7.1

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  Mes pieds m’avaient conduit dans les rues d’Aurora. À peine quatre degrés et un brouillard si épais qu’on n’y voyait pas à dix mètres. Un temps parfait ! Emmitouflé dans un long manteau gris – emprunté à Hide – je parcourais les trottoirs depuis le lever du soleil pour me vider l’esprit. Cela avait fonctionné pendant un moment. Je découvris avec surprise qu’on me reconnaissait dans la rue – du moins, quelques lève-tôt. S’il y avait toujours de la crainte dans leur regard – ou peut-être était-ce de la curiosité ? – personne ne m’affubla du célèbre titre de boucher de Yokusai. Il y avait presque quelque chose d’étrange de parcourir librement la ville après avoir passé temps de temps à fuir.

Et finalement, mes pensées habituelles revinrent : Aldegrin. Sa trahison. Ses mots. Sa supplique. Je redoutais de le revoir. Je pensais qu’il m’avait suivi même si je n’en avais pas la preuve. Je craignis de le souhaiter. Je ne parvenais pas à me défaire de mon affection pour lui, même après ce qu’il avait fait. Il avait raison, la colère était passée. Si vite. Ne restait qu’un profond sentiment de vide. Et une question : pourquoi m’avait-il recueilli si je n’avais jamais compté à ses yeux ? La réponse m’apparut soudain si simple. Ne l’avait-elle pas toujours été ? Ne l’avais-je pas volontairement ignorée jusqu’ici ? Je suis un rang S qui peut battre aisément d’autres rang S. Donc je suis forcément plus que ça. Voilà ce qui intéressait Aldegrin. Un être puissant de plus dans sa guilde. Je devais déjà être un prodige lorsque j’étais enfant pour qu’il me remarque dans les rues d’Aurora. Un outil. Le plus beau coq de la basse-cour. Voilà ce que j’avais toujours été à ses yeux.

Du plus profond de mon être, je me mis à haïr cette puissance qui m’avait condamné avant même que je puisse accorder une première pensée à mon avenir…

Calithra a raison. Aldegrin a choisi pour moi. Et je l’ai laissé faire, comme un imbécile.

Cette magie qui traversait mon être, je n’en voulais plus. C’était une malédiction. Sans elle, Aldegrin ne se serait jamais intéressé à moi. Sans elle, Yokusai n’aurait peut-être jamais connu ce funeste destin. Sans elle, j’aurais été un homme tout à fait normal, avec une vie parfaitement banale.

Je ne voulais plus être un mage.

Je revins à Aconitum, la tête basse et trainant les pieds. J’entrais dans le hall où plusieurs membres me saluèrent. Je répondis par un bref signe de tête et me dirigeai vers l’escalier lorsque Calithra surgit derrière moi :

« Hé, Bonten ! J’espère que tu es prêt, le conseil a accepté de te voir. J’ai tout préparé pour la visio dans la bibliothèque. Ils t’attendent !

  • J’ai cru qu’ils avaient refusé, cela fait des jours que nous sommes revenu, fis-je, déconcerté.
  • Le conseil avait des affaires plus urgentes à régler, m’expliqua-t-il. Il ne faut pas leur en vouloir, ils sont très occupés. D’ailleurs, tu devrais te dépêcher d’aller les rejoindre, ça fait bien dix minutes qu’ils poireautent. »

L’envie de les faire attendre le double me titilla sérieusement, mais il valait mieux ne pas les provoquer.

« Merci, je vais y aller tout de suite.

  • Je vais t’accompagner si ça ne te dérange pas, je sais que tu n’es pas à l’aise avec la technologie. »

J’hochai vivement la tête, un sourire sur les lèvres qui retomba dès que je pris la direction de la salle. Là-bas, un écran où s’impatientaient les trombines des membres du conseil, m’attendait. Ainsi privés de leurs corps, ils ressemblaient à ces vieux portraits caricaturaux dont personne ne voulait. Je les imaginais accrochés à un mur, des fléchettes plantées çà et là par des joueurs maladroits – ou trop habiles.

« Bonjour Bonten… amorça immédiatement le Maître bedonnant sans masquer son mépris pour moi. J’aimerais que nous fassions vite, des affaires urgentes nous attendent. Donc, avec toute notre humilité, nous te présentons nos excuses. »

Et c’est à moi qu’on reproche de devoir en arracher ?

« Merci, mais je ne suis pas là pour ça, fis-je en croisant les bras. J’ai appris que vous vouliez priver Félicité Delombre de son rang.

