9.1

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  Une semaine avait passé, Maître Aloïs et Aldegrin étaient tombés d’accord sur un plan d’action. Selon ce dernier, les Neill vivaient à Aurora, mais pas complètement. Le commun des mortels étant trop banales pour eux, ils s’étaient créé leur propre endroit où vivre, qu’ils rejoignaient en utilisant un portail dans la ville. Il fallait donc connaître quelqu’un capable de le passer, et c’était ici qu’intervenaient les relations du Maître. Un certain Sasha Hautbois semblait tout indiqué pour cette tache ; je l’avais déjà rencontré deux fois sans connaître son nom. C’était le maire d’Aurora.

Maître Aloïs l’avait contacté et l’homme avait répondu favorablement à sa demande. Voulait-il faire amande honorable après ne m’avoir laissé aucune chance ? Aloïs le pensait.

La neige était tombée pendant la nuit, comme les jours précédents. Je profitais du spectacle dans le jardin, entouré de mes quatre camarades. Chacun de nos pas étaient suivis d’un craquement agréable, et le froid nous obligeait à ne pas interrompre notre balade sous peine de rester gelé jusqu’au printemps.

Nous aurions pu marcher des heures durant si Maître Aloïs et Aldegrin n’étaient pas venu nous trouver. Il était accompagné d’un homme à l’allure élégante. Brun, les cheveux légèrement grisonnant et coiffés en arrière, il portait un costume noir et des gants blancs. Un sous fifre du maire qui vient faire son rapport ? L’homme me regardait avec une drôle d’expression, presque comme s’il était heureux de me voir. Ses yeux semblaient pétiller et je compris qu’il faisait sûrement parti de ces personnes qui tenaient à me rencontrer. Désirée ou non, la célébrité amenait avantage et inconvénient sans distinction.

« Laissez-nous les enfants, s’il vous plaît, ordonna Aloïs en me fixant.

  • Oh, ça sent pas bon ! Qu’est-ce que t’as encore fait ? » me railla Iason avec un large sourire idiot.

Il passa à côté de moi et me fit un clin d’œil avant d’attraper Rosa par la taille pour la tirer plus loin avec lui. Hide les suivit, puis Calithra. Ses émeraudes se posèrent brièvement sur moi, comme pour me dire qu’il voudrait tout savoir de cette conversation.

« Bonten, reprit le Maître, je te présente Sam Neill, ton père. »

L’homme me tendit sa main, un sourire amical sur les lèvres. Je la regardai, les bras croisés. Elle ne m’inspirait que méfiance, haine et colère.

« Je suis absolument ravi de te revoir, dit l’homme au costume qui attendait toujours la main tendue. Tu as tellement grandi !

  • Après cent trente six ans, vous vous attendiez vraiment à retrouver un nourrisson ? répondis-je froidement.
  • Bonten… me gronda Aldegrin.
  • Pour que vous le sachiez, j’avais demandé à ce que nous n’ayons aucun contact, poursuivis-je en l’ignorant.
  • Oui, on me l’a dit, fit-il, amusé. J’espère que tu pardonneras mon égoïsme, je ne pouvais pas répondre positivement à cette requête.
  • Ça n’en était pas une. »

Mais il le sait et il est passé outre. Loin d’être découragé par ma froideur, l’homme s’avança et demanda :

« Pouvons-nous marcher ? J’ai beaucoup à te dire.

  • Puisque mes décisions vous importent peu, pourquoi posez-vous la question ? »

Son sourire s’agrandit puis il passa devant moi et me fit signe de le suivre. Après un regard noir adressé aux deux Maîtres, je lui emboitai le pas. Nous marchâmes un moment ; désormais le froid me paraissait désagréable, et la neige m’insupportait. J’avais la sensation de devoir lutter pour me réchauffer et ma chambre me semblait le meilleur endroit pour le faire.

« Bonten, m’interpella l’homme d’une voix douce lorsqu’il se fut arrêté, je suis sincèrement désolé pour ce que tu as vécu. »

Il attendit une réaction de ma part, puis comme elle ne venait pas, il reprit :

« Je suis venu te dire qui tu es.

  • Un bâtard, je le sais.
  • Mon fils. Et je veux te protéger.
  • Me protéger ? ris-je, vous étiez où lorsque ma mère m’a abandonné ? Vous étiez où lorsqu’on m’a accusé du massacre de Yokusai ? Vous étiez où lorsqu’on m’a scellé ? Vous étiez où lorsque je me suis réveillé ? Vous étiez où lorsque j’avais besoin d’aide pour prouver mon innocence ?
  • Je comprends ta colère, mais laisse-moi t’expliquer. Lorsque que tu es né, ma famille s’est organisée pour te faire exécuter. Il a fallu agir vite, je voulais vous envoyer ailleurs, ta mère et toi. Yūka… Elle s’appelait Yūka.
  • Je sais, Aldegrin me l’a dit.
  • Elle a toujours eu plus d’instinct que moi. J’étais persuadé que vous auriez le temps de fuir, mais… Ma famille connaissait déjà tout de mon projet. Si elle ne t’avait pas abandonné, je doute que tu serais encore en vie aujourd’hui. Ta mère était quelqu’un de profondément doux et gentil. Elle t’aimait énormément, je veux que tu le saches. Je n’imagine pas la douleur qu’elle a dû ressentir en te laissant seul dans cette rue.
  • Elle avait demandé à Aldegrin de prendre soin de moi, donc elle savait où j’étais. Pourtant, elle n’est jamais venue me voir. Pas une fois. Pour quelqu’un qui m’aimait autant que vous le prétendez, elle n’a pas fait beaucoup d’effort. Qu’est-elle devenue ? Elle a rencontré un autre homme et refait sa vie ? Elle a eu d’autres enfants, et elle m’a oublié ? »

