière libéra une de ses mains ; une lumière blanche apparut dans sa paume lorsqu’elle l’ouvrit et s’agrandit dès qu’elle amorça de la refermer. Si tu crois que je vais te laisser faire, ma grande !

L’air se mit à bourdonner presque imperceptiblement entre nos deux corps. Puis en une fraction de seconde – laps de temps durant lequel j’en fis mon allié, mon arme – il s’étendit brusquement telle une explosion dirigée vers mon assaillante.

« Je t’ai dit de me lâcher ! » hurlai-je.

Félicité fut éjectée à plusieurs mètres de hauteur comme une acrobate qui aurait raté sa prouesse et tomba lourdement sur plusieurs personnes. Les autres n’osèrent pas bouger, stupéfaits de ma performance qui devait leur paraître surréaliste. Comment un rang S avait-il pu triompher si facilement de quelqu’un du même rang ? J’aurais bien répondu que c’était habituel chez moi, mais l’heure n’était pas à la conversation.

Bondissant instantanément sur mes pieds, je rassemblais mes armes autour de moi, puis filai droit à travers la rue. Dès que l’opportunité se présenta, je tournai dans une autre, disparaissant de leur vue. Je glissai ma capuche sur ma tête et camouflait de nouveau mes armes sous mes vêtements, hormis ma bâtarde. Puis je sentis un liquide chaud couler sur mes lèvres et y portait mes doigts. Du sang. Merde, j’ai trop forcé. Si je m’évanouis comme la dernière fois, c’en est fini de moi ! Je n’allais pas tarder à avoir une horde de poursuivants, et avec elle, la promesse que je ne reverrai plus jamais le jour.

Faisant fi de ma condition physique, je m’enfonçai dans les rues d’Aurora avec pour seul objectif d’aller droit vers le nord…

Ma cavale fut longue et pénible. Je dus changer plusieurs fois d’apparence : mes cheveux devinrent de plus en plus courts et je ne manquais pas d’imagination quant à mes illusions pour en changer la couleur. Dernièrement, ils étaient blond platine – une teinte à l’opposé de celle d’origine – et me donnaient un air de gamin sortant de la puberté. Il ne me manquait plus que les boutons sur le visage.

Après avoir rapidement quitté Aurora, je m’étais rendu à proximité de Laquiline, évitant autant que je le pouvais les zones habitées. Me nourrir fut difficile, jusqu’à ce que j’atteigne la forêt où nous avions récemment chassé le bralion. Ici, baies, viande et eau me tendaient les bras. Il me fallut près d’une semaine pour la traverser. Mon repos fut de courte durée, je ne dormais que quelques heures ici et là pour être certains que ceux qui me traquaient ne me rattraperaient pas. La forêt avait beau être grande, elle ne le serait jamais suffisamment face à leur détermination.

Lorsque j’atteignis enfin le pied de la montagne Stellald – aussi appelée montagne des amoureux – je ne me sentis pas soulagé pour autant. Si la légende voulait qu’elle soit en réalité le corps de deux géants enlacés, il n’y avait en ses escarpements aucune douceur ni tendresse. Tout était en pente raide. Je doutais d’avoir l’énergie nécessaire pour entamer son ascension, même si je savais que personne ne viendrait m’y chercher. Sauf si Calithra m’a vendu, bien sûr. Quelle idée avais-je eu de tout lui raconter ? S’il parlait, tous mes efforts seraient réduits à néant. Non, il ne dira rien, songeai-je alors que je revoyais son regard lorsqu’il m’avait rendu ma bâtarde. Un pincement me serra le cœur ; il avait cru en moi, même après m’avoir vu assassiner ces gens à Yokusai. Lui, que je connaissais depuis peu. Pourquoi ? Alors que ses amis n’avaient plus osé me regarder. Ils pensaient probablement que je m’étais joué d’eux, que je les avais trompés. Alors pourquoi Calithra n’avait pas réagi de la même façon ? Et qu’en était-il de Maître Aloïs ? J’espérais ne pas lui avoir causé trop de problèmes. Il avait tant fait pour moi, et ce, avant même que j’ouvre les yeux pour la première fois depuis que j’avais été scellé. J’avais agi si égoïstement… comme je l’avais toujours fait. Différent, tu parles ! grommelai-je, je suis toujours le même !

J’entamais mon ascension depuis à peine quelques minutes qu’une pluie diluvienne se déversa sur moi. Génial ! pestai-je, et quoi encore ? Après un moment, mes vêtements trempés, mes os gelés, je fis une halte pour me mettre à l’abri sous un arbre aux feuillages épais. J’avais faim, j’avais froid et j’étais énervé par ma situation. C’était parfaitement injuste de me retrouver ici ! Je suis innocent, merde ! Pourquoi je dois fuir ? Peut-être parce que personne ne te croit, gros malin ! Ah, voilà que je parle déjà tout seul…

« Merde ! » hurlai-je en donnant un coup de pied dans un caillou qui ricocha sur le tronc de mon parapluie végétal pour me revenir en pleine face.

Une profonde rage monta de tout mon être jusqu’à mes lèvres, sans les franchir. Reste calme, rien ne sert de s’énerver ! Reste… calme. Je pris une grande bouffée d’air frais, puis expirer avant de masser ma joue où la pierre m’avait touché. Voilà, tu vois, ce n’était rien ! Un vrai bébé !

Je repris mon chemin dès que la pluie se calma. Le lieu ne m’était pas inconnu, je me dirigeai tout droit vers une grotte dont je connaissais l’existence pour m’y être caché des années auparavant, après le massacre de Yokusai. Seul Aldegrin connaissait cet endroit, et lui mort, personne ne me trouverait. Il y avait une source tout près et je pourrai chasser ma nourriture assez facilement. Ou la cueillir si l’envie m’en prenait, mais l’hiver approchait et les baies allaient bientôt toutes disparaître.

Après encore trois jours sous la pluie, les muscles tremblant sous l’effort, je retrouvai la grotte. Cependant, un éboulement me privait de la moitié de l’espace qu’elle m’offrait autrefois. Un abri est un abri, tant pis ! J’entrai pour me protéger des intempéries et me laissai tomber contre un mur, épuisé. Un feu aurait réchauffé jusqu’à mon âme, mais je craignis trop d’avoir été suivi, et je n’étais pas assez enfoncé dans la cavité pour qu’un regard extérieur ne puisse le voir. Et chaque cellule de mon corps réclamait un long repos. Recroquevillé sur moi-même, les bras serrés contre ma poitrine et la tête posée contre la roche dure, je m’endormis instantanément.

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