10.1
Le lendemain matin, je me levai sans un bruit pour ne pas le réveiller. J’avais besoin de faire le point, d’être un peu seul. Il se passait trop de choses dernièrement, et je n’étais pas certain de parvenir à prendre assez de recul sur la situation. Je regardai quelques secondes son visage endormi et paisible. Adorable. Puis je sortis dans le couloir aussi discrètement que possible et refermai la porte avant de me diriger vers ma chambre lorsqu’une voix me fit sursauter :
« Bonjour bel étranger, d’où venez-vous comme ça ? »
Je me retournai pour découvrir Iason dont le regard suspicieux était déjà posé sur la porte de la chambre de Calithra.
« Tu m’as fait peur ! le grondai-je tandis que mon cœur continuait de tambouriner dans ma cage thoracique. Comment se fait-il que tu sois déjà debout ?
- Le suspect évite la question, répondit-il en faisant semblant de noter dans un carnet invisible. Cheveux en bataille, vêtements d’hier, il n’a pas dormi dans sa chambre.
- Iason…
- Rien n’échappe à mon œil de lynx ! » me lança-t-il avec un sourire satisfait avant de passer à côté de moi, l’air amusé.
Il disparut au bout du couloir sans rien ajouter, mais je pressentis qu’il n’en resterait pas là. Je priai pour qu’il n’ait pas totalement compris ce qu’il se passait entre Calithra et moi, mais… Il y a peu de chance…
Je passai dans ma chambre pour me changer et décidai d’aller faire un tour. L’air vivifiant du dehors couplé à l’absence de présence dans les rues d’Aurora ressemblait à un paradis pour moi. Je regrettai presque que Calithra ne soit pas avec moi pour en profiter, mais il n’aimait guère le froid et encore moins se lever de bonne heure.
Je marchais en souriant bêtement, repensant à la veille, à sa bienveillance. N’avait-il pas toujours su comment me rassurer ? Je ne me souvenais pas quand j’avais commencé à éprouver quelque chose pour lui. Avais-je été réellement indifférent une seule seconde ? Mon ego voulait répondre « Bien sûr ! », et rejeter l’idée que j’avais besoin de lui désormais. Je voulais avoir besoin de lui.
Comme chaque matin, je marchais un long moment. Lorsque je pris le chemin du retour, j’étais presque arrivé à Aconitum quand j’entendis des pas résonner derrière moi. Trop rapide pour que cela ne me paraisse pas étrange. Une lame s’abattit sur moi que j’évitais de justesse sans trop savoir comment, puis une deuxième suivit, déchirant la manche de mon manteau et entamant la chair en dessous. J’attrapais les poignets de mon assaillant encapuchonné dans un long manteau noir pour éviter une nouvelle attaque et essayai de voir son visage. C’est alors qu’il se jeta sur moi, le poids de son corps me faisant tomber à la renverse. Si je le lâchai, j’étais certain qu’il prendrait l’avantage. Je m’accrochai à lui malgré la douleur de mon bras ensanglanté. Il tomba avec moi, se dégagea de ma prise et leva un de ses poignards. Sa capuche était retombée, et me laissa découvrir son visage. La lame fila droit vers ma cage thoracique mais j’arrêtai son geste une nouvelle fois.
« Pourquoi tu n’utilises pas la magie ? Tu as peur de perdre ? le provoquai-je en plantant mon regard azur dans le sien.
- Pour un vulgaire bâtard comme toi ? Je ne te ferai pas ce privilège !
- Oh si ! Si tu tiens à ta misérable vie, tu vas me l’accorder. »
L’air se mit à vibrer entre nos deux corps, prêt à exploser. Nous le sentîmes tous les deux, mais il ne chercha pas à se défendre. Il me laissa le projeter et s’écrasa lourdement sur le sol un peu plus loin. Il n’émit pas un cri, rien. Il se contenta de se relever et de serrer ses armes dans ses poings.
« Alors tout ce temps, c’était toi ? l’interrogeai-je, furieux. Pourquoi ?
- Tu sais pourquoi. Tu ne devrais pas exister.
- Mais j’existe. Toi et ta famille, cela fait cent trente six ans que vous me pourrissez la vie. Ça s’arrête aujourd’hui.
- Parce que tu crois que tu peux me battre ?
- Je ne suis pas passé par toutes ces épreuves pour échouer ici, Kelen. »
Il sembla surpris que je connaisse son nom. Il fronça les sourcils puis m’adressa un regard mauvais qui me laissa comprendre à quel point il me haïssait.
