10.2

7 minutes de lecture

Après leur départ, je me rendis au réfectoire. Calithra n’allait pas tarder à se lever et je voulais l’y attendre. Il arriva peu après, l’air à moitié endormi, baillant à s’en décrocher la mâchoire puis, dès qu’il me vit, son visage changea pour laisser place à une expression radieuse.

« Qu’est-ce qui t’es arrivé ? s’inquiéta-t-il en attrapant mon poignet pour examiner mon bandage.

  • J’ai rencontré mon frère, entre autres. Mais tout va bien.
  • Tout va bien, mais tu es blessé.
  • Oui.
  • Tu ne vas pas m’en dire plus ?
  • Plus tard. J’ai faim.
  • Tu peux faire deux choses à la fois, non ?
  • Ce n’est pas un sujet pour un petit déjeuner. Et je ne veux pas que tout le monde écoute notre conversation. Je sais que tu les apprécies pour la plupart, mais les membres d’Aconitum sont plutôt indiscrets quand il s’agit de moi.
  • Tu exagères.
  • Non.
  • Si.
  • Non.
  • Si », fit-il avec un large sourire en posant brièvement son doigt sur mon nez.

Ne souris pas, ne souris pas ! Évidemment, l’échec fut total ; une fente se dessina sur mon visage. Comment résister à ça ?

« Allez, viens ! Plus vite tu auras mangé, plus vite tu me raconteras ! » poursuivit-il en me tirant dans la grande salle.

Nous y retrouvâmes nos trois amis, déjà installés. Immédiatement, Iason se pencha pour chuchoter à l’oreille de Rosa. Toi, sale commère ! bougonnai-je intérieurement. La jeune femme lui adressa un regard entendu puis ses yeux glissèrent sur Calithra et moi. Ses lèvres restèrent closes, du moins, jusqu’à ce que nous revenions avec nos plateaux :

« Alors les garçons, tout va comme vous voulez ? »

Elle sait… tout le monde va savoir, me lamentai-je en feignant l’indifférence. Elle nous regardait avec un air si innocent que je faillis en douter. À ses côtés, Iason arborait un – trop – large sourire et nous observait, la tête posée contre le dos de sa main, comme un lion caché dans les hautes herbes de la savane, guettant le moment propice où sauter au cou de sa proie.

« À merveille, soufflai-je en le fixant sans ciller.

  • Ça va ? Vous êtes bizarres ce matin », remarqua Calithra en les dévisageant tour à tour.

Hide étouffa un rire, tandis que l’intensité du regard de Iason et de Rosa augmenta.

« Allez, vous pouvez nous le dire ! s’enthousiasma-t-elle en trépignant d’impatience.

  • J’ai croisé Iason dans le couloir ce matin, dévoilai-je à mon bien-aimé en soupirant.
  • Ah ! Et l’information s’est répandue comme une trainée de poudre, conclut-il en pouffant de rire.
  • Il n’y a que nous trois au courant, se défendit Iason, si quelqu’un d’autre sait, c’est que vous n’aurez pas été très discret. »

Il reporta son attention sur mon bandage quand une voix nous interrompit :

« Bonten ? Je peux te déranger un instant ? »

Sam se tenait à côté de notre table, Kelen derrière lui.

« Vous n’étiez pas partis ? demandai-je en fronçant les sourcils.

  • Si, mais Kelen voudrait rester avec toi. Il veut te connaître. »

À l’évocation de son nom, les yeux de Calithra filèrent d’un trait sur moi, une lueur inquiète dans le regard.

« C’est vrai ? Tu es sûr de toi ?

  • Oui, répondit le jeune homme en baissant les yeux. Tu es d’accord ? »

Bien qu’il eût essayé de me tuer, je ne le détestais pas ni n’éprouvais de haine à son égard. J’avais de la peine pour lui, pour la vie qui lui était imposée. En dehors de son cercle familial, il ne connaissait personne. Il ne connaissait sûrement rien du monde extérieur non plus. Moi qui avais quitté ma bulle, je ne pouvais le laisser dans la sienne.

« Bien sûr.

  • Je savais qu’en ta qualité de grand frère, tu te soucierais de lui, fit Sam avec fierté.
  • Grand frère ? répéta Iason. Pardon ? On a loupé un épisode ? »

Les yeux ronds, je dévisageai mon père. C’était comme s’il était certain que notre relation aboutirait à cela : deux frères. Calithra se leva aussitôt et tendit une main amicale vers Kelen.

« Moi, c’est Calithra. Enchanté.

  • Le petit ami, si j’ai bien suivi votre conversation », répondit-il en la saisissant.

Je détournai le regard, l’air de rien, mais j’avais envie de disparaître. Ce terme officialisait bien trop les choses ! Je priai pour qu’on me laisse le temps de me faire aux regards des autres. J’étais certain qu’ils allaient me voir différemment – Eh oui, moi aussi, je peux aimer quelqu’un, surprenant ? – et je craignais tout autant que la vision qu’ils avaient de Calithra puisse changer aussi. Ce dernier ne semblait pas s’en inquiéter. Un papillon, voilà ce qu’il est ! Virevoltant insouciamment au gré de ses envies, sans jamais douter, sans jamais se poser de questions.

« Voici Rosa, Iason, et Hide, indiqua-t-il encore au jeune homme qui fit un signe de tête à chacun.

  • Bien, les enfants, j’ai fort à faire, je laisse mes deux garçons à vos bons soins », ajouta Sam en ignorant le regard agacé que je lui lançais.

Il fit un geste de la main et disparut aussitôt comme il était arrivé.

