6.3
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Je fis passer mon doigt dans le trou de la manche de mon pull. Dépité par son triste état, j’eus une pensée pour mes jeunes camarades d’Aconitum. De brèves images me revinrent en mémoire : Hide et Rosa qui s’affrontaient du regard, Iason tentant de s’enfuir afin de ne pas risquer un avis sur leurs performances de modistes, et le regard intéressé de Calithra posé sur moi, l’air de rien. Leur compagnie, leurs chamailleries et leur complicité me manquaient. Trois mois étaient passé ; je comptais scrupuleusement les jours, seul point d’ancrage qui me maintenait dans la réalité. Était-ce si différent que d’être scellé ? Ma cage était plus grande et j’avais l’illusion de pouvoir aller où je voulais. Mais j’étais seul et mes sens s’émoussaient un peu plus chaque jour.
Sur la toile bleue qui s’étendait au-dessus de moi, les nuages me narguaient, glissant avec légèreté vers d’autres horizons. Assis devant ma grotte, le soleil m’enveloppait de ses chaleureux rayons. C’était là ma seule étreinte depuis… toujours. À l’intérieur de moi, un désert glacé s’était reformé. Ne rien ressentir, surtout, ne rien ressentir. Il en allait de ma survie.
« Mais si ! me fit sursauter une voix. C’est ce qu’il m’a dit ! Qu’il irait dans les montagnes ! Et une montagne, c’est grand !
- Ouais, bah j’en ai ma claque ! Imagine s’il a changé d’avis en pensant que t’allais le balancer ! Ça voudrait dire qu’on cherche au mauvais endroit et qu’on s’est fait chier à grimper jusqu’ici pour rien ! »
Je bondis sur mes pieds et reculais immédiatement à l’intérieur de mon abri pour me cacher dans la pénombre.
« Libre à toi de repartir ! Personne ne t’a obligé à venir !
- Si, ta petite bouille désespérée ! Si tu as mal à ton petit cœur, je suis obligé d’essayer d’y faire quelque chose, parce que je suis un putain d’ami génial !
- La ferme ! J’ai mal nulle part ! Tu veux une médaille ?
- Seulement en chocolat, parce que j’ai la dalle !
- Bon, vous vous calmez tous les deux ! » intervint la voix d’une jeune femme.
Un sourire se glissa sur mes lèvres. J’avançais prudemment en direction de ces voix si familières et vis mes quatre camarades. Ils étaient seuls. Calithra et Iason s’affrontaient du regard. Rosa – libérée de son énorme bandage – les fixait, les poings sur les hanches. Et Hide soupira, les yeux dans la vague, manifestement ennuyé par les plaintes du brun.
« Eh bien, si je m’attendais à vous voir », les surpris-je à mon tour.
Leurs regards se figèrent sur moi et ils restèrent là, sans bouger, comme s’ils venaient de voir un revenant.
« Bonten ? fit Calithra en fronçant les sourcils comme s’il ne pouvait en croire ses yeux.
- Ça dépend… Vous êtes là pour quoi ?
- Oh, tu sais… On se baladait ! me lança Iason en haussant les épaules.
- Maître Aloïs t’a innocenté ! s’écria Calithra en se rapprochant brusquement.
- Comme la dernière fois ? demandai-je, sceptique.
- Non ! Il a prouvé que la mémoire des lieux avait été altérée ! Tu es libre, tu comprends ?
- Libre, libre ? Ou libre à condition que le conseil me juge de nouveau ?
- Libre ! insista-t-il en m’attrapant par les épaules. La nouvelle est passée à la télé, dans les journaux, sur les radios. Elle était partout sur internet ! C’est officiel !
- Altérée par qui ?
- On ne sait pas encore, mais il y a maintenant plus de monde sur l’affaire. Les gens veulent connaître la vérité ! »
Soudain, il se figea, une lueur tendre flottant dans ses émeraudes. Puis il me serra brusquement contre lui. Chacun de mes muscles se raidit, questionnant tout comme moi cet étrange comportement. Derrière lui, ses amis sourirent d’un air amusé.
« Désolé ! fit Calithra en faisant un pas en arrière. Ça fait tellement longtemps qu’on te cherche, je… je me suis laissé emporter !
- Depuis quand ?
- Trois mois ! Après ta fuite, Maître Aloïs a exigé de retourner à Yokusai avec le conseil pour visionner la mémoire des lieux. Au départ, ils ont refusé mais le Maître a insisté, il a dit qu’il voulait voir celle des dernières semaines qui ont suivies ton réveil. Et quelqu’un l’avait bien modifiée ! Ils n’ont vu qu’une vague silhouette masculine. Après ça, le conseil ne pouvait plus soutenir que tu étais coupable, surtout pas avec le témoignage de monsieur Tutela.
- Tu vois, c’était pas la peine de t’en aller, me souligna Iason.
- Le conseil ne m’a pas vraiment laissé le choix ! rétorquai-je en fronçant les sourcils.
- Peu importe maintenant qu’on t’a retrouvé ! s’enthousiasma Calithra. Il faut qu’on prévienne tout le monde !
- Tout le monde ?
- Une partie d’Aconitum et quelques autres guildes.
- Et cela vous a pris trois mois pour me remettre la main dessus ? Je ne sais pas si je suis flatté par votre nombre ou blessé par votre incompétence.
- C’est parce qu’on était pas certain que tu serais ici, m’expliqua Hide. On pensait que tu craindrais que Calithra ait parlé. Mais ça fait des semaines qu’il nous bassine : « je suis sûr qu’il y est, si vous ne voulez pas y aller, j’irai tout seul ». Alors nous voilà. »
L’intéressé détourna la tête, comme si un point invisible retenait subitement son attention. Puis il laissa ses yeux revenir dans les miens ; un feu s’empara de tout mon être au son des tambourinements de mon cœur. Je fus étrangement satisfait de cet échange, sans oser m’avouer que j’en redemandais.