« Il t’a parlé de moi, hein ? Il a sûrement oublié de te dire à quel point ton existence a pourri la mienne. Bonten par-ci, Bonten par-là. Il n’a que ton nom à la bouche. Il ne voit que toi, ne s’inquiète que pour toi. Il pourrait m’arriver n’importe quoi, il n’en a rien à faire. Mais si c’était toi… il accourrait dans la seconde.
- Le pauvre chéri n’a pas l’attention de son papa, le raillai-je. Je n’ai jamais eu de famille, moi ! Ma mère est morte, je ne l’ai même pas connue ! Tout ça à cause de la tienne ! Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez vous ? Vous ne pouviez pas nous foutre la paix ?
- T’auras la paix quand tu seras mort, Boucher », rétorqua-t-il en relevant le menton.
Il se jeta de nouveau sur moi, déterminé à en finir. Mais j’avais bien l’intention de le faire céder. Il allait devoir s’abaisser à utiliser la magie s’il tenait à me tuer. Les pieds parfaitement ancrés dans le sol, je restai droit face à lui. Je ne reculerai pas. Je projetai avec force mon esprit autour du sien pour y trouver une ouverture tandis que mon corps préparait déjà la seconde attaque. L’air autour de moi était pesant, lourd, chargé d’une énergie soumise à ma volonté. Lorsqu’il fut sur le point de m’asséner un nouveau coup, son corps fut violemment rejeté en arrière et comme la première fois, il chuta brutalement sur le sol. Il se releva avec le même regard déterminé et je dus recommencer plusieurs fois, persuadé qu’il finirait par céder.
Cependant, je dus reconnaître que nous avions un point commun : nous étions aussi entêtés l’un que l’autre. Alors même que son front saignait près de la naissance de ses cheveux et que ses vêtements étaient déchirés à plusieurs endroits, il ne cessait de se relever et de foncer sur moi. Je sentais sa résistance à chaque fois que j’essayais de pénétrer son esprit ; lorsque j’étais sur le point de faire une percée, il se concentrait pour me rejeter.
« Il est encore temps d’utiliser la magie, ou d’abandonner, à toi de voir, lui lançai-je.
- Dans tes rêves ! Toi, abandonne !
- Dans ce cas, j’ai simplement à attendre que tu t’épuises, et je gagne. »
Cette perspective ne sembla pas l’enchanter. Il savait que j’avais raison.
« Bien, tu l’auras voulu. Je vais te montrer la différence entre un Neill et un bâtard », fit-il en lâchant ses poignards.
Il ne me laissa pas le temps de répliquer et me renvoya chacune de mes précédentes attaques successivement. Son visage se décomposa en voyant que je n’avais pas bougé d’un pouce. Un sourire se glissa sur mes lèvres ; nous venions tous deux d’avoir la preuve que j’étais aussi puissant que lui. L’idée me plaisait, nous allions pouvoir nous battre d’égal à égal.
Soudain, tandis que je bloquais l’une de ses tentatives, il rappela ses armes et les envoya droit sur moi. Il avait agi si vite que je n’étais pas certain de parvenir à les stopper à temps.
« Les garçons ! » gronda tout à coup une voix.
À ma surprise, elles se stoppèrent net à quelques centimètres de moi. Je vis tout à coup notre père se rapprocher et nous regarder tour à tour, ahuri.
« Vous étiez en train de vous battre ? Je ne rêve pas ? » poursuivit-il en fronçant les sourcils.
Kelen baissa la tête et se détourna pour éviter son regard.
« Il est à peine huit heures ! Kelen, qu’est-ce que tu fais là ? »
Le jeune homme ne répondit rien.
« Ta mère va être furieuse en voyant tes vêtements ! Tu es blessé ? Et toi Bonten, ça va ?
- Si vous cherchez toujours qui tient à me voir mort, regardez donc par-là, dis-je en désignant le jeune homme du menton.
- Pardon ? Kelen, est-ce que c’est vrai ? Tu essayais de tuer ton frère ?
- C’est pas mon frère ! riposta-t-il en nous fusillant du regard.
- Que tu le veuilles ou non, il l’est.
- Non, il n’est rien pour moi, sauf un problème. Tout le monde n’arrête pas de me dire que tu veux faire de lui ton héritier ! Et je sais que c’est vrai ! Tu n’en as que pour lui, encore plus depuis qu’il est de retour ! Si seulement il avait pu ne jamais réapparaître ! »
Je m’attendais à voir notre père exploser, mais il se contenta de sourire d’un air attendri.
