6.5 (partie 1)

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Le lendemain matin, à mon réveil, la chambre était vide. Calithra avait dû vouloir me laisser dormir. Les rayons du soleil illuminaient la pièce d’un blanc chaleureux, signe qu’il se levait à peine. J’avais toujours eu pour habitude de le précéder, mais tout de suite, je préférai rester sous ma couverture. L’idée même de sortir un pied du lit ne m’inspirait qu’une immense lassitude. Mon énergie avait fichu le camp, laissant mon corps comme celui d’un pantin qui attendait qu’on y noue des ficelles pour le faire bouger. Hélas, il n’y avait nul marionnettiste dans les environs. Personne pour décider à ma place comment réagir, quoi ressentir ou comment me comporter. Ma tête pesait une tonne, comme si on l’avait remplie de plomb. Peut-être même allait-elle finir par traverser l’oreiller, puis le sommier. Passerait-elle le plancher ? J’en étais certain.

Pénible, laborieuse, désagréable, atroce… je ne savais quel mot choisir pour qualifier ma nuit. À la fois si longue et si courte. Si calme et si vive. Les mots d’Aldegrin résonnant sur les parois de mon crâne, martelant encore et encore à quel point j’avais été naïf, aveugle, idiot. Des souvenirs remontant sans cesse comme pour me rappeler combien j’avais eu besoin de lui. Combien je voulais avoir besoin de lui. Était-ce le prix pour avoir un père ? Pour avoir le droit d’avoir quelqu’un qui se soucie de moi en permanence ?

Ce questionnement m’avait tenu hors de portée des bras de Morphée pendant une partie de la nuit, mais il avait fini par gagner la bataille pour me bercer pendant deux petites heures. Et voilà qu’à peine les yeux ouverts, mon esprit récidivait… Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? explosai-je en enfonçant mon visage dans mon oreiller, parce que je ne suis qu’un crétin ! Si mes propres parents n’ont pas voulu de moi, pourquoi lui l’aurait voulu ? Il a eu pitié quand j’étais gosse, c’est pour ça qu’il m’a ramené chez lui ! C’est tout ! Rien ne nous liait, rien ! Sinon il n’aurait pas fait ça ! J’étais tellement sûr qu’il me considérait comme son fils, tellement fier lorsqu’il me présentait comme tel, lorsqu’il m’encensait devant les autres !

Je compris soudain une chose.

J’avais tenu les autres à l’écart. Mais j’avais laissé entrer Aldegrin.

C’était donc ça.

Mes sentiments.

Piégé par mes propres sentiments.

Voilà ce qu’il se passe quand on s’autorise à être vulnérable. Et je voulais changer pour… ça ?

D’un coup, j’émergeai de dessous ma couette. Je bondis sur mes pieds, déterminé à envoyer promener tout ce qui ressemblait de près ou de loin à de la sensiblerie. Plus jamais ! Je sortis de la chambre, prêt à retrouver mes camarades.

Ils prenaient leur petit-déjeuner. Leurs visages s’illuminèrent dès qu’ils me virent.

« Bonjour la Belle au bois dormant, me fit Iason d’un air moqueur.

  • Bien dormi ? Tu devais être content de retrouver un vrai lit ! s’enquit Hide en mordant dans un croissant.
  • À merveille, répondis-je sèchement en ignorant le regard soucieux de Calithra.
  • Tu veux manger quelque chose ? J’imagine que tu dois t’être lassé d’avaler toujours la même nourriture, demanda Rosa avec un sourire chaleureux.
  • Je n’ai pas faim.
  • Oh, j’en connais un qui s’est levé du mauvais pied !
  • Iason ! le gronda Calithra.
  • Ça va, ça va, j’ai rien dit ! »

Je décidai d’aller dehors en attendant le départ. Leur bonne humeur m’agaçait. Je m’assis sur le coin d’un énorme pot de fleur rectangulaire dont l’occupante était en mauvaise forme.

