6.6
Deux changements de bus plus tard et quelques kilomètres à pied, nous nous retrouvâmes enfin devant le manoir d’Aconitum. J’avais l’impression de l’avoir fui depuis des siècles. Je me revis passer cette porte, persuadé de ne jamais y remettre les pieds, certain d’être pour toujours le Boucher de Yokusai. Pourtant j’étais bel et bien là.
« Allez, viens, le Maître t’attend, m’encouragea Calithra en voyant que mes pieds n’avançaient plus.
- Tu ne crois quand même pas qu’on t’a piégé ? me lança Iason en posant ses mains sur ses hanches. Trop tard, tu es fait comme un rat ! Prépare-toi… »
Le regard mi-réprobateur mi-amusé de Rosa le fit taire, puis un large sourire apparut sur son visage et avec lui, une fierté incommensurable. Quel crétin…
Félicité ne nous avait pas attendus, elle était partie droit vers la porte et était entrée sans un mot. Nous la retrouvâmes dans le hall d’entrée, parlant avec Maître Aloïs. Ce dernier s’avança dès qu’il me vit et me serra vivement la main :
« Bienvenue Bonten ! Bon retour parmi nous. »
Dans toute la pièce, des membres d’Aconitum s’étaient rassemblés ; les escaliers n’étaient même plus visibles, et les trois quarts de la salle étaient remplis. J’ignorais que cette guilde comptait autant de membres, et je fus un peu surpris.
« Ils ont tous participé de près ou de loin aux recherches, me chuchota Hide. Il y a Aconitum, évidemment, mais aussi d’autres guildes. Et le maire d’Aurora tenait à être présent. »
Je reconnus l’homme au costume qui avait tant voulu me sceller après mon réveil. Il semblait attendre un geste d’Aloïs pour se rapprocher.
« J’espère que tu n’es pas trop fatigué, poursuivit le Maître en posant une main derrière mon dos, nous avons à parler. Mais avant, nous avons tous deux quelques obligations à remplir. »
Il leva une main en direction du maire qui accourut aussitôt, suivi par un groupe avec d’étranges appareils. Soudain, Aloïs et moi nous retrouvâmes encerclés dans un bourdonnement de questions et de sollicitations, pointés tour à tour par des dards recouvert de mousse. Si je m’attendais à ça, me lamentai-je, ils vont mettre ma tête dans tous les journaux. Encore. J’offris comme seule réponse une mine agacée ; je n’avais aucunement envie de partager mes états d’âme à des inconnus. Quant au Maître, il les pria de bien vouloir s’en tenir à ce qui était prévu.
Le maire se plaça entre nous, et dévoila à la nuée de journalistes qu’il avait aidé Maître Aloïs à rassembler du monde pour les recherches. Puis il se tourna vers moi et me tendit sa main :
« Je voudrais souhaiter un bon retour parmi nous à ce jeune homme qui a dû injustement fuir pour sauver sa vie, me lança-t-il avec un sourire exagérément grand, et souligner son courage ! »
Ce n’est pas comme si tu avais voulu m’enfermer à peine avais-je les yeux ouverts, vieux débris ! Aloïs m’indiqua des yeux la main tendue de l’homme. Tout ceci n’était bien sûr qu’une mascarade, une façon pour le maire de se montrer sous son meilleur jour. Si le Maître l’avait acceptée, j’imaginai qu’il avait de bonnes raisons. Alors j’obéis. Je remerciai l’homme et posai même pour la photo. Qu’on en finisse !
Ceci fait, Maître Aloïs congédia les journalistes et le maire, qui allaient manifestement poursuivre leur comédie à l’extérieur. La porte enfin refermée derrière eux, il se tourna vers la foule :
« Mes amis, notre cher Bonten étant enfin rentré, nous allons pouvoir fêter cela dignement. Sachez qu’il vous remercie tous d’être parti à sa recherche. »
Absolument… Merci à tous de ne pas avoir cru en moi.
« Il passera vous saluer un peu plus tard, nous devons d’abord nous entretenir, lui et moi. Je vous laisse aller vous restaurer et vous amuser au réfectoire », ajouta-t-il en désignant le couloir qui y menait.
