7.3
Les jours suivants, je remarquai que l’atmosphère au sein du manoir avait bel et bien changé. On me saluait, on m’adressait des sourires, on me demandait si j’allais bien…. Comme si j’avais toujours fait partie des meubles. C’était à la fois étrange et agréable, mieux que d’être regardé comme un monstre.
J’avais repris mes lectures pour mieux connaitre ce nouveau monde – plus par obligation que par envie. Pour être certain de ne pas avoir le mal de l’époque. Je n’avais pas encore entamé le chapitre de la politique qui s’annonçait assommant. Depuis le début de l’après-midi, je m’étais plongé dans un ouvrage retraçant l’histoire de l’informatique – un sujet ô combien actuel. Je comptais découvrir pourquoi mes jeunes acolytes étaient si passionnés par leurs bidules rectangulaires.
« Ah, te voilà, m’interrompit la douce voix de Rosalya. On voulait te proposer de te joindre à nous !
- Une nouvelle mission ?
- Non, on a plutôt envie de se reposer, on va faire du camping !
- Du camping ? Tu veux dire, comme des nomades avec un sac sur le dos et une tente comme seul abri ?
- Dans ce genre-là, oui !
- Tu sais que nous sommes en hiver ? Et que c’est le résumé de mes trois derniers mois ?
- Oh, allez ! Ce sera amusant ! On fera un feu, on se racontera des histoires, on grelottera ensemble ! On mangera de super trucs ! »
Comme le poke-machin de la dernière fois ? Je reconsidérai sérieusement la proposition. Il n’était pas question de les laisser seuls dans la nature où des ours, des loups, peut-être même des bralion-garou pourraient les dévorer ! Je m’en voudrais toute ma vie !
« D’accord… si tu insistes, je viens. Quand est-ce que nous partons ?
- Dès que tu es prêt ! »
Un rangement de livres et un sac préparé plus tard, je me mis en route pour les rejoindre dans le hall. Sur le trajet, je croisai Félicité qui me dévisagea d’un air intéressé et s’empressa de me demander où j’allais.
« Rosa veut faire du camping, fis-je en haussant les épaules, je parie qu’ils ne tiendront pas une nuit.
- Oh, attendez-moi, je viens ! » me lança-t-elle en se précipitant dans sa chambre.
Cinq minutes suffirent pour qu’elle rassemble ses affaires dans un large sac à dos gris, puis elle me suivit jusqu’à mes compagnons. Je la vis se crisper devant leur air interrogatif, alors j’expliquai :
« Je l’ai croisée dans le couloir, elle veut venir avec nous. Il y a assez de place dans votre tente, non ?
- Bah, on en a deux, on les a empruntées à la guilde, mais il y en a une plus petite que l’autre, donc… fit Iason d’un air embêté. Certains risquent d’être un peu tassés.
- Dis-le tout de suite si tu ne veux pas que je vienne ! grogna la jeune femme.
- J’ai pas dit ça ! se défendit-il en cherchant du soutien chez ses amis. Viens si tu veux ! »
J’ignorais s’ils souhaitaient véritablement sa présence ou si cela les dérangeait. Félicité ne m’avait guère laissé le choix ; à dire vrai, ce n’était pas à moi d’en décider, et si elle voulait s’intégrer à notre groupe, je n’y voyais pas d’inconvénient. Y avait-il meilleur moyen d’apprendre à se connaître ? Elle m’avait mal jugé, et j’en avais sûrement fait autant. Il était temps de passer à autre chose.
« Je ne dis pas non à une autre présence féminine, ajouta Rosa en glissant son bras autour de celui de Félicité. On est encore loin de la parité, mais au moins, j’aurais quelqu’un pour comprendre mes déboires !
- J’imagine ! Entourée de tous ces garçons, ça ne doit pas être simple tous les jours ! renchérit celle-ci.