« Alors, on rentre ou Cro-Magnon souhaite rester ? fit Iason en croisant les bras.
- Je suppose qu’ici, je ne risque pas d’apprendre qui m’en veux à ce point ?
- Le Maître dit que c’est sûrement quelqu’un de très puissant, pour avoir pu modifier la mémoire des lieux seul, m’informa Rosa qui s’approcha de moi pour glisser une main dans mes cheveux. Le blond te va bien, la coupe courte aussi !
- Non, fis-je en secouant la tête pour rompre mon sort afin que mes cheveux reprennent leur couleur naturelle, je déteste ! Et pareil pour les cheveux courts ! J’étais obligé, mais c’est fini ! »
Rosa resta bouche bée et regarda impuissante mes cheveux rallonger tandis que j’y glissais les doigts.
« Tricheur ! souffla-t-elle, la mine boudeuse.
- Bonten, m’interpella de nouveau Calithra, est-ce que c’est à toi ? »
Il tendit la main et j’y découvris une broche en forme de diamant noir, l’emblème de Black Diamond.
« Non, tu sais bien que nous avions tous un vrai diamant incrusté à même le corps, puisque c’est toi qui m’as ramené le mien, fis-je en le sortant de ma poche pour le lui montrer. Qu’est-ce que tu fais avec ça ?
- Elle était dans ta chambre. Pendant que nous étions tous au réfectoire, les Maîtres la faisaient fouiller.
- Quelqu’un l’y a mise alors, conclus-je.
- Quelqu’un qui savait qu’on fouillerait ta chambre. Les Maîtres ont pensé que tu voulais reformer Black Diamond et poursuivre leurs actions passées.
- Évidemment, j’aurais été contre à l’époque, mais après plus de cent ans enfermé, j’aurais subitement changé d’avis ! ironisai-je en croisant les bras. Leur bêtise n’a pas de limite…
- Maintenant, c’est arrangé, mais il reste le fait que quelqu’un tient à ce que tu retournes d’où tu viens.
- Qui as-tu donc offensé, Ô Bonten, roi des opprimés ? me lança Iason en pointant une épée imaginaire sur moi.
- Tout le monde depuis que j’ai rouvert les yeux… soupirai-je. Difficile de choisir.
- On verra ça plus tard, rentrons ! » fit Hide.
Avant de partir, il me tendit son sac à dos ; vêtements propres, nourritures et eau y avaient été soigneusement rangé. Dès que je me fus changé, nous primes le chemin par lequel ils étaient venus. Il était moins direct que celui que j’avais emprunté – il contournait la forêt au lieu de passer au travers – et menait tout droit à une petite ville de campagne du nom de Durna.
Il nous fallut plusieurs jours pour l’atteindre. Par chance, la météo fut clémente, même si le froid nous gelait jusqu’aux os.
« La civilisation ! se réjouit Iason en levant les bras dès que son téléphone sonna pour lui indiquer un message. Vite, à l’auberge ! J’en peux plus !
- Préviens tout le monde qu’on l’a retrouvé ! lui conseilla sa bien-aimée.
- Oui mam’zelle, à vos ordres mam’zelle ! fit-il en s’inclinant plusieurs fois.
- Il ne s’arrête jamais ? chuchotai-je à Calithra d’un air complice.
- Hélas, il n’y a ni pile ni batterie à enlever, fit-il sur un ton faussement embêté. On peut toujours l’attacher et le bâillonner mais… ce sera pire dès qu’il sera libre.
- Qu’une chose à faire dans ce cas, le tuer et faire disparaître le corps.
- Impossible, il est comme un boomerang, il revient toujours !
- Est-il seulement humain ? » dis-je en levant les yeux au ciel.
Nous échangeâmes un sourire pendant lequel je détaillais chaque nuance de ses prunelles. Je remarquai pour la première fois que la zone entourant sa pupille était mordorée par endroit et se liait parfaitement avec les différents pigments de vert. Aucun doute ! Un joaillier aurait payé cher pour avoir tel bijou entre ses doigts. Ses longs cils les encadraient divinement, comme si un ballet dansait autour pour attirer l’attention. Et cela fonctionnait !
Lorsque l’auberge fut en vue, Iason se précipita à l’intérieur, suivi de près par Rosa. Et dès que je passais la porte quelques minutes plus tard, il me tendit des clefs et me dévoila le numéro de ma chambre.
« Douche, tout de suite ! ajouta-t-il avec un large sourire.
- Tu essayes de me faire passer un message ? demandai-je en arquant un sourcil.
- Tu pues ! Il n’y a rien d’autre à comprendre.
- Je me lavais dans la rivière, lui indiquai-je, même si l’eau était glaciale !
- Ouais, mais là, l’eau est chaude ! Et surtout, il y a un super truc en plus : le savon ! »
Devant un tel argument, je lui cédai la victoire. J’allai monter à l’étage lorsqu’il ajouta :
« Et tu te dépêches, hein ! J’ai faim ! »
J’admirais son caractère désinvolte qui avait le pouvoir incroyable de faire sourire n’importe qui. Si j’y avais résisté pendant un temps, je devais avouer ne plus être immunisé.
Je rejoignis ma chambre, puis la salle de bain avec hâte. J’étais pressé de retrouver le confort de la douche après avoir passé tant de temps à me laver dans une eau glacée. Et c’est avec regret que je quittai les jets délassants et la douce température de l’eau dès que je fus propre comme un sou neuf. Ne jamais négliger les petits plaisirs !
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