Son visage se ferma, tous ses traits semblaient avoir fondu. Avais-je raison ? Lui rappelais-je de mauvais souvenirs ? Oui, mais pas ceux auxquels je croyais.

« Ta mère s’est suicidée, lâcha-t-il d’une voix grave. Je suis désolé de te l’apprendre comme ça. Elle se savait suivie et chaque année lui rappelait que tu grandissais loin d’elle. Elle craignait de foncer un jour tout droit à Black Diamond et de te mettre en danger. Ce qu’elle ne savait pas, c’est que j’œuvrais de mon côté pour que ma famille te laisse tranquille. Après qu’elle ait fui avec toi, je n’ai plus eu moyen de la contacter, elle se cachait autant que possible et… j’avais accepté de rentrer dans le droit chemin. Je devais faire mes preuves, montrer ma loyauté envers ma famille. Ne plus avoir de contact avec elle ou toi. »

Moi et ma grande bouche… regrettai-je.

« Qu’est-ce qui a changé ? l’interrogeai-je. Si vous êtes là, je doute que ce soit parce qu’ils vous ont donné la permission.

  • Depuis peu, je suis l’un des chefs de la famille Neill, répondit-il alors qu’un sourire en coin se glissait sur son visage. Maintenant c’est moi qui donne les ordres.
  • L’un des chefs, c’est-à-dire ?
  • Les Neill sont une très grande famille. Nous ne vivons pas tous au même endroit. Je dirige et prend les décisions pour Aurora et les régions alentours. Un cousin éloigné et une cousine qui l’est encore plus s’occupent du reste. Désormais, je peux donc te protéger, et je le ferai. »

Une lueur déterminée passa dans ses yeux bleus – les mêmes que les miens – puis il se mit à sourire. Était-il sincèrement heureux de me voir ? Je pensais que oui. Mais sa façon de me regarder, comme si j’étais une petite chose précieuse, me dérangeait. Je n’étais plus ce nourrisson qu’il avait dû voir brièvement une fois. J’étais un homme désormais.

« Si je n’avais pas été scellé, je serais mort depuis longtemps et aujourd’hui, nous ne serions pas en train de parler, lui soulignai-je. Vous n’avez jamais tenté de vous opposer à votre famille. Comment puis-je vous faire confiance ? Je ne veux pas de votre aide, je me débrouillerai seul.

  • Tu es le portrait craché de ta mère, aussi entêté qu’elle ! s’esclaffa-t-il tout à coup. J’aime pouvoir la retrouver en te regardant.
  • À croire que je n’ai rien de vous.
  • Bonten, si tu me tutoyais, hein ? Je suis ton père, dit-il sur un ton plus sérieux.
  • Ce n’est qu’un mot. Il n’a pas de sens pour moi.
  • Alors permets-moi de lui en donner un. Le même sang coule dans nos veines. Tu as hérité du gène de notre famille, tu es un rang Z, j’en suis certain.
  • Vous oubliez une chose, je suis un bâtard. Si je suis ce raisonnement, mon sang n’est pas pur. Je ne puis donc être un rang Z, et je préfère de loin mon rang S.
  • Quel enfant borné tu fais ! se moqua-t-il. Peu importe, crois ce que tu veux, cela ne change pas les faits.
  • Je ne suis pas un enfant », grommelai-je durement.

Il répondit par un nouveau sourire, parfaitement immunisé contre ce qui repoussait habituellement les autres. J’espérais qu’il soit déçu, qu’il ne voudrait jamais me revoir, mais son air bienheureux m’indiquait tout le contraire.

Je me décidai à lui poser la question qui l’avait amenée ici.

« Vous avez une idée de qui veut me voir mort ?

  • Tous les Neill, je le crains. Ton retour a fait grand bruit. La rumeur s’est répandue rapidement. Elle n’était pas encore confirmée que ma femme a surgi devant moi pour me rappeler que j’avais promis de ne jamais essayer de prendre contact avec toi, m’expliqua-t-il en riant. Oh, d’ailleurs, tu as un frère. »

Étais-je censé ressentir de la joie ? Si c’était le cas, je ne regrettai pas son absence. Ce frère ne m’inspirait que de l’indifférence. On avait dû lui apprendre dès sa naissance à me détester, et il n’avait jamais dû se demander si je valais la peine de remettre en question cette apprentissage.