« Bonten, ça va ? m’interpella Calithra.

  • Bon sang, je n’ai pas besoin d’un chaperon !
  • Hé, tout doux ! Je venais juste voir si ça allait. Tu… Tu as l’air de mauvaise humeur.
  • Parce que je devrais respirer le bonheur comme vous autres, c’est ça ? Ouais, c’est vrai que ma vie est une complète réussite jusqu’ici ! »

Il hésita, fit mine de vouloir s’approcher puis se ravisa.

« Je n’ai pas besoin de toi, ajoutai-je en fronçant les sourcils. Et si j’ai l’air de mauvaise humeur, habitue-toi si tu tiens à me côtoyer, parce que ça, c’est le vrai moi !

  • C’est plutôt le toi qui enterre tout bien profondément pour ne pas y faire face, rétorqua-t-il tristement.
  • Merci pour la leçon, professeur, ce fut fort instructif ! Tu peux me foutre la paix maintenant ?
  • J’essaye seulement de t’aider.
  • Je ne veux pas de ton aide, je me débrouille très bien tout seul !
  • Oui, comme toujours, n’est-ce pas ? Et ça t’a réussi jusque-là ! Personne n’a jamais pris ta défense, personne n’a jamais pensé que tu puisses être innocent, personne n’a jamais cherché à te libérer. Je continue ? »

C’était la première fois que je l’entendais parler aussi durement. Et… il avait mis dans le mille ! Flèche après flèche, droit dans le cœur ! Je baissai les yeux, mettant de côté la douleur dans ma cage thoracique.

« Excuse-moi, je ne voulais pas te blesser, ajouta-t-il plus doucement.

  • Dis ce que tu veux, ça me passe au-dessus !
  • Je vois bien que non, fit-il en venant s’asseoir près de moi. Tu sais, il n’y a pas que toi dont le père s’est montré décevant. Le mien a aussi ses défauts.
  • Tu veux pleurer sur mon épaule peut-être ? Ou moi sur la tienne ? »

Il me regarda une longue seconde, figé par la tristesse, puis se leva.

« Quand tu en auras assez d’ajouter du blindage à ta carapace et que la solitude te pèsera jusqu’à t’étouffer un peu plus chaque jour, je serai là », fit-il avant de rentrer dans l’auberge.

Bon débarras ! Du moins, j’essayai de m’en convaincre. Pourquoi avais-je la sensation d’avoir fait une erreur ? Pourquoi tout était toujours si compliqué ? Et pourquoi cette conversation était-elle devenue si douloureuse ?

« Eh ben ! S’engueuler avec Calithra, faut le faire ! fit la voix de Félicité qui me regardait de haut en bas. Ce garçon est une crème ! T’as pas dû y aller de main morte pour qu’il se fâche !

  • Ouais, soupirai-je, c’est inné chez moi… J’ai le pouvoir d’énerver tous ceux qui m’approchent.
  • P’t’être que tu devrais aller t’excuser. À moins que Monsieur Bonten ne s’excuse pas ?
  • En quoi ça t’intéresse ? Pourquoi tu te mêles de ça ? grognai-je.
  • Détends-toi ! Je parie que vous vous êtes brouillés pour une broutille, laisse pas ça en suspens, crois-moi, ça a vite fait de briser une relation.
  • Je ne sais pas comment on s’excuse…
  • On me l’a jamais faite celle-là, s’esclaffa-t-elle soudainement, allez, viens là !
  • Non, attends ! Je… »

Elle m’attrapa par le bras et me tira à l’intérieur de l’auberge jusqu’à Calithra. Devant sa force colossale – face à la pauvre brindille que j’étais – je ne pus que consentir à la suivre.