« Kelen… fit-il en s’approchant de son fils, regarde-moi, s’il te plaît. »
Celui-ci releva la tête, les yeux remplis de larmes malgré sa colère. Sam s’approcha de lui et posa une main sur son épaule.
« Bonten n’est pas un Neill, il n’en sera jamais un et il ne voudra jamais l’être. Il ne sera jamais mon héritier. J’ignore qui t’a raconté ça, mais réfléchis un instant. Tu crois vraiment que ton frère voudrait prendre ta place ?
- Il l’a déjà fait, marmonna-t-il.
- C’est faux, je vous aime tous les deux.
- Non, tu n’en as rien à faire de moi ! Depuis toujours, tu ne parles que de lui. Il n’y a que lui qui compte. Quand j’ai commencé le piano, la première chose que tu as dit à maman, c’est « tu crois que Bonten aime le piano ? », quand je me suis cassé le poignet, tu lui as dit « tu crois que Bonten est déjà allé à l’hôpital ? ». Tu veux que je continue ?
- Je suis désolé. Tu as raison. Mais Bonten n’y est pour rien.
- Voilà, tu le protèges encore !
- Kelen, tu es en âge de comprendre maintenant. On m’a privé de mon premier fils. Je ne pouvais pas simplement l’effacer de ma mémoire. Je suis navré si je t’ai laissé penser que tu ne comptais pas pour moi. Mais j’en mourrai s’il arrivait quelque chose à l’un de vous deux. »
Son regard passa tour à tour sur chacun d’entre nous, fier et aimant. Kelen parut s’apaiser, quant à moi, je détournai les yeux. Il était peut-être mon père, mais il restait un étranger. Son affection glissait sur moi comme la pluie sur les feuilles.
« Vous voulez bien faire la paix, tous les deux ? » ajouta-t-il avec un sourire.
Nous nous regardâmes, mon frère et moi, comme deux chiens prêts à se battre, tentant de comprendre les intentions de l’autre. Les bras croisés, le buste de trois quart, Kelen pesait le pour et le contre. De mon côté, je le fixais silencieusement, songeant que le jeune homme n’avait pas une vie facile. Être un Neill imposait beaucoup de contraintes, et grandir dans l’ombre d’un frère qu’il ne connaissait pas et qu’on lui avait appris à détester avait dû plus d’une fois ébranler son estime de soi.
Je fis quelques pas dans sa direction et déjà, je vis du coin de l’œil le sourire de notre père. Kelen m’observa sans un mot.
« Il a raison, arrêtons de nous battre, fis-je en lui tendant la main, laissons tout cela derrière nous. »
Il hésita, puis finalement s’approcha pour la serrer.
« D’accord. Désolé d’avoir essayé de te tuer.
- Tu n’es pas le premier, répondis-je en esquissant un sourire.
- Ah, ça, ce sont mes fils ! s’enthousiasma Sam en glissant une main sur nos épaules. Je savais que vous vous entendriez bien, tous les deux !
- Papa… On ne se connait même pas, grommela Kelen en levant les yeux au ciel.
- Mais c’est le début d’une belle relation fraternelle !
- Oui… J’apprécie tant qu’on essaye de me tuer, fis-je en échangeant un regard entendu avec mon frère.
- Vous en rirez dans quelques temps ! nous assura-t-il avec amusement. Vous vous êtes bien arrangés tous les deux, allez, venez, allons soigner tout ça ! »
Nous nous rendîmes à l’infirmerie de la guilde. Je fouillai dans les placards pour en sortir désinfectant, compresses et bandes. Puis je posai dans un coin mon manteau et retirai précautionneusement mon pull pour découvrir une large entaille sur mon avant-bras. Immédiatement, Sam s’avança, armé d’une compresse imbibée.
« Je peux le faire tout seul, lui indiquai-je.
- Je sais. Allez, fais-moi voir ça !
- Tu vas t’y habituer, il est toujours comme ça », fit Kelen en jetant son manteau sur un lit un peu plus loin.
Je le laissai saisir mon poignet et passai le désinfectant sur la plaie. Je me raidis en sentant un picotement désagréable s’emparer de la zone, et cela fit sourire notre père.
« Tu ne l’as pas loupé, commenta-t-il à l’attention de Kelen en examinant la blessure de plus près.
- Il m’a surpris, grognai-je. Aïe ! Eh, doucement !
