8.2
Je dévisageai froidement Aldegrin qui se tenait dans l’encadrement de la porte. Son sourire amical, son regard attendri, tout chez lui m’énervait.
« Qu’est-ce que tu fous là ? » grognai-je.
À mes côtés, Aloïs le toisait d’un regard sévère.
« Je savais que tu viendrais ici.
- Tu n’as pas compris la dernière fois ?
- Quoi donc ? Que tu veux me tuer ? Si c’était le cas, ce serait déjà fait. Je t’avais dit que tu n’en serais plus capable quand tu me reverrais. »
Je regrettai qu’il me connaisse si bien. J’aurais voulu qu’il ferme son clapet, mais je ne trouvai rien à lui répondre.
« Que faites-vous là ? l’interrogea Maître Aloïs sur un ton glacial que je ne lui avais jamais entendu.
- Vous êtes ?
- Aloïs Alverède, Maître de la guilde Aconitum.
- Aconitum ? Jamais entendu parler.
- Bien sûr que tu en as entendu parler, tonnai-je subitement, tu ne fais que m’épier depuis que tu me sais libre. Arrête ton petit jeu puéril et dis-nous ce que tu viens faire ici.
- Je suis venu t’apporter mon aide. Et te dire qui tu es.
- Comment ça, qui je suis ? »
Il s’avança, la mine soucieuse, jusqu’à être assez proche pour poser ses mains sur mes épaules. Je vis dans son regard les prémices de la culpabilité qui étouffa tout à coup l’envie que j’avais de le repousser.
« Je n’ai jamais su comment t’en parler. Les mots m’échappaient dès que je voulais aborder le sujet. Mais aujourd’hui, je dois tout te dire. Il en va de ta vie.
- Comme si tu t’en inquiétais…
- Tu sais que c’est le cas.
- Si vous en veniez au fait », lui lança Maître Aloïs qui s’était rapproché.
Les deux hommes échangèrent un regard dur, puis Aldegrin reporta son attention sur moi :
« Nos chemins ne se sont pas croisés par hasard. Je connaissais ta mère, Yūka. Une gentille fille, tu lui ressembles beaucoup. Elle m’a parlé de toi, elle m’a dit où te trouver. Hélas, les enfants des rues l’ont fait avant moi et j’ai mis plusieurs années retrouver ta trace. Je lui avais promis de prendre soin de toi. Tu n’as pas été abandonné, pas au sens où tu l’entends. Ta mère t’aimait plus que tout.
- Ah oui ? Drôle de façon de le montrer.
- Elle voulait te protéger. De la famille de ton père. Les Neill.
- Neill ? répéta Maître Aloïs.
- Suis-je sensé les connaître ? » m’enquis-je en arquant un sourcil.
Calithra semblait aussi perdu que moi et restait suspendu aux lèvres d’Aldegrin.
« J’ai tout fait pour que ce ne soit pas le cas, me dévoila-t-il. C’est une famille de mages de rang Z. Ils ne se marient qu’entre eux pour s’assurer la pérennité de leur rang.
- Des consanguins… Joie…
- Bonten, me gronda-t-il brusquement en me secouant par les épaules, tu ne dois pas les prendre à la légère ! Ces gens-là sont dangereux. Ils ne tolèrent pas que leur sang soit dilué. Pour eux, tu n’es qu’un bâtard qu’il faut éliminer. C’est pour ça que ta mère t’a abandonné, elle craignait pour ta vie. Elle est tombée amoureuse de l’un des leurs. Et lui, d’elle. Lorsqu’elle est tombée enceinte, ils ont tenté de le cacher. Ton père était surveillé, ils le soupçonnaient de voir Yūka. Et quand tu es né, ils l’ont su. Ton père voulait organiser votre fuite, mais elle pensait qu’ils vous retrouveraient grâce à lui. Elle s’est débrouillée seule pour te faire disparaître. Elle t’a laissé dans une rue d’Aurora et elle est venue me voir.
- Pourquoi tu me dis tout ça maintenant ?
- Si quelqu’un cherche à te nuire, c’est forcément un membre de cette famille. Et… je regrette de ne jamais t’en avoir parlé. C’est ton histoire, je n’avais pas le droit de la garder pour moi.
- Ça servait tes intérêts, tu avais un mage plus puissant que les autres dans ta guilde, lui reprochai-je.
- Ce secret ne s’est ébruité qu’après Yokusai. Si les Neill ont compris qui tu étais, ils n’ont jamais tenté quoi que ce soit. Sans doute pour ne pas entacher leur réputation.
- Je devrais te dire merci alors ? » fis-je avec amertume.