« Alors les p’tits, ça gazouille ? Calithra, je crois qu’il a un truc à te dire mais que ça a du mal à sortir, fit-elle en me poussant plus près de lui. Allez, c’est à toi ! »

Nos trois camarades nous dévisagèrent tour à tour puis reportèrent leur attention sur moi. Les bras croisés, le regard fuyant – et un cœur qui devait battre des records de vitesse – j’attendais une réaction de la part du jeune homme. Il voit bien que je veux m’excuser, non ?

« Jamais vu pareil manchot ! râla Félicité en me fixant. Allez, excuse-toi, c’est pas compliqué !

  • Mouais, euh… désolé, soufflai-je d’une voix presque inaudible.
  • Il est pas censé te les arracher, tes excuses ! insista-t-elle. Allez, sois sincère ! »

Comment je me suis mis dans cette situation ? Tout le monde me regarde. Calithra attend… Et si je ne le fais pas, il va me détester. Ils vont tous me détester. Et je vais finir seul. Mais bon sang ! Je veux être seul ! Ou…

Mes certitudes du réveil se retrouvaient déjà balayées… Comment pouvais-je éviter d’être vulnérable en m’ouvrant suffisamment aux autres pour ne pas les faire fuir ? Je me mentais, je ne voulais pas rester seul. J’avais trop envié la vie des autres et leurs petits bonheurs, seul ou à deux. Surtout à deux, à dire vrai. Je n’avais jamais voulu communiquer avec les autres, et je me retrouvais maintenant avec des difficultés que le commun des mortels ignorait. La moindre interaction était compliquée, impliquant souvent bien plus que ce qu’il paraissait. Deviner les pensées des autres, comprendre leurs sentiments, leur attitude, tout cela était équivalent à du charabia. Perdu dans cette jungle des émotions, comment pouvais-je prendre une décision et m’y tenir ? Partagé entre désirs et craintes.

« Laisse tomber, soupirai-je en faisant volte-face en direction de la sortie.

  • Bonten, ça va, j’ai compris, me rattrapa Calithra. Je ne sais pas ce qu’il se passe dans ta tête, mais je sais que c’est compliqué. Je te l’ai dit, si tu as besoin, je suis là.
  • On en parle plus tard, d’accord ? » chuchotai-je.

Il acquiesça puis se rassit pour finir son petit déjeuner. Félicité posa sur moi un regard lourd, je m’attendais à une phrase cinglante, une moquerie sur mon incapacité à communiquer clairement, mais elle n’ouvrit la bouche que pour enjoindre nos camarades à presser le pas.

« C’est bon, on a retrouvé notre chère Bonnie, rien ne presse ! grogna Iason. Fallait pas nous rejoindre si tu voulais rentrer rapidement.

  • Bonnie ? » répéta-t-elle en arquant un sourcil.

Il me pointa du doigt avant de jeter son dévolu sur un croissant et un pain au chocolat.

« C’est comme ça qu’on l’appelait quand on est parti pour tuer le Bralion. Il s’était habillé en femme, alors Iason a décidé de l’appeler Bonnie, lui expliqua Rosa.

  • Ce que tu peux être immature ! lui fit-elle en secouant la tête.
  • Quoi ? On se serait vite fait repérer si on l’avait appelé par son prénom. C’était plutôt du génie ! » se défendit-il.

Ils se chamaillèrent encore un moment, tandis que je restai là, à les écouter, le cœur lourd. Je croisai furtivement le regard de Calithra qui m’adressa aussitôt un sourire compatissant.

« Bon, t’as fini de baffrer, on peut y aller ? grommela de nouveau Félicité à Iason.

  • Ouais, deux secondes, je finis mon chocolat chaud ! »

Il attrapa son bol et l’avala d’un trait puis lâcha un rot qui résonna dans toute la salle.

« Mais t’es sérieux ? le gronda-t-elle encore. Rosa, comment tu fais pour sortir avec lui ?

  • L’amour rend aveugle, se moqua Hide en faisant un clin d’œil à ses amis.
  • Et sourd… ajouta-t-elle avec dégoût. On y va ? »

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