8.1
Assis chacun sur une chaise devant le bureau du Maître, nous attendîmes patiemment sa réponse. Le vieil homme semblait l’étudier soucieusement et je dus me faire violence pour ne pas lui demander pourquoi. Les mains jointes, le regard baissé et les sourcils froncés, Maître Aloïs ne laissait rien voir de ce qui le tenait dans cet état de mutisme. Lorsqu’enfin ses yeux remontèrent sur moi, je m’impatientai :
« Alors ? Qu’en pensez-vous ? Cela vous semble-t-il être une mauvaise idée ?
- Visionner la mémoire des lieux n’est jamais une mauvaise idée, cependant, j’ai peine à imaginer que nous puissions trouver une réponse là-bas. Et je ne suis pas certain qu’il s’agisse vraiment de celle que tu cherches.
- Aldegrin m’a trahi, c’est un fait. Je le sais, lui affirmai-je, je n’ai pas besoin de le voir pour le croire.
- Voilà une bonne nouvelle. Aldegrin t’a dit ne pas être responsable pour la mémoire des lieux de Yokusai, alors pourquoi souhaites-tu aller là-bas ? Quelle réponse cherches-tu ?
- Elle n’a pas changé, je veux savoir qui m’en veux. Et je pense qu’Aldegrin sait peut-être de qui il s’agit.
- Il est en vie, il serait plus aisé et moins fatiguant de le lui demander. Ne m’as-tu pas dit qu’il tenait à ce que tu le pardonnes ? Voilà une promesse qui devrait le motiver.
- Je ne lui accorderai pas mon pardon. Jamais. Et je ne veux rien venant de lui.
- Tu n’es pas obligé de le pardonner, seulement lui promettre de le faire, insista-t-il.
- Je ne fais pas de promesse que je ne tiens pas. Répondez une bonne fois pour toutes, vous êtes d’accord, oui ou non ? »
Il fit mine de réfléchir mais je le soupçonnais d’avoir déjà pris sa décision.
« J’irai sans vous si vous refusez. Et même si cela doit me prendre des jours pour réussir, je visionnerai la mémoire des lieux.
- Je n’ai pas dit que je refusais, fit-il avec un sourire. J’admets ma curiosité à propos de cet endroit. J’imagine que de nombreux secrets y ont vu le jour. J’y suis allé, bien sûr, mais je n’y ai jamais regardé le passé.
- Bien, nous y allons ? »
Au regard intrigué qu’affichait Calithra, je compris qu’il avait perçu la même chose que moi : Maître Aloïs cachait quelque chose. Si le vieil homme ne voulait rien dire pour le moment, j’étais certain qu’il finirait par le faire.
« Il est un peu tôt, mais… bien, allons-y ! » répondit-il en se levant.
Nous l’imitâmes puis le suivîmes jusque dans le hall. Il passa la porte d’un pas véloce pour son grand âge, puis fouilla dans ses poches.
« Mais où est-ce que je les ai mises ? pesta-t-il, ah ! Les voilà, les petites coquines s’étaient glissées dans la doublure de mon manteau. »
Il agita devant nos yeux un trousseau de clefs qui me fit m’interroger sur son utilisation. Il nous pria d’attendre un instant, puis disparut au coin de la rue.
« Je crois qu’il est parti chercher sa voiture, m’expliqua Calithra en lisant mon interrogation sur mon visage. C’est vrai que c’est peut-être un peu loin à pied pour lui. »
L’instant d’après, un petit véhicule rectangulaire vint se garer devant le manoir. La peinture bleu marine aurait certainement étincelé de mille feux si seulement le soleil n’avait pas été masqué par d’épais nuages. Je m’avançai, intrigué par la bête de métal aux petites roues qui faisait presque ma taille.
« Par les neuf queues du Goupil ! Ne me dis pas que nous allons monter là-dedans ? fis-je à Calithra en faisant un pas en arrière.
- De quoi t’as peur ? me railla-t-il en se dirigeant vers le véhicule. Elle est un peu vieille, mais elle roule. Allez, grimpe ! »
Il se glissa sur la banquette arrière puis tapota à côté de lui pour m’inciter à approcher. À l’intérieur, l’espace me semblait épouvantablement exiguë ; mes yeux examinèrent quelques secondes comment le corps de Calithra pouvait tenir et je fus étrangement surpris de voir qu’il n’était pas plié ou tordu dans une drôle de position. Je m’assis près de lui et claquai la portière derrière moi.
« Attache-toi ! m’ordonna celui-ci en m’indiquant une bande de tissu derrière mon épaule. Tu mets ce truc là-dedans ! »
Il pointa un petit boitier près de ma hanche où un clic se fit entendre dès que j’eus glissé la langue de métal à l’intérieur. Enfin prêts, nous partîmes dans un vrombissement qui ressemblait à celui d’un bourdon. Un très gros bourdon.
« Je n’avais jamais entendu cette expression, d’où elle vient ? m’interrogea Calithra en réfléchissant. Goupil, renard ? Les neuf queues d’un renard ? Un kitsune ?
- Kitsu-quoi ? Oui, un renard à neuf queues.
- Tu dis ça comme si ça existait.
- Je n’en ai jamais vu en vrai. En revanche, on m’a déjà montré un squelette entier, lui affirmai-je en me remémorant la scène. Ils faisaient la taille des renards communs, étaient de la même couleur, sauf qu’ils possédaient neuf queues.