Ses yeux retombèrent honteusement, comme si je venais de le frapper en plein visage et qu’il avait été incapable d’esquiver.
« Tu crois vraiment qu’après plus de cent ans, un Neill se rappelle de moi ? Ce ne serait pas plutôt Orchid ou Andras ? J’imagine que si tu es encore vivant aujourd’hui, tu as pu partager le secret de ta longévité avec eux.
- Ils sont morts. Figure-toi que les Neill savent également prolonger leur vie. Si pour moi, ça a été un vrai parcours du combattant, pour eux, c’est aussi facile que de se moucher.
- Donc… mon père est vivant ?
- Oui, et je suis persuadé qu’il cherche un moyen de rentrer en contact avec toi. Toutefois, ce n’est pas chose aisé, avec sa famille…
- Pourquoi il voudrait me rencontrer après tout ce temps ? me renfrognai-je à l’idée qu’un inconnu tente de s’incruster dans ma vie.
- Tu es son fils. Et tout ce qu’il lui reste de Yūka. »
Autrement dit, je fais partie du souvenir qu’il a de sa femme. Je refusais d’être un substitut affectif pour cet homme. Je ne voulais pas rencontrer quelqu’un qui n’avait rien eu à faire de moi depuis ma naissance. Aucun lien ne nous unissait. Qu’importait qu’il puisse m’aider contre sa maudite famille !
« Je pourrais essayer de le contacter, intervint Maître Aloïs qui n’avait pas perdu une miette de notre échange.
- Ce ne sera pas si facile, lui répondit Aldegrin, il faut trouver un subterfuge pour que les Neill ne découvrent rien. Sinon ils tenteront de s’en prendre à Bonten plus directement. Et je doute qu’un courrier ou qu’un appel du Maître de la guilde Aconitum passe inaperçu. Tout le monde sait que vous l’avez accueilli.
- Je ne veux pas, dis-je, les poings serrés.
- Ah oui ? Et provenant de celui de Black Diamond, cela passerait mieux, vous croyez ? ajouta Aloïs.
- Je connais mieux les Neill que vous. Je trouverai un moyen.
- J’ai dit que je ne voulais pas ! insistai-je en haussant le ton. Mais que croyez-vous ? Que je vais accepter l’aide de ce type ? Quoi ? Pour pouvoir le remercier plus tard pour la fabuleuse vie qu’il m’a offerte ? S’il n’avait pas été assez stupide pour tomber amoureux de ma mère en sachant parfaitement ce qu’un enfant encourrait s’il venait à naître de leurs petites sauteries, rien de tout cela ne serait arrivé !
- Bonten…
- Non Aldegrin ! Toi qui as connu ma mère, comment tu peux vouloir demander de l’aide à l’homme qui l’a mise dans cette situation. Elle m’a abandonné par sa faute ! Et lui, qu’a-t-il fait ? Organiser notre fuite ? C’est ça qu’il espérait pour ma mère et moi ? Il ne s’est même pas opposé à sa famille.
- Crois-tu vraiment que si tu es encore en vie aujourd’hui, il n’y est pour rien ? Crois-tu que les Neill auraient laissé un bâtard leur échapper ? Cesse donc de te comporter comme un enfant, tu as besoin de lui.
- Non.
- Bonten, m’interpella Maître Aloïs, ça me fait mal de l’admettre, mais il a raison. Ton père est le seul à pouvoir te protéger.
- Je me protégerai tout seul.
- Tu n’as aucune idée de la marche qui te sépare des rangs Z, insista Aldegrin. Tu es plus fort qu’un rang S, mais eux le sont bien plus que toi.
- Qu’est-ce que tu en sais ? J’ai peut-être pris de mon père de ce côté-là.
- Tu veux vraiment le découvrir en te mesurant à eux ? Si tu trompes, tu mourras. Brillante idée !
- En cent ans, ils ont pu changer. Peut-être que je devrais simplement aller leur parler, leur dire que jamais je ne revendiquerai avoir un lien avec leur famille. Qui sait, ils me laisseraient peut-être tranquille.
- Tu n’as rien écouté, hein ? Ils te tueront ! me gronda-t-il fermement. Nous allons contacter ton père, que tu le veuilles ou non.
- Nous ? Oh, vous voilà ami alors ? » fis-je en regardant tour à tour les deux Maîtres.
Aloïs dévisagea Aldegrin ; l’idée, même improbable, semblait le révulser. Puis son visage s’adoucit comme s’il venait de comprendre quelque chose.
« J’imagine que nous ne serons pas trop de deux, répondit-il à l’attention de son confrère, vous connaissez bien cette famille et j’ai suffisamment d’influence pour les empêcher de s’en prendre à Bonten au manoir. Si c’est la seule façon de l’aider, vous y êtes le bienvenu.