- Allez, tu es un grand garçon, ne chouine pas pour si peu, me railla-t-il en tapotant brièvement ma tête. Voilà, plus qu’un bandage, et tu seras comme neuf ! »
Derrière lui, le regard de Kelen ne nous quittait pas. Sa colère s’était évaporée, mais il était soucieux. Peut-être se demandait-il si son père allait faire plus attention à lui ? Ou peut-être craignait-il de le voir s’éloigner un peu plus, maintenant qu’il m’avait retrouvé.
« Allez mon grand, à ton tour, fit Sam en lui faisant signe d’approcher. Ta mère me tuerait si elle te voyait dans cet état.
- Tu n’as qu’à rien lui dire, soupira-t-il.
- Et je signerai un peu plus mon arrêt de mort ! Tu sais qu’on ne peut rien lui cacher, rit-il.
- D’ailleurs, qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’as pas dit que tu devais le voir, lui reprocha-t-il sur un ton accusateur en m’indiquant des yeux.
- C’est vrai, l’appuyai-je, qu’est-ce que vous étiez venu faire ici de si bon matin ?
- Ton Maître m’a dit que tu te levais toujours tôt. Le moment me paraissait propice pour une discussion. Je n’ai pas pu te prévenir comme tu n’as pas de téléphone. Et puis, je voulais te faire la surprise !
- Maître Aloïs aurait dû préciser que j’aime être seul, à cette heure-là.
- Pas lui, l’autre.
- Aldegrin ? Il n’a jamais été mon Maître.
- Je sais ce qu’il est pour toi, répondit-il plus gravement.
- Vous paraissez ne pas l’apprécier.
- Il a trahi la confiance de ta mère, et la tienne. Il a peut-être pris soin de toi, mais ça ne change rien à ce qu’il t’a fait. Je suis cordial avec lui, mais ça s’arrête là.
- Vous ne me demandez pas de ne plus le voir ?
- Tu es assez grand pour décider ça tout seul. Je n’ai pas à interférer dans votre relation. Et puis, tu m’écouterais ?
- Non », avouai-je.
Il plissa les yeux dans ma direction, esquissant un sourire puis Kelen s’approcha en quittant maladroitement un sweatshirt bleu qui semblait trop grand pour lui. Le tissu avait mieux résisté que celui du manteau. Les traces de sang près des coudes attestaient de la violence de nos échanges. En les observant, je vis plusieurs coupures et zones rouges : il n’allait pas tarder à avoir des bleus.
« Désolé, dis-je finalement.
- J’en ai vu d’autres, fit-il en haussant les épaules.
- Pour être sûr, la mémoire des lieux et la broche, c’était toi ?
- Oui.
- Et est-ce que c’est toi qui m’as empêché de perdre la tête quand j’étais enfermé ? Tu voulais me punir ?
- Oh, euh… non ! sursauta Sam, ça, c’était moi ! Kelen n’était pas encore né. Je savais que tu n’allais pas ressortir de sitôt et j’espérais pouvoir te préserver. Seul avec toi-même, avec l’impossibilité de bouger, je me disais que chaque jour éroderait ta conscience et je ne pouvais pas le permettre. Que serait-il resté de toi, à la fin ?
- Alors vous saviez où j’étais ?
- Oui. Toutefois, comme je te l’ai dit, je ne pouvais pas agir. Je comptais le faire bientôt, mais tu m’as pris de court.
- Je n’aurais jamais cru dire cela un jour, parce que chaque seconde où mes hallucinations se mélangeaient au réel était un supplice, mais… merci. »
Dès qu’il eut fini de soigner Kelen, Sam m’annonça qu’ils allaient repartir et promit que nous nous reverrions bientôt. Il ne semblait pas considérer la possibilité que je ne veuille pas le revoir, lui, ou même son fils. Mais je n’avais pas encore décidé si je voulais lui accorder une place dans ma vie.
Il me tendit sa main que je serrai puis Kelen l’imita, me fixant comme s’il craignait que je l’ignore.
« On repart de zéro, hein ? » fit-il d’une petite voix.
J’acquiesçai d’un signe de tête et pris sa main. La rancune n’avait jamais été une de mes alliés. C’était peut-être ça, mon problème, après tout ? Je passais trop vite outre les offenses et les préjudices. Une fois brisé, on pouvait recoller un vase, il n’en restait pas moins morcelé ; mais on pouvait choisir de ne plus y prêter attention. J’avais décidé de faire partie de ceux-là.
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