- J’en doute, s’immisça Maître Aloïs. Les Goupils n’existent pas. Mais certains petits malins ont trouvé amusant d’assembler plusieurs squelettes pour faire croire le contraire. Je connais un endroit dans le sud où cela avait attiré des curieux.
- Vraiment ? Oh… Voilà qui explique pourquoi personne n’en a jamais vu de vivant », regrettai-je.
Le Maître avait déjà conduit un moment lorsque sa voiture emprunta une route cabossée et fissurée. De profonds cratères la firent bringuebaler si fort que je me sentis obligé de vérifier qu’elle tenait en un seul morceau. Un coup d’œil vers l’extérieur me fit soudain frémir ; je reconnus certains bâtiments. Une boulangerie à la devanture presque effacée par les années, quelques maisons mitoyennes dont je connaissais les occupants et une école prestigieuse qui n’en avait à présent plus que le titre. Du faste de mon époque ne restait que le souvenir que j’en avais. La grande rue bondée était déserte, les façades, dépeintes, grises, fades, délavées. La rouille avait rongé les balcons en fer forgé, telle des plaies suintantes provoquées par le temps. Si les bâtiments m’avaient paru autrefois si haut, leurs étages étaient accessoires comparé aux gratte-ciels du centre-ville d’Aurora.
Mes muscles se raidirent à la vision d’une grille noire dont j’aurais reconnu le motif entre mille. Haute de deux mètres, il y avait en son centre un diamant noir entouré d’un entrelac de lignes qui se répétait à intervalle régulier. Aldegrin avait été si fier lorsqu’elle avait été installée. Elle lui avait coûté une fortune, mais je n’avais pas souvenir que l’argent eut été un problème pour lui.
Je sentis la main de Calithra se glisser dans la mienne ; au même instant, mon cœur se serra.
La voiture s’arrêta au niveau du portail dont les deux battants étaient aussi ornés de l’emblème de la guilde. J’avais tant voulu revenir dans ce lieu que j’avais occulté les cent quatorze années qui séparaient ma dernière visite de celle-ci.
Je posais un pied hors du véhicule et remarquai immédiatement que toutes les vitres de la bâtisse avaient été brisées. Plusieurs fenêtres étaient ouvertes et battaient faiblement sous la brise matinale. Des volets manquaient, d’autres étaient cassés. Le lierre qui grimpait jadis sur un tier de la façade était sec. Les murs avaient perdu de leur couleur et étaient désormais investis de plusieurs fissures dont certaines accompagnaient la pierre sur toute sa hauteur.
Autrefois, ce lieu me paraissait si chaleureux. Aujourd’hui, il ne m’inspirait que la tragédie que j’avais vécu.
Je me revis passer la porte d’entrée, ma bâtarde sur le dos, à attendre, un sourire malicieux au coin des lèvres, que la grosse voix de mon Maître vienne m’ordonner d’aller la déposer. Je me souvins de celui-ci, m’attendant un soir d’hiver à cette même porte, voulant s’assurer que la tempête de neige de cette année-là n’avait pas eu raison de moi. Je sentis presque le contact de sa main sur mon épaule lorsque j’étais rentré. Et je me rappelai ce sourire si fier qu’il m’adressait toujours après une mission réussie.
« J’imagine que cela n’a plus rien à voir avec tes souvenirs, compatit Maître Aloïs. Si tu as besoin d’un peu de temps…
- Non. Merci mais, j’en ai déjà perdu bien assez. Allons dans le bureau d’Aldegrin, si nous devons découvrir quelque chose, ma main a coupé que ce sera là-bas. »
Près de l’entrée, une simple feuille collée là indiquait que le lieu allait bientôt être détruit. Dans à peine une semaine.
L’intérieur allait de pair avec la vision que j’avais eu dehors : le sol était sale, poussiéreux. Les pièces étaient vides, et les seuls éléments de mobilier restant avaient été détruits. Quelle haine faut-il pour en arriver là ?
« J’aurais dû te prévenir, c’était déjà comme ça quand nous sommes venus la dernière fois. On a trouvé aussi beaucoup de bouteilles vides et de mégots de cigarettes. Des jeunes doivent venir ici pour faire la fête, m’informa Calithra.
- Je n’ai jamais compris pourquoi ils devaient faire ça dans des lieux aussi dangereux, commenta Aloïs. L’insouciance de la jeunesse, j’imagine.
- Oh… Cela ne date pas de la disparition de Black Diamond alors ? questionnai-je.
- Non, c’est beaucoup plus récent. Lorsque ta guilde s’est éteinte, le lieu a été fermé et la plupart des documents et ouvrages présents ont été récupérés. Il fallait des preuves contre ton Maître, et on craignait qu’il n’ait découvert des secrets qu’il n’aurait pas dû.
- Aldegrin a toujours été passionné par le pouvoir qu’offrait la magie. Il a toujours voulu en connaître les limites.
- Et c’est sûrement ça qui l’a conduit sur le chemin qu’il a pris.
- Je ne vous contredirai pas. Mais… fis-je en me tournant vers Calithra, s’il y a tant de passage ici, comment se fait-il que personne n’ait volé mon diamant ? Tu l’as retrouvé sur la table de chevet, bien en vue, n’est-ce pas ? »
Il acquiesça d’un signe de tête puis un mouvement derrière nous attira notre attention.
« C’est moi, je tenais à ce que tu le récupères. »
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