Je le suivis ensuite jusqu’à son bureau ; des sourires et des signes me furent adressé auquel je répondis maladroitement. Quel changement ! C’en était presque trop !
« Assieds-toi ! Je suis vraiment ravi de te revoir. J’imagine que tu es épuisé, alors j’essaierai d’aller droit au but. Tout d’abord, le conseil m’a demandé de te faire part de ses excuses. Ils ont promis de te faire davantage confiance à l’avenir.
- Auraient-ils eu une révélation ? demandai-je en levant un sourcil sceptique.
- Ne sois pas mesquin, ils avaient une preuve de ta culpabilité.
- Altérée.
- Certes, je vois qu’on t’a déjà tout dit.
- Calithra a dit que c’était arrivé récemment. Savez-vous quand ?
- Quelques jours après ton réveil. Je doute que ce soit une coïncidence. C’est manifestement quelqu’un qui te connait. Et quelqu’un de puissant pour modifier seul la mémoire des lieux, à n’en pas douter ! As-tu une idée de qui ça pourrait être ?
- Je crois comprendre qu’un nom vous vient déjà à l’esprit.
- Aldegrin Évagor.
- Vous oubliez qu’il est mort, et même s’il avait trouvé un moyen de prolonger sa vie, pourquoi ferait-il une chose pareille ? »
Il me scruta longuement comme s’il essayait de lire mes pensées.
« Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi fidèle. Alors même que tu sais avoir été trahi, tu ne peux imaginer qu’il soit derrière tout ça. Je ne sais pas si je suis admiratif ou si je devrais être affligé par ta bêtise.
- Ce n’est pas lui, Maître.
- Comment le sais-tu ?
- Il était devant moi pas plus tard qu’hier, avouai-je. Il m’a affirmé qu’il n’était pas responsable, et je le crois. Et il a tout admis, pour Yokusai.
- Je me doutais bien qu’un individu de son espèce trouverait un moyen de prolonger sa vie. Et tu lui accordes encore ta confiance, soupira-t-il.
- Non, en revanche, il m’a paru sincère. Il voulait que je le pardonne.
- Et tu l’as fait ?
- Cela ne vous regarde pas, mais… non, je ne lui ai pas pardonné. J’ai voulu le tuer, et j’ai promis de le faire si je le revoyais.
- Mais tu n’en feras rien. Tu as encore trop d’affection pour lui. Il vaut mieux que ce soit comme ça, ajouta-t-il en posant une main sur mon épaule. Je n’ai pas mis ma guilde en jeu pour prouver ton innocence pour finalement te voir tomber pour un meurtre. Je te remercie de me l’avoir dit, pour Aldegrin.
- Si ce n’est pas lui, j’ignore qui d’autre cela pourrait être.
- Une chose après l’autre, nous finirons par le savoir. Tu es libre de tout mouvement désormais. Et d’utiliser la magie, bien entendu.
- Je vous dois beaucoup, Maître, je vous remercie d’avoir cru en moi.
- J’ai toujours su qu’il y avait quelque chose d’étrange dans cette histoire. Nous n’avons pas encore fait toute la lumière sur cette affaire, mais je me félicite de la tournure des événements. »
Il me dévisagea avec l’envie manifeste de me demander quelque chose.
« Oui ? m’enquis-je en craignant une mauvaise nouvelle.
- J’ai longuement parlé de toi avec Félicité. Du jour où elle t’a affronté.
- Le conseil souhaite la rétrograder à cause de cela.
- Je le sais. Hélas, je n’ai pas pu les convaincre de revenir sur leur décision. Elle aurait dû être ton égale, et ça n’a pas été pas le cas.
- Aucun rang S ne l’a jamais été.
- Peut-être parce que tu n’en es pas un toi-même. Peut-être es-tu plus que ça ?
- Il n’existe pas de rang au-delà. Enfin théoriquement, il y a le rang Z, mais aucun mage de ce rang n’existe. »
Le Maître eut un sourire et sembla soudain songeur. J’attendis qu’il me dévoile ses pensées, mais il me recommanda simplement de m’adresser au conseil si je tenais à prendre la défense de Félicité.
« Je ne suis pas très doué pour ces choses-là, Maître.
