6.5 (Partie 2)

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Sur le chemin de la gare routière, Félicité resta silencieuse. Les yeux fixés sur le sol, elle suivait sans regarder où elle allait. À sa mine grave, je compris qu’elle songeait probablement à la perte de son rang. Chacun ses problèmes, ma grande.

Mes camarades avaient choisi de rentrer en bus, le train – bien que le trajet aurait été plus court – était trop cher pour leurs porte-monnaie, m’avaient-ils dit. Une fois à l’intérieur du véhicule, je m’isolais sur un siège, près de la fenêtre. Accoudé sur le rebord, je regardai le bus voisin se remplir d’inconnus, songeant que ces individus devaient avoir une vie paisible et sans problème. Je maudis leur existence, persuadé qu’ils ne méritaient pas le bonheur qu’ils affichaient. Et moi alors, de quoi j’ai l’air ? Habituellement, je ne tire pas une tête de six pieds de long. Et pourtant, je ne peux pas dire que je suis heureux.

« Je peux m’asseoir ou tu veux rester seul ? » me demanda Calithra avec douceur.

J’haussai les épaules, ne sachant pas si je voulais de la compagnie. Il prit place à côté de moi tandis que nos compagnons s’installèrent plus loin. Le bus démarra et prit le chemin d’Aurora. Ma capuche sur la tête, les yeux dans le vague, je repensai à ma scène à l’auberge. Que s’était-il passé ? Pourquoi avais-je agi ainsi ? Ce n’était pas mon genre d’être aussi impulsif.

Après un moment, je pris conscience des doigts de Calithra qui caressaient délicatement le dos de ma main. Ce contact me sembla tout d’abord déplacé, j’eus envie de le rejeter. Mais il était aussi… agréable.

« Ça te dérange ? chuchota-t-il après que j’eus tourné les yeux vers lui.

  • Non.
  • Tu veux parler de ce matin ?
  • Là, tout de suite ?
  • On a quelques heures devant nous, alors, comme tu veux.
  • D’accord.
  • C’est à cause d’Aldegrin ?
  • Difficile de nier.
  • J’ai peut-être été de mauvais conseil ?
  • Non, j’ai seulement réalisé que je n’ai jamais compté pour personne. Finalement, il a simplement eu pitié d’un petit garçon qui vivait dans la rue. Il s’est intéressé à moi par la suite, parce que j’avais certaines facilités avec la magie, à croire qu’il le savait…
  • Je ne veux pas me faire l’avocat du diable, mais s’il est revenu demander ton pardon, tu ne crois pas que c’est parce qu’il tient à toi ?
  • Pour se sentir moins coupable, tu veux dire !
  • Et, tes parents… Tu n’as jamais envisagé qu’ils n’aient pas voulu t’abandonner ? Peut-être qu’ils ont eu un accident et qu’ils sont morts ? Ou peut-être qu’ils étaient trop jeunes ? À ton époque, il était compliqué d’assumer un enfant hors mariage.
  • Je n’en saurais jamais rien. Et ça ne change rien au fait que tout le monde semble incapable de s’attacher à moi.
  • Et moi alors ? fit-il, la mine boudeuse. Et Iason ? Rosa ? Hide ? »

Cela me tira un sourire. Il dit ça pour être gentil. Mais je trouvai l’attention profondément aimable. Venant de lui, ça n’avait rien d’étonnant. C’était dans sa nature.

« On ne compte pas ? insista-t-il en stoppant ses caresses.

  • Je… Je ne sais pas. Peut-être ?
  • Tu crois qu’on serait venu te chercher si tu ne comptais pas pour nous ? »

Mis face à cette évidence, je ne pus que sourire de nouveau. Oui, ces quatre-là m’appréciaient.

« Bonten, fit-il en glissant sa main dans la mienne, je t’apprécie… beaucoup. Vraiment beaucoup. »

Le feu me monta aux joues, mon rythme cardiaque augmenta brusquement, toutefois, et bien que mon cerveau commanda à ma main de se retirer, je luttai pour rester au contact de celle de Calithra. Et le sourire que me renvoya celui-ci m’indiqua que nous étions sur la même longueur d’onde. Il est amoureux de moi. Cette pensée suffit à balayer mes doutes. Je me surpris à espérer un avenir avec lui, à imaginer des scènes au restaurant, au théâtre, une balade en pleine nature… des choses que j’avais tant vu sans jamais espérer un jour en être acteur. Mais sur le joli tableau que je dressai dans ma tête, des ombres planaient toujours : j’étais incapable d’exprimer et de comprendre mes sentiments comme ceux des autres, et quelqu’un cherchait encore à me nuire. Je ne voulais courir le risque de mettre Calithra ou une autre personne en danger.

« À quoi tu penses ? s’enquit-il en recommençant son ballet de doigts sur ma paume.

  • Et si quelqu’un s’en prenait à toi pour m’atteindre ? Ou à un de tes amis ?
  • Ce sont aussi tes amis !
  • Oui, c’est bien le problème. On devrait s’éloigner, ne pas se montrer ensemble.
  • Et vivre caché jusqu’à la fin de tes jours si on ne découvre jamais l’identité de cette personne ? se moqua-t-il gentiment. Tu dis ça parce que tu penses qu’il y a un risque ou… parce que ça te fait peur d’être avec moi ? »

Perspicace, l’animal… Je me mordis la lèvre, craignant d’avouer que j’avais peut-être un peu peur… D’accord, j’étais terrifié à l’idée de faire un pas dans l’inconnu. Davantage encore de le décevoir.