  • Cela ne te concerne pas, gronda-t-il.
  • Au contraire. Vous l’ignorez sûrement, mais aucun rang S n’a jamais pu me battre. Seul ou à plusieurs, l’issue a toujours été la même : je gagne.
  • Jeune homme, m’interpella la femme sur la droite de l’écran, les rangs S sont égaux. Lorsque vous vous êtes battus, Félicité et toi, tu n’avais pas encore recouvré toutes tes forces. Félicité aurait dû pouvoir prendre le dessus. Si elle n’a pas réussi, c’est que son rang a été surévalué.
  • Alors vous vous êtes trompés ?
  • Nous n’évaluons pas tous les mages, ce serait trop de travail », rit-elle.

Les autres Maîtres l’imitèrent ; une profonde colère gonfla ma poitrine et j’eus envie de hurler qu’ils ne pouvaient prendre l’avenir d’un autre à la légère. À la place, je pris une profonde inspiration et reprit :

« J’étais fatigué après mon réveil, mais mon énergie est revenue plus vite qu’escomptée. Et à dire vrai, nous ne nous sommes pas réellement battus, j’ai senti que j’allais perdre, et j’ai fui. Évaluez-la de nouveau, vous verrez qu’elle mérite son rang.

  • Pourquoi son sort t’intéresse-t-il tant ? m’interrogea le Maître aux cheveux toujours en guerre.
  • Est-ce le plus important à vos yeux ? Savoir ce qui me motive ? Vous voulez rétrograder injustement une femme qui vous a obéi aveuglément. Vous trouvez cela juste ? À moins que cela ne soit une punition ? Si c’est le cas, chers Maîtres, venez donc vous-même m’affronter ! Nous verrons si vous êtes plus capables qu’elle ! Mais, avec toute mon humilité, j’en doute. »

Sur ma gauche, Calithra ouvrit si grand les yeux que je crus qu’ils allaient sortir de leurs orbites. Le visage livide, il sembla attendre une réponse avec appréhension.

« J’ose croire que ce n’est pas une menace, me lança le Maître à l’énorme ventre.

  • Si je voulais vous menacer, je ne le ferais pas à travers un écran. La seule chose que je puis atteindre d’ici, c’est votre ego. Alors, que décidez-vous ? »

Ils se concertèrent pendant plusieurs longues minutes, puis le Maître déclara :

« Bien, pour l’instant, Félicité conservera son rang. Mais elle devra se soumettre à une évaluation dans les plus brefs délais. Satisfait ?

  • Oui.
  • Est-ce tout ?
  • Oui. Merci pour votre temps », dis-je même si prononcer ces mots m’arrachait la bouche.

Les visages disparurent brusquement, avec un peu de chance, dans le néant, afin que je n’aie jamais à les revoir. Calithra ne bougea pas, il était comme englué par la crainte. D’un coup, il tourna la tête vers moi :

« T’es malade ! Parler comme ça au conseil !

  • Quoi ? Ce ne sont que de vieux croulants.
  • De vieux croulants qui ont du pouvoir.
  • Ils ne me font pas peur.
  • Tu crois vraiment que tu pourrais les battre ?
  • Il n’y a que lorsqu’on croit à l’impossible qu’il devient possible, non ? »

Il pianota un instant sur le clavier de l’ordinateur puis se retourna pensivement vers moi :

« T’es sûr que t’es un rang S ? D’après ce que tu dis, tu es bien plus fort. Comment ça se fait ?

  • Je suis né comme ça, fis-je en haussant les épaules. Certains naissent plus intelligents, d’autres plus beaux, moi, c’est la magie.
  • Donc, tu serais… un super mage ?
  • N’exagère pas, mes capacités ne sont pas surhumaines.
  • Mais quand même !
  • Je me suis beaucoup entrainé pour être à ce niveau. Tout le monde peut l’atteindre en étant un peu exigeant. »

Il grimaça, manifestement sceptique, puis jeta un regard aux alentours avant de m’attraper la main.

« Je dois faire un truc vite fait, mais, on se rejoint au réfectoire pour le déjeuner ?

  • D’accord. Mais avant, je te saurais gré de ne parler à personne de ce petit entretien.
  • Pourquoi ? Tu ne veux pas qu’on sache que tu as un grand cœur ? Cœur de pierre, évidemment ! fit-il avec un sourire exagérément grand.
  • Je te l’ai dit, je ne veux pas qu’une…

Oui, une injustice, tout ça… Je garderai ton petit secret ! Mais tout finit par se savoir, tu sais ? »

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