- Vois cela comme un exercice, dans ce cas. N’aie crainte, tu ne pourras pas empirer la situation. Tu peux y aller, je te préviendrai quand j’aurais du nouveau. »
Dans le couloir, je pesai le pour et le contre ; je n’avais guère envie d’aider Félicité. Ses provocations et son attitude me revinrent en mémoire, elle était allée jusqu’à briser ma bâtarde. Et surtout, elle ne m’avait jamais laissé aucune chance. À ses yeux, j’étais coupable. Mais si les rôles avaient été inversés, j’aurais fait bien plus que m’en prendre à son arme. Non, ça, c’était l’ancien moi ! Que ferait le nouveau ? Je songeai à mes camarades, à leur empathie, leur compassion, à la chance qu’ils m’avaient tous accordés. Même Iason, réticent au début. S’il a pu changer d’avis sur moi, je dois être capable d’en faire de même avec elle. Mais… l’aider ?
Je retournai dans le hall à présent désert ; de la musique et des rires résonnaient dans le couloir du réfectoire. Tout le monde a l’air de s’amuser là-bas. Si je les rejoins, je vais sûrement jeter un froid… Et puis, qu’est-ce que j’irai y faire ? M’asseoir dans un coin et les regarder en espérant que personne ne vienne me parler par peur d’être trop étrange pour eux ?
Je commençai à grimper l’escalier lorsqu’une voix m’interpella :
« Qu’est-ce que tu fais ? Tu ne vas pas dans la grande salle ? Tout le monde t’attend ! »
Je souris en voyant Calithra s’avançait. Qui d’autre aurait pu ainsi m’attendre ? J’allais finir par m’y habituer, et sa présence n’était pas désagréable.
« Crois-moi, ils ne veulent pas de moi là-bas, dis-je en montant quelques marches de plus avant d’être rattrapé.
- Bien sûr que si, pourquoi sont-ils tous parti à ta recherche, à ton avis ?
- Retrouver un pauvre bougre innocent condamné à fuir, j’imagine que c’est bon pour l’ego ?
- Bonten… grommela-t-il en attrapant ma main, tu ne peux pas imaginer cinq petites secondes qu’ils voulaient réparer une injustice ? Ou simplement qu’ils se souciaient de toi ?
- Pourquoi se soucieraient-ils de quelqu’un qu’ils ne connaissent pas ?
- Au cours de tes missions, tu as déjà sauvé des gens, j’imagine. Pourquoi ?
- L’argent.
- Tu n’en as retiré aucune fierté ?
- Tu vois, c’est une histoire d’ego ! lui affirmai-je.
- Non, ce n’est pas ce que je voulais dire, fit-il en me donnant un léger coup sur l’épaule. Tu ne t’es jamais senti heureux d’aider les autres ?
- Heureux ? C’est mon travail. Ça l’a toujours été. Je suis… né pour ça.
- On choisit de consacrer sa vie à quelque chose, on ne nait pas pour. Mais j’oublie parfois qu’Aldegrin ne t’a pas vraiment laissé le choix. Tu as simplement fait ce qu’il attendait de toi. Ce qui explique que tu n’as jamais pris de recul. Qu’est-ce qui te rend heureux, Bonten ? T’ais-tu déjà posé la question ? »
La première chose qui me vint à l’esprit fut la fierté d’Aldegrin lorsqu’il parlait de moi. Mais tout de suite, cela ne comptait plus. Je voulais bannir cet homme de mes pensées à tout jamais ! Je me retrouvai cependant bien vite à court d’idée. J’ai été un pantin toute ma vie, et les pantins ne ressentent rien.
« Ce n’est pas grave si tu ne peux pas répondre, me réconforta Calithra, tu dois seulement me croire quand je te dis qu’ils se souciaient tous d’aider quelqu’un qui en avait besoin.
- Mais toi, les autres, tout le monde, vous savez tous répondre à cette question, n’est-ce pas ? Ce qui fait de moi un idiot de ne pas pouvoir le faire.
- Pff, si tu savais le nombre de personne qui ne se la pose pas ! rit-il en se glissant devant moi. Ne prends pas tout ce que je te dis au pied de la lettre ! Je voulais juste te pousser à réfléchir à ce que tu ressens.