« Hé ! Je ne vais pas te sauter dessus tout de suite ! rit-il, et encore moins te demander en mariage. Je veux juste être avec toi. À ton rythme, rien ne presse.

  • Tu n’as pas idée à quel point je suis ignorant de ces choses-là, soupirai-je en détournant le regard.
  • Tu apprendras, comme tout le monde ! Ce n’est pas inné, tu sais. Ça ne veut pas dire pour autant que ce doit être compliqué. Tant qu’on se parle, qu’on pose des limites, tout ira bien, d’accord ? N’aie honte de rien. »

Je mesurai ma chance d’être tombé sur quelqu’un d’aussi compréhensif. Sinon, j’aurais sûrement abandonné ici toutes tentatives et même tous espoirs de me rapprocher d’un autre.

« On a qu’à dire que ça reste entre nous pour l’instant, ajouta-t-il. Ce sera notre secret !

  • Merci… de ne pas m’avoir tourné le dos après ce que je me sois énervé contre toi.
  • T’en fais pas, c’est oublié. Ça arrive à tout le monde ! Quand on est en colère, on dit des choses qu’on ne pense pas.
  • Oui, maintenant que tu le dis, c’est plutôt vrai, fis-je en songeant que jamais je n’aurais pu faire preuve d’autant de recul. Tu es si mature, je dois avoir l’air d’un gosse à côté de toi.
  • Oh non, détrompe-toi ! J’ai seulement une histoire qui fait que j’essaye toujours de voir plus loin que le bout de mon nez.
  • Une chance pour moi, n’est-ce pas ? J’aimerais bien avoir cette capacité, mais je suis incapable de comprendre les autres.
  • Bien sûr que si, ça s’apprend ! Personne ne naît en comprenant les autres. À ton avis, pourquoi il y a des tas de bouquin sur le sujet ? Pourquoi des gens ont consacrés leur vie à tenter de percer à jour la psychologie humaine ? C’est un sujet aussi intéressant que complexe.
  • Justement. J’ai la capacité émotionnelle d’une pierre. Je suis incapable de faire preuve d’empathie, alors essayer de me mettre à la place de quelqu’un d’autre pour le comprendre… ça me parait surréaliste.
  • C’est faux, tu ne sais pas ou pas bien interpréter les émotions. Quoi de plus normal si tu as grandi en étant seul ?
  • Tu disais ce matin que ton père avait été décevant, pourquoi ? l’interrogeai-je soucieusement.
  • Ouais… Ce n’est pas quelqu’un qui aime qu’on lui dise non. Et j’ai dit non à son grand projet pour moi. Depuis que je suis à Aconitum, on ne se parle plus.
  • C’est ton père, pourquoi refuser ? J’imagine qu’il veut seulement ton bonheur.
  • Je ne lui appartiens pas, ni moi ni ma vie. Je suis libre de faire mes choix. Mais ça, il ne veut pas l’entendre.
  • Un bon fils obéit à son père.
  • Ça, c’est ce qu’on t’a appris, rit-il, mais je suis assez grand désormais pour décider par moi-même. Et tu ne vas pas me dire que tu obéissais toujours à Aldegrin ?
  • Pour les choses importantes, si. Et parfois même les moins importantes.
  • Mais tu as aussi su lui dire non, n’est-ce pas ?
  • Plus qu’il ne le voulait. Et cela le faisait entrer dans une rage folle, répondis-je en me remémorant une soirée qu’il avait organisé à Black Diamond où je devais me présenter et où j’avais finalement préféré flâner en ville sous la douce lueur des étoiles.
  • Ouais, c’est bien le genre de mon père… D’abord, il explose et ensuite il jette un froid jusqu’à ce que la situation pèse suffisamment sur l’autre pour qu’il en sorte vainqueur. Ça fonctionne avec ma mère et ma sœur, mais plus sur moi. Tant que je tiens le coup. »

Je levai vers lui un sourcil interrogateur sans comprendre ce qu’il voulait dire par là.

« Elles ont interdiction formelle de prendre contact avec moi », m’expliqua-t-il alors.

Un sourire triste fendit son visage habituellement si jovial que cela paraissait étrange sur lui. J’aurais voulu le réconforter comme il savait le faire avec moi, mais j’ignorais comment agir. Je songeai tout à coup à sa main qu’il avait posée sur la mienne avant de la caresser. Étais-je capable d’aller aussi loin ? Il n’y avait qu’une façon de le savoir…

Je glissai progressivement mon regard sur nos mains. La sienne s’était stoppée, comme si elle attendait quelque chose. Je n’ai qu’à… faire comme lui, n’est-ce pas ? Après une longue minute, je n’avais toujours rien tenté. Ce simple petit mouvement de va-et-vient sur ma peau, j’étais incapable de le répéter. Je suis vraiment nul… c’est plus facile d’affronter un bralion. Finalement, j’optais pour un changement de stratégie ; personne ne marchait d’un seul coup, il fallait d’abord consolider ses muscles, apprendre à se mettre debout puis à poser un pied devant l’autre pour avancer. Doucement, je recouvris sa main de la mienne, et la serrai. Je n’osai le regarder par peur d’être davantage mal à l’aise. Une légère pression sur ma main répondit à mon geste. Et bien que je ne le regardai pas, j’étais certain que le même sourire illuminait nos visages.

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