« Je lui ai parlé de toi. Il voulait te rencontrer lorsqu’il était petit. Il était excité à l’idée d’avoir un grand frère, mais sa mère a veillé à ce que ça lui passe. Aujourd’hui, il ne veut plus entendre parler de toi.

  • C’est l’histoire de ma vie, soupirai-je.
  • J’espérais que tu aimerais le rencontrer.
  • Vous venez de dire qu’il ne veut plus entendre parler de moi.
  • Il changera d’avis, affirma-t-il.
  • Son nom ?
  • Kelen. C’est un gentil garçon, mais il a tendance à s’attirer des ennuis. Sa mère est très stricte avec lui, elle craint qu’il imite son vieux père, alors il est parfois un peu perdu et ne distingue pas toujours ce qui est bon pour lui. J’ai une photo, tu veux la voir ? »

Quel intérêt ? Je ne comprenais pas pourquoi il me parlait de son fils. Pourquoi il tenait à ce que je vois à quoi il ressemble. Au mieux, je m’accordais à le plaindre d’être né dans une telle famille. Jalousie, haine, amour, je n’arrivais à le relier à aucun sentiment.

Devant mon silence, il glissa la photo sous mes yeux. Le garçon avait pris la pose sur une chaise sculptée de roses avec des dorures rappelant une ancienne époque. Son visage ennuyé sous-entendait qu’il avait pris part à l’exercice par obligation. Ses yeux étaient bleus, comme les miens, comme ceux de notre père. Ses cheveux courts et brun étaient rasé sur les côtés de son crâne et coiffé en arrière sur le dessus. Cela lui donnait un air élégant et le faisait ressembler à son géniteur.

L’homme sortit une seconde photo de la poche intérieure de son manteau. Dessus, une femme tenait un bébé dans ses bras, un sourire radieux sur les lèvres.

« C’est ta mère avec toi, dit-il en me la tendant. J’ai pris cette photo quand tu es né, et je la garde précieusement depuis. Regarde comme elle était heureuse ! »

Notre ressemblance était flagrante, il n’avait pas menti. La forme du visage, le nez, la bouche, j’avais tout pris d’elle, sauf les yeux. Elle était magnifique. La douceur de cette femme transparaissait à travers cette simple image. La façon qu’elle avait de me tenir comme si j’étais la chose la plus précieuse au monde, un regard fier et comblé dans ses yeux sombres. Ou peut-être voulais-je m’en convaincre à cause de tout ce qu’il avait dit.

Je fis un pas en arrière en remarquant soudain notre proximité.

« Tu peux la garder si tu veux. »

Il me tendit de nouveau la photo que je n’osai prendre.

« Est-ce que ça va la ramener ? me renfrognai-je. Est-ce que ça me permettra de la rencontrer ? De lui parler ? Nous savons tous les deux que non, alors n’essayez pas de m’amadouer avec une photo.

  • Je sais très bien que je n’ai pas su la protéger, Bonten. Je m’en voudrais toute ma vie pour cela. À cause de moi, tu as manqué d’une mère. Et d’un père. J’aurais dû être moins idiot, moins insouciant. Vous en avez payé le prix tous les deux. J’aimerais que tu me laisses une chance d’essayer de te protéger. Tu es en vie, alors il n’est pas trop tard. »

Sa voix avait pris un ton sérieux, presque suppliant. Il souffrait encore de la perte de ma mère et semblait sincère. Mais je n’avais jamais été de ceux qu’on protège et l’idée même d’en faire partie me paraissait contre nature.

« Bonten, m’interpella-t-il en s’autorisant à poser sa main sur mon épaule, est-ce que tu veux bien ? Je le ferai même si tu me dis que non, mais… je voudrais vraiment que tu acceptes mon aide.

  • Je n’ai pas vraiment le choix, soupirai-je. Admettons que je sois aussi fort que vous, je ne peux tout de même pas affronter toute votre famille.
  • Je vais trouver qui s’en prend à toi, promit-il, ensuite, tu pourras avoir une vie paisible.
  • Ça, c’est mal me connaître. Je suis un aimant à problème.
  • Mais désormais, tu pourras toujours compter sur moi.
  • Nous verrons.
  • Alors ? Est-ce que tu la prends ? insista-t-il en me présentant de nouveau la photo.
  • C’est la seule que vous ayez d’elle ?
  • Oui. J’ai pu la garder secrètement près de moi toutes ces années.
  • Alors, gardez-la. Elle est précieuse pour vous, je le vois bien. »

Il promit d’en faire une copie puis m’annonça qu’il devait repartir. Il allait mener l’enquête dans sa propre famille et ordonner qu’on me laisse tranquille sous peine de représailles. J’ignorais si sa menace avait une chance d’effrayer quiconque, mais il semblait confiant.

« Je reviendrai bientôt, me dit-il avant de partir, nous pourrons parler plus amplement de ta mère la prochaine fois, si tu le souhaites. »

Il amorça un geste pour me prendre dans ses bras puis se ravisa et me tendit sa main. Un large sourire éclaira son visage lorsque je la serrai.

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