« Votre père a vraiment l’air cool, s’amusa Iason.

  • Ce n’est pas mon père, grognai-je. Enfin, si. Mais… Bref, tu sais.
  • Assieds-toi ! Est-ce que tu as faim ? » s’enquit Hide en glissant un sourire vers Kelen.

Il hocha la tête puis vint s’asseoir à mes côtés, posant un instant les yeux sur moi pour être certain que j’étais d’accord. Hide bondit aussitôt sur ses pieds, criant qu’il allait lui chercher son petit déjeuner. En face de nous, Iason avait pris un air de détective, nous dévisageant tour à tour en plissant les yeux.

« Quoi ? soupirai-je.

  • Je cherche la ressemblance.
  • Arrête, tu vas les mettre mal à l’aise, le gronda Rosa.
  • C’est le but de l’opération, ma chère, gloussa-t-il. Eh, c’est quoi ce bandage d’ailleurs ? Calithra a été un peu trop passionné ? »

Le corps figé, les joues rouges, il me fallut quelques secondes pour revenir à moi et lui adresser un regard noir.

« Tu sais que ça le gêne », lui chuchota sa dulcinée en lui donnant un coup sur le crâne.

Sous la table, la main de Calithra avait rejoint la mienne.

« Non, c’est moi qui lui ai fait ça », avoua Kelen, le visage fermé.

Il y eut un blanc. Par chance, Hide revint avec un plateau bien garni qu’il déposa devant le jeune homme. Iason s’apprêtait à ouvrir la bouche, mais Rosa lui donna un nouveau coup dans les côtes, une expression sérieuse sur le visage.

« Tu es un Neill, tu n’es pas censé parler à Bonten, n’est-ce pas ? l’interrogea Calithra.

  • Mon père me l’autorise. »

Il ne dit pas un mot sur le déroulement de notre rencontre ni sur la cause de ma blessure. Et j’en fis de même.

« Est-ce que ça veut dire que les choses changent, dans ta famille ? » ajouta-t-il.

Kelen le regarda durement puis baissa les yeux. « Non, rien ne changera jamais », voilà ce qu’il aurait voulu dire. Cela se lisait sur chaque trait de son visage.

« Kelen veut voir les choses différemment. C’est suffisant, dis-je doucement.

  • Mais est-ce que ça ne va pas lui causer de problèmes ? Les Neill veulent te voir mort. L’un d’eux, ou peut-être même plusieurs ont déjà tenté de te faire enfermer de nouveau. Comment tu crois qu’ils vont réagir avec un Neill à tes côtés ?
  • Ça, c’était aussi moi, l’informa l’intéressé. Je croyais que… qu’il fallait qu’il disparaisse. Mais…
  • Pourquoi ? Il ne t’a rien fait. »

Le ton de Calithra était devenu plus sec. Les sourcils froncés et les bras croisés, il attendait une réponse que Kelen était incapable de révéler.

« Est-ce que tu as une petite idée de ce qu’il a vécu à cause de ta famille ? Pourquoi vous ne pouvez pas lui foutre la paix ? poursuivit-il.

  • Ce n’est pas sa faute. On lui a appris à me détester, mais il voulait me rencontrer depuis longtemps, expliquai-je.
  • C’est papa qui te l’a dit ? me demanda Kelen.
  • Qui d’autre ? Il a la langue trop bien pendue.
  • Et tu n’as pas tout vu. Attends de le connaître un peu plus ! »

Son visage s’éclaira, une fente timide se dessina sur ses lèvres. Nous échangeâmes un regard puis il se tourna vers son plateau et mordit dans un croissant. Autour de la table, je ne vis que des sourires remplacer la méfiance que les questions de Calithra avaient installées. Ce dernier serra doucement ma main, comme pour me signifier qu’il était heureux de la tournure que prenaient les choses.

« Dîtes les gars, je dois aller faire réparer mon téléphone qui a malencontreusement chuté dans les escaliers. Ça vous dit d’aller au centre commercial avec moi ? On pourrait aller faire du shopping après ! proposa Rosa en coulant un regard vers Hide qui bombait déjà le torse.

  • Où tu iras, j’irai, répondit Iason en déposant un baiser sur sa joue.
  • C’est comme une galerie marchande ? demandai-je.
  • C’est la même chose, à ceci près que ce doit être bien différent de ton époque. Mais tu pourras te racheter des fringues, et ça, c’est cool ! » fit-elle, peut-être un peu trop emballée par cette perspective.

Manifestement, elle avait encore oublié que je n’avais pas un sou en poche. Il allait d’ailleurs falloir que je remédie à cela, et très vite. Maître Aloïs n’allait pas indéfiniment me garder à Aconitum sans rien en retour.

« J’imagine qu’il y aura beaucoup de monde, soupirai-je. Ce sera sans moi.

  • Comme si j’allais te laisser refuser. Tu viens ! m’ordonna Calithra en glissant son bras autour du mien.
  • Bien, comme tu veux.
  • Tu vois ! Quand je te dis que tu ne sais pas lui résister ! » me fit remarquer Iason.

Je ne veux pas, c’est toute la nuance, mon cher.

« Est-ce que… je peux venir ? hésita Kelen.

  • Bien sûr, l’invitation était pour tout le monde », dit Rosa en lui adressant un sourire chaleureux.

Son comportement tranchait avec le jeune homme sûr de lui qui m’avait agressé plus tôt dans la matinée. Il ne soutenait jamais le regard des autres, fixait ses pieds, tordait nerveusement ses doigts et sa voix manquait d’assurance.

Commentaires

Annotations

Vous aimez lire Charlie V. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0