- Je te l’ai dit, j’ai la capacité émotionnelle d’une pierre.
- Non, toi, tu es vivant, tu ressens. Même si tu enfouis tout à l’intérieur de toi.
- Je ne sais pas faire autrement.
- Pour l’instant. Mais tu apprendras au contact des autres. Alors, si on allait au réfectoire ?
- Je… Ce n’est pas mon truc. La musique, s’amuser, enfin… tout ça.
- D’accord, je ne te forcerai pas, répondit-il en caressant ma joue du pouce. J’ai le droit de te raccompagner à ta chambre ? »
À peine avais-je acquiescé qu’il enroula son bras autour du mien et m’adressa un charmant sourire. Une fois arrivé devant la porte, il m’avoua qu’il aurait préféré que le trajet soit plus long.
« Nous pouvons faire le tour du manoir et revenir, si tu le souhaites ? plaisantai-je.
- Ce serait avec plaisir si nous ne devions pas être discret.
- Ce ne sera pas toujours comme ça, promis-je.
- D’accord, alors disons que lorsqu’on aura découvert qui t’en veut autant, tu me devras une balade ! s’enthousiasma-t-il.
- Je vois que quelqu’un ici ne perd pas le nord. C’est d’accord. Mais… qu’est-ce qui te plait tant chez moi ? »
Mes joues s’empourprèrent brusquement ; je me maudis d’être si direct, si maladroit.
« Non, oublie ! tentai-je de me rattraper. C’était une question stupide !
- Au début, je crois que j’aimais l’idée de pouvoir t’aider. Ensuite, j’ai été attendri par ton histoire puis par ta personnalité. J’avoue, tu ne m’as jamais laissé indifférent, et je ne sais plus quand j’ai commencé à espérer que ça soit réciproque. Derrière cette carapace se cache un jeune homme profondément bienveillant, doux et gentil.
- Je ne suis pas sans défaut.
- Évidemment ! Sans quoi il n’y aurait rien pour sublimer tes qualités, répondit-il tandis que ses yeux pétillaient. Je voudrais t’aider à t’épanouir, à découvrir la personne que tu es. Ça me rendrait très heureux et c’est ce que je te souhaite. Si tu en as envie, bien sûr ! »
Personne n’avait jamais été si soucieux à mon égard. Je restai bouche bée – intérieurement – tandis qu’une douce chaleur s’emparait de mon cœur. Ne rougis pas, ne rougis pas ! Pourquoi faut-il qu’il soit si extraordinaire ?
« Désolé, s’esclaffa-t-il, je ne sais pas répondre simplement à cette question. J’aurai dû m’arrêter à ta personnalité, n’est-ce pas ? »
Son sourire était contagieux, et ses émeraudes m’avaient déjà sous leur emprise. Je priai pour que personne ne m’en délivre, pour que le temps s’arrête. Calithra se rapprocha presque imperceptiblement ; mon cœur cognait de plus en plus fort au fur et à mesure que les centimètres entre nous diminuaient. Et lorsque son visage fut près du mien, il murmura sans me quitter des yeux :
« Est-ce que je peux t’embrasser ? »
Un éclair frappa brusquement ma tête, se répandant en ondes électriques dans le reste de mon corps. L’espace d’un instant, je crus avoir été frappé par la foudre avant de me rappeler que j’étais dans un manoir. Je restai figé, pétrifié, inerte. Toutes mes pensées m’avaient abandonné. Mes muscles ne savaient plus comment se mouvoir. Mon cerveau… quel cerveau ? Il venait à l’instant de plier bagages et de s’en aller vers un horizon inconnu.
« C’est trop tôt ? D’accord, ce n’est pas grave, lâcha-t-il en reculant. Excuse-moi, je ne voulais pas te mettre mal à l’aise. Je suis un peu lourd, non ?
- Lourd ?
- Chiant. Insistant.
- N-Non, mais… Je…
- T’en fais pas, c’est ma faute. J’essaye malgré moi de griller les étapes. Désolé, je ferai plus attention à ne pas te pousser au-delà de tes limites. »
L’expression de ses yeux était retombée, il était déçu et essayait de le masquer derrière un sourire. Quel nul… Je suis vraiment un empoté ! Je ne supportai pas de le voir essayer de cacher sa déception, de faire tant d’effort alors que moi-même, je n’étais pas capable d’en faire un.