- Pardon ? sursautai-je, ahuri.
- Moi non plus je ne m’attendais pas à lui faire une telle proposition, mais tu ne peux pas t’en sortir seul. Si les Neill apprennent que nous essayons de contacter ton père pour qu’il te vienne en aide, qui sait de quoi ils seraient capables ! Et si l’un des leurs a décidé de s’en prendre à toi, il ne va pas s’arrêter. »
Évidemment ! Pourquoi on me foutrait la paix ?
« Bien ! Contactez-le ! Mais dites-lui bien que je ne veux aucun contact avec lui ! » grognai-je, frustré.
Les bras croisés, je leur jetai à tous les deux le même regard noir. J’avais en horreur qu’on puisse passer outre l’une de mes décisions, même si cela devait être pour mon bien. Je pensais qu’il y avait forcément une autre solution et que je ne l’avais pas encore trouvée. Mais peut-être étais-je un imbécile, comme le disait Aldegrin.
Je croisai un bref instant le regard désolé de Calithra. Il semblait être le seul à vouloir comprendre ce que je ressentais vis-à-vis de mon père.
« Que les choses soient claires, ajoutai-je à l’attention d’Aldegrin après un instant, je ne te pardonne pas.
- Je sais. Ce ne sera pas suffisant pour me racheter et je ne le fais pas pour ça. Je souhaite simplement que tu ais une vie normale, que tu n’aies pas à regarder toute ta vie par-dessus ton épaule.
- Je n’en ai rien à faire de tes souhaits. Fais comme ça te chante. »
Ses yeux restèrent posés de longues secondes sur moi. Autrefois, il m’aurait disputé pour le ton rude avec lequel je m’étais adressé à lui. Je regrettai presque de ne pas entendre sa grosse voix me sermonner.
« Nous devrions rentrer, nous avons eu les réponses que nous voulions. Nous devons agir à présent, et le plus tôt sera le mieux », fit Maître Aloïs en se dirigeant vers la sortie.
Calithra se rapprocha soudainement et me chuchota :
« Tu es sûr que tu ne veux pas rester encore un peu ? C’était chez toi ici, et le bâtiment sera bientôt détruit. Tu ne veux pas revoir ta chambre ? Ou un endroit que tu aimais bien ?
- Chez moi ? Non, tout ça n’était qu’un mensonge, dis-je tristement.
- Bonten, fit doucement Aldegrin, ce n’était pas un mensonge. Tu as toujours été chez toi ici.
- Jusqu’à ce que je sois de trop.
- Ne rejette pas le bon à cause du mauvais. Tu aimais cet endroit. Quand tu étais petit…
- Non ! le stoppai-je, ne me fais pas le coup du « quand tu étais petit » ! Tu n’as plus le droit d’en parler, tu l’as perdu lorsque tu as décidé de me trahir. Je vais tolérer ta présence parce que je n’ai pas le choix, mais évite moi autant que possible et je ferai de même, compris ? »
De nouveau, il eut ce même regard qui suppliait pour ma clémence. Mais je refusais de me laisser amadouer. Mes sentiments me privaient déjà d’une justice, il était hors-de-question que la souffrance qui allait avec soit uniquement mienne.
Je me dirigeai à mon tour vers la porte, Calithra sur mes talons.
« Je vous rejoindrai à Aconitum, je vais rester ici encore un peu », fit Aldegrin en baissant la tête.
J’haussai les épaules et sortis pour rejoindre le véhicule. Malgré moi, je me retournai une dernière fois pour contempler la vieille bâtisse qui avait un jour été ma maison. Des flocons de neige commencèrent à tomber et avec eux, un souvenir me revint. Celui du petit garçon que j’étais, essayant de construire son premier bonhomme de neige, poussant encore et encore une boule pour la faire grossir. Un sourire fendit mes lèvres en la revoyant si énorme que je n’étais plus parvenu à la faire rouler. Mes petits pieds étaient allés trouver Aldegrin pour requérir son aide. Bien sûr, il avait grogné qu’il était occupé, qu’il n’avait pas le temps pour ça, mais ma bouille accablée avait eu raison de lui.
« Bonté divine ! De quelle taille veux-tu le faire ? avait-il ri en voyant l’énorme amas de neige qui devait être presque aussi grand que moi.
- Grand ! Très grand ! » avais-je répondu en sautillant sur place, les bras en l’air.
La magie aidant, le bonhomme avait atteint une hauteur phénoménale – pour l’enfant que j’étais – et avait fondu bien après la neige qui recouvrait le sol.
Le bon vieux temps. Mais tout a une fin, n’est-ce pas ?
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