- J’ose penser que je ne suis pas inclus, fis-je en croisant les bras, n’étant pas là depuis longtemps.
- Bien sûr que si, mon cher ! Tu finiras par te dévoiler complètement, et alors tout le monde saura que tu es exactement comme ces trois-là ! répondit Rosa en les pointant d’un doigt accusateur.
- Si jamais je tourne comme Iason, ne laisse pas mes souffrances se prolonger, achève-moi ! me moquai-je tandis que j’ouvrais grand la porte.
- Comment ça ? Je suis un modèle pour toi ! Je sais que tu me vénères comme un dieu tous les soirs avant de te coucher, fit l’intéressé en feignant l’indignation.
- Oui, c’est ça… »
Je leur fis signe de sortir et croisai le regard attendri de Calithra. Était-ce une impression ou ses yeux étaient-ils toujours posés sur moi ? Évidemment, je connaissais la réponse. Mais quel manque de discrétion ! Le crier sur tous les toits aurait eu le même effet. Je détournai donc le regard avec l’espoir qu’il ne me fixerait plus de la sorte.
Nous marchâmes un long moment jusqu’à atteindre l’orée de la forêt bordant Aurora. Là, nous trouvâmes une place dégagée et plane sous un grand chêne. Mes camarades avaient décrété que nous n’utiliserions la magie pour aucune de nos tâches.
« Vous voulez rendre pénibles des choses dont nous serions débarrassés en quelques secondes avec la magie ? grommelai-je.
- Authentiques, me corrigea Iason d’un air moqueur. Je m’occupe du feu ! Tu vas voir, en deux temps et trois mouvements, de chaleureuses flammes viendront caresser ta peau ! Et tu pourras me remercier ! »
Il attrapa deux brindilles sur le sol et fine mine de les frotter frénétiquement ensemble. Je parierai ma bâtarde qu’il ne va pas y arriver…
« Qui s’occupe de monter les tentes et qui d’aller chercher du bois ? » s’enquit Rosa.
Le montage de tentes me paraissant fort ennuyeux, j’optais pour le ramassage du bois. Hors-de-question que je passe des heures à assembler des tubes en métal ! Calithra fit mine de vouloir venir avec moi, mais Rosa le rattrapa, arguant que son aide était indispensable pour les tentes. C’est donc seul que je m’enfonçai dans la forêt à la recherche de bois secs.
En trouver n’était pas une mince affaire ; il avait beaucoup plu ces derniers jours, et la température n’était plus assez élevée pour sécher le bois. Il n’était donc pas nécessaire de se baisser. Certains arbres présentaient des branches mortes que j’arrachai. Cela aiderait à démarrer le feu. Iason semblait vouloir l’allumer avec les brindilles humides aux environs du camp. Évidemment, cela n’allait pas fonctionner. On va bien voir si l’authenticité lui plait tant que ça ! Je trouvai ensuite un arbre mort tombé sur le sol. Si l’extérieur était couvert de mousses humides et sentait une nauséabonde odeur de terre, l’intérieur se dévoilait comme la septième merveille du monde à mes yeux. Il suffisait de…
Crac…
« Pas de magie, ils sont marrants eux ! ris-je, parfaitement satisfait du tronc désormais découpé qui s’offrait à moi. Ils n’ont même pas pris de hache ! »
Je ramassai quelques morceaux et retournai au camp, les bras chargés de bûches et de branches fines. Sans surprise, Iason frottait encore l’un contre l’autre ses deux brindilles, la mine désespérée. Je croisai son regard en déposant le bois à côté de lui ; cela sembla lui donner un regain d’énergie et, fronçant des sourcils déterminés, il reprit sa mission.
À côté, les deux tentes pointaient fièrement vers le ciel. Je me sentis quelques peu lésé : j’avais tenté d’échapper à une tâche pénible et je me retrouvai être le seul à m’être activé.
« Pas de magie, hein ? leur soulignai-je en plissant des yeux accusateurs vers le reste du groupe.