« D’accord, embrasse-moi ! me lançai-je tout à coup. Mais… tu sais que… tu seras le premier. Alors ne t’attends pas à une performance ou… je ne sais quoi. »
Il se mordit la lèvre inférieure en souriant, un regard tendre dans ses yeux. Sa main glissa contre ma joue puis il se rapprocha. Respire ! Ça ne va pas te tuer ! Mes muscles tremblaient et ma respiration se coupa brusquement. Puis je sentis ses lèvres se presser avec douceur contre ma joue.
« Jamais au-delà de tes limites », répéta-t-il.
Je me sentis tout d’abord un peu idiot, puis une douce chaleur m’envahit, recouvrant mes pensées d’un voile apaisant. Mon cœur n’avait jamais été aussi léger. Mon corps fourmillait par endroit comme si des bulles de champagne s’étaient glissées dans mes veines. Et mon ventre sembla soudain habité par de petits êtres adeptes de la samba. Est-ce que je suis… amoureux ? C’est ça ou une bonne vieille gastro-entérite…
« Bien, je te laisse te reposer. Mais si tu changes d’avis, tu sais où nous trouver ! fit-il, aussi éclatant qu’un soleil.
- Remercie-les pour moi, d’accord ?
- Ce sera fait ! Et toi, essaye de ne pas trop penser. Je sens que tout seul, tu vas te faire des nœuds au cerveau. »
Je n’avais pas pour habitude d’être ainsi materné, mais… je le laissai faire volontiers. Il s’éloigna, puis se retourna à mi-chemin dans le couloir pour me regarder. Mes lèvres s’étirèrent malgré moi.
« Oh, Calithra ! Attends, j’ai une question ! dis-je tout à coup décidé de ce que je devais faire pour Félicité. Ou dois-je me rendre pour parler au conseil ?
- Il s’est établi à Dalénia. Mais tu n’es pas obligé d’aller là-bas, c’est plutôt loin d’ici, et je pense que tu en as assez des balades en bus, non ? Tu peux les appeler ou faire une visio avec eux.
- Une visio ?
- Une visioconférence. Tu pourras les voir et leur parler comme s’ils étaient là.
- Et comment dois-je m’y prendre pour faire ça ?
- T’inquiète, rit-il, je m’en occupe. Je te préviendrai quand tout sera prêt. Est-ce que je peux savoir pourquoi tu veux leur parler ?
- Ce serait injuste qu’ils rétrogradent Félicité. Je ne la porte pas dans mon cœur, mais son rang a l’air de compter pour elle. S’il le faut, je leur prouverais qu’un rang S ne peut pas me battre. Quoi ? Pourquoi tu souris comme ça ?
- Pour une pierre, tu es très compatissant. Essaye de t’en rendre compte ! me fit-il avec un clin d’œil.
- Ce n’est pas de la compassion ! protestai-je en évitant le regard amusé qu’il me lançait. Je suis assez bien placé pour détester les injustices, non ?
- Absolument ! » me railla-t-il en étouffant un rire derrière sa manche.
Peut-être avait-il raison, cependant, ce n’était pas un adjectif qu’on m’avait accordé. On m’avait reproché ma froideur, la distance que je plaçais entre les autres et moi, on m’avait accusé d’être un manipulateur, mais jamais personne n’avait songé, pas une fois, que je puisse moi aussi éprouver de l’empathie. Et c’était devenu vrai. Avec le temps, à force d’entendre que j’étais incapable de ressentir quelque chose, j’avais fini par croire que c’était la vérité et agi en conséquence.
Plus les jours passaient, plus je me découvrais ; je n’étais pas ce roc insensible qu’on avait tant décris. Tout comme je n’avais jamais été le Boucher de Yokusai. Il m’avait fallu cent quatorze ans pour avoir le recul nécessaire, et de nouvelles connaissances pour comprendre que l’image que j’avais de moi-même était en partie fausse. Mieux vaut tard que jamais, n’est-ce pas ?
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