7.5
Lorsque j’ouvris les yeux, je remarquai une silhouette penchée sur moi. Grand et mince, je mis à espérer qu’il s’agisse de Calithra, bien qu’elle se situait à l’opposé du côté où il avait dormi. Hélas…
« Debout petite marmotte ! Il est l’heure de se lever ! On ouvre grand ses neuneuils !
- Iason… grommelai-je en me frottant les yeux.
- Allez, lève-toi ! Il caille trop ! On rentre !
- J’en étais sûr… Petite nature va !
- C’est pas moi, c’est les filles ! se défendit-il dans un murmure.
- Non, c’est toi ! rétorqua Félicité en passant la tête dans la tente. Le feu est mort, il n’a pas été fichu de le rallumer parce qu’il a la flemme de retourner chercher du bois. »
Je laissai échapper un râle plaintif avant de ramener le duvet sur mon visage, espérant qu’ils me ficheraient la paix.
« Bonten, debout ! beugla brusquement Iason en me secouant vivement. J’ai froid, je vais mourir si on reste ici une seconde de plus ! »
Je repoussai le tissu pour découvrir mon visage afin de diriger vers lui un sourire vicieux :
« Ne me tente pas.
- Tu aurais ma mort sur la conscience ! insista-t-il.
- Je ferai avec.
- On t’appellerait le bourreau de ce pauvre Iason !
- Je ne suis plus à ça près.
- Tu es sans cœur ! Moi qui te prenais pour mon ami ! Mon meilleur ami !
- Rien que ça ? » fis-je en arquant un sourcil.
À court d’idée, son visage se décomposa. Soudain, il sursauta en reportant son attention sur moi, une lueur malicieuse dans le regard. Qu’est-ce qu’il prépare encore ? Comme la veille lorsqu’il m’avait demandé d’allumer le feu à sa place, il joua l’enfant miséreux à qui on ose dire non. Les commissures de sa bouche tirées vers le bas, la lèvre inférieure proéminente, et ses yeux qui se remplissaient de larmes. Il va vraiment jusqu’au bout…
« Bonten, commença-t-il.
- Ça va, c’est bon, t’as gagné ! le coupai-je en me levant instantanément.
- Je suis trop fort ! » s’esclaffa-t-il en sortant fièrement de la tente.
Non mais quel idiot… À peine dehors, je croisai le regard de Calithra qui sourit, manifestement ravi de me voir. Je jetai un rapide coup d’œil aux alentours pour m’assurer que personne ne nous regardait, ce qui aurait indiqué qu’ils avaient assisté à la scène de cette nuit. Le rouge me monta aux joues en y repensant et je me sentis obligé de détourner le regard. De quoi étais-je le plus gêné ? D’avoir effleuré les lèvres de Calithra avec les miennes ou d’avoir littéralement fondu en larmes dans ses bras ? Aucune de ces deux choses ne me ressemblaient.
« Ça va pas ? s’enquit Iason en posant une main sur mon front. T’es tout rouge, t’as quand même pas de la fièvre ? »
Si, mais pas celle à laquelle tu penses ! Je chassai sa main en haussant les épaules. C’est alors qu’il se pencha vers moi, plissant des yeux suspicieux qui lui donnaient un air de renard un peu trop rusé.
« Toi, tu nous caches quelque chose ! » lança-t-il en pointant un doigt accusateur vers moi.
C’est écrit sur mon visage ou quoi ? Un instant, je priai presque pour avoir un miroir à portée de main afin de vérifier.
« T’as mangé des champignons bizarres et t’as pas partagé ? » poursuivit-il en faisant mine de guetter ma réaction.
La pression dans mon corps redescendit d’un coup. Soulagé, j’esquissai un sourire.
« Les gars, héla-t-il les autres, je crois qu’il est malade ! Il n’arrête pas de sourire ces derniers temps. Il y a quelque chose qui va pas ! Appelez un toubib ! »
Mes lèvres s’étirèrent un peu plus devant sa joyeuse bêtise permanente.
« Va falloir le surveiller, s’il se met à rire, on l’emmène direct à l’hôpital !
- C’est toi qu’on va emmener à l’hôpital si tu nous aides pas à remballer ! menaça Félicité qui concentrait ses efforts à vider une tente. Allez, arrête de jacasser et bouge-toi ! »
Il grimaça puis rejoignit Rosa qui s’attelait déjà à retirer les sardines du sol. Mes yeux glissèrent d’un trait sur Calithra dont j’étais certain que le regard ne m’avait pas quitté. La vue de ses lèvres pâlies par le froid me donnait envie de les réchauffer d’un baiser. L’image de son corps si près du mien durant la nuit insinua en moi la graine du désir. Pourquoi avait-il fallu que je m’endorme si vite ? Pourquoi n’avais-je pas pu profiter quelques secondes de plus de sa proximité ? Le toucher, le caresser, l’embrasser ici ou là… voilà ce qui comblait mes pensées. En suis-je seulement capable ?
« Bonten, tu m’aides ? » me sortit Hide de ma rêverie.
J’acquiesçai d’un signe de tête et retournai dans la tente pour plier les duvets. Ensuite, nous nous occupâmes du dôme de tissu qui nous avait abrité cette nuit. Calithra s’était occupé de rassembler nos affaires et s’était assuré que le feu était bien totalement éteint. Lorsque la dernière tente fut rangée dans son sac, Iason le glissa sur son dos et nous enjoint à lui emboiter le pas. Il était pressé de rentrer, ne supportant plus le froid mordant qui nous entourait. La température avait effectivement baissé de plusieurs degrés, je pouvais le sentir. Un ciel couvert nous avait évité le givre, mais une brume épaisse s’était levée en même temps que nous. Il était encore tôt.
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