- C’est pas ce que tu crois ! Les tentes ne sont plus comme à ton époque, m’expliqua Calithra, celles-ci ont des parties qui se gonflent, tu vois ? Et on a planté des sardines pour les fixer. C’est tout ce qu’il y avait à faire.
- Est-ce que de nos jours, il y a encore quelque chose qui ressemble à ce qu’il y avait à mon époque ? grognai-je, les mains sur les hanches.
- À part toi ? me railla Iason en relevant la tête avec un sourire idiot.
- Le feu, ça avance ? »
Son expression retomba aussitôt puis il me regarda fixement, les yeux suppliants, avançant sa lèvre inférieure comme un morveux qui voudrait quémander. Il me tendit ensuite ses deux brindilles, tandis que ses yeux se remplissaient de fausses larmes.
« Bonten, mon ami, mon frère, allume le feu ! Je suis sûr que tu sais le faire !
- Utilise la magie ! pestai-je en levant les yeux au ciel.
- Bonten ! fit-il en s’avançant sans ciller, les bras tendus. Bonten ! »
L’assistance était déjà hilare, mais le comédien n’en avait pas fini avec sa victime. Il se rapprocha encore puis sa respiration devint exagérément forte et bruyante. Le gamin allait faire sa crise de nerf.
« Bon sang, mais tu as quel âge ? fis-je en posant une main faussement consternée sur mon front. Ça va, ça va… Je vais m’en occuper ! »
Un immense sourire s’imposa sur son visage fier. Il me donna ses brindilles – que je jetai au loin immédiatement – et se tourna vers les autres en relevant le menton.
« Il ne peut pas me résister ! » leur chuchota-t-il à mi-voix.
Je ressemblai des feuilles et de l’herbe sèches, posai par-dessus quelques branches puis deux bûches pas trop épaisses.
« Ok, et maintenant ? fit Iason qui m’avait regardé faire avec un soudain intérêt. Comment tu fais du feu ? »
Je regardai le petit tas que je venais de faire ; une lumière blanche aux reflets orange apparue à sa base, puis s’étendit brusquement jusqu’aux branches, laissant place à des flammes ondoyant énergiquement. Un petit crépitement se fit entendre, de la fumée s’éleva, et avec elle, une odeur de bois brûlé.
« Non ! hurla Iason en se jetant à genoux. Le feu sacré ! Il a allumé le feu sacré avec de la magie ! Hérétique !
- Iason… soupira Rosa en peinant à se retenir de rire. Lève-toi, ce n’est pas grave !
- Quoi ? poursuivit-il en bondissant sur ses pieds. Toi aussi, hérétique !
- Il va s’en remettre ? demanda Félicité qui le regardait d’un air sérieux.
- Vous auriez dû emmener une camisole, il est bon à enfermer, dis-je en surveillant que le feu prenait bien.
- Bande de jaloux ! Vous n’aurez jamais mon talent d’acteur ! » marmonna-t-il sur un ton sérieux.
Pour sûr, je n’en veux pas ! Il plissa les yeux dans ma direction, comme s’il avait entendu ma pensée alors je fis mine de me concentrer sur le bois qui brûlait. Une fois encore, je ne pus que jalouser son caractère. Pourquoi ne pouvais-je faire preuve d’autant de légèreté ? Je devais paraître bien fade, à côté de lui. Néanmoins, et bien que nos personnalités étaient parfaitement opposées, aucun de nos camarades ne m’avaient rejeté. Alors, qu’avais-je donc qui leur avait permis cette folie ? La réponse prenait sa source non pas de leur côté, mais du mien : j’avais cessé de rejeter les autres. À dire vrai, la fatigue après mon réveil avait joué un grand rôle et m’avait permis de leur ouvrir une porte que je croyais verrouillée à tout jamais. J’avais été moins vigilant, et quatre petites souris s’étaient infiltrées.
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