10.3
Dès que le dernier bol de chocolat chaud fut avalé, nous rendîmes nos plateaux et allâmes dans le hall d’entrée. Là, Aldegrin attendait et s’approcha dès qu’il me vit.
« On va chercher nos affaires, je te prends ton manteau », m’indiqua Calithra en grimpant les escaliers.
Aldegrin dévisagea Kelen, et celui-ci recula comme s’il craignait de se faire gronder.
« J’ai croisé ton père, il m’a dit ce qu’il s’est passé. Alors, c’est fini ? Tu vas pouvoir vivre tranquillement maintenant ?
- Ai-je déjà connu la tranquillité ?
- Je te le souhaite. Tu n’auras plus à te soucier de moi, ça te fera une épine en moins dans le pied. Je vais m’en aller, tu es en sécurité maintenant, avec ton père à tes côtés. »
Je restai silencieux. Ne sachant si je devais exploser ou m’en féliciter. Ne te bats pas pour moi, surtout !
« Bien, vas-t-en.
- Bonten…
- J’espère que tu penses chaque seconde de ta vie à tous ces gens que tu as tués. À toutes ces familles que tu as détruites. À ce que tu m’as fait. Et que cela te hante.
- C’est le cas, confessa-t-il tristement. J’ai parfaitement conscience que j’ai rejeté la seule personne qui a donné un sens à ma vie.
- Imbécile… »
Aldegrin avait de nombreux défauts, mais je le croyais quand il disait que ses actes pesaient encore sur sa conscience. Cependant, il semblait que le pire pour lui eu été de me trahir. Cela le touchait plus que le reste. Cela aurait dû me révolter – ma vie ne valait pas plus que celles des autres –, mais… son aveu résonnait en moi et avec lui, un sentiment de soulagement.
« Je te pardonne, vieux bouc. »
Son regard remonta sur moi avec hésitation, comme s’il craignait d’avoir mal entendu.
« Plus rien ne sera jamais comme avant entre nous. Mais en souvenirs de l’homme que tu as été, du mentor, du père, je te pardonne.
- Merci, dit-il en saisissant mes mains, j’avais besoin de l’entendre. »
Il me prit dans ses bras et l’espace d’un instant, je redevins ce petit garçon qu’il avait tiré de la rue et dont les yeux scintillaient de mille éclats dès lors qu’il lui faisait découvrir le monde.
« Tu es quelqu’un de bien, ajouta-t-il, j’espère sincèrement que tu seras heureux désormais. J’aimerais te dire à bientôt, mais je vais plutôt te dire adieu. »
J’aurai sans doute dû lui dire de rester. Avouer que je ne voulais pas le voir partir. Que j’avais encore besoin de lui dans ma vie. Mais je ne fis rien. Il posa brièvement sa main sur ma tête puis disparut derrière la porte d’entrée sans même se retourner.
« Pourquoi tu l’as pardonné ? m’interrogea Kelen en s’approchant de nouveau.
- J’ai menti.
- Pourquoi ?
- Parce que s’il meurt et que je parviens à lui pardonner, j’aurais des regrets. Et… j’aspire à la paix. Sincèrement. J’en ai assez de tout ça, je veux passer à autre chose.
- C’est pour ça que tu as accepté que je reste ?
- On n’attend pas que les choses changent, on provoque ce changement.
- Mais c’est qu’il a grandi notre Bonten ! me railla Iason qui venait de revenir, suivi des trois autres. J’ai l’impression qu’hier encore, tu étais haut comme trois pommes. »
Il prit un air faussement attendri avant de s’esclaffer. Calithra s’avança et me tendit mon manteau, se retenant de l’imiter.
« Est-ce que ça te fait rire ? l’interrogeai-je en esquissant un sourire.
- Eh bien, tu n’es pas très grand.
- Je suis de taille normale, c’est vous qui êtes des géants.
- Allez, viens, mon tout petit Bonten, chuchota-t-il en glissant sa main dans la mienne dès que j’eus enfilé mon manteau.
- Attends ! Et ma bâtarde ?
- Tu n’en as pas besoin.
- Je ne sors jamais sans elle.
- Tu vas faire sonner les portiques à l’entrée des magasins », rétorqua-t-il en me tirant vers la porte d’entrée.
Soudain, il se stoppa, fronça les sourcils et commença à tâtonner sous mes vêtements.
« Prenez une chambre ! » nous exhorta Iason en plaquant sa main sur les yeux de Rosa.
Gêné, les joues rouges, je ne compris pas tout de suite le but de la manœuvre, jusqu’à ce qu’il dévoile la dague que je cachais dans mon dos.
« Et tu as besoin de ta bâtarde ? fit-il en agitant la lame devant mes yeux. Tu as autre chose sur toi ?
- Non, grommelai-je.
- Vraiment ? dit-il en se penchant pour vérifier près de mes chevilles. Et ça alors ?
- Ce n’est qu’un tout petit kunaï de rien du tout.
- Je vais aller les mettre dans ta chambre. »
Un aller et retour plus tard, nous sortîmes enfin du manoir et prîmes la direction du centre commercial. Sur le trajet, j’écoutais avec attention chaque question posées à Kelen sur sa famille. Ce dernier expliqua que c’était la première fois qu’il se retrouvait dans notre monde. Seul, qui plus est.
« Ce n’est pas si différent du Donjon, ici. Sauf que je ne suis pas surveillé à chaque seconde.
- Le Donjon ? répéta Rosa.
- Là où vit ma famille. Ils appellent ce lieu le Sanctuaire, mais moi je l’appelle comme ça parce que c’est une prison. Tout le monde surveille tout le monde. Et on me surveille plus que les autres.
- Pourquoi ? »
Ses yeux se posèrent sur moi et il n’osa pas répondre.
« Sam a engendré un bâtard, ils ont peur que son fils fasse de même, compris-je. La bêtise, ce n’est pourtant pas héréditaire.
- Qui te dit que c’en était une ? me gronda-t-il subitement. Tu ne sais pas ce que c’est, toi, d’être promis à quelqu’un de ta propre famille !
- Je n’en ai pas, tu te rappelles pourquoi ?
- Alors estime-toi chanceux !
- Quelle chance d’imaginer que mes parents ne voulaient pas de moi ! grognai-je en le fusillant du regard.
- Ça va, calmez-vous, fit Calithra d’une voix douce. Vous êtes chacun parfaitement l’opposé de l’autre. Aucune de ces deux situations n’est enviable. Kelen, tu es promis à quelqu’un ?
- Oui, depuis ma naissance. Une cousine. On se voit depuis qu’on est petits, on a grandi ensemble. Elle est plus comme une sœur, mais elle ne le voit pas comme ça. Elle est enchantée de savoir qu’un jour, on sera marié et qu’on aura des enfants.
- Comment ils ont choisi ta future femme ? l’interrogea Hide d’un air soucieux.
- C’était une promesse, dit-il en me fixant de nouveau. Après que mon père ait juré qu’il dirigerait la famille, ici, à Aurora, on lui a fait promettre que son premier né épouserait la fille d’un autre chef. Il fallait bien ça pour qu’ils acceptent de laisser Bonten en vie.
- Je n’ai rien demandé, me défendis-je.
- Tu vois, quand je te dis qu’il n’y en a que pour toi ! Je n’étais même pas encore né que papa n’en avait déjà rien à faire de moi.
- Il a dû se dire que comme tu naîtrais dans la famille, ce sera normal pour toi, tempéra Calithra. Que ça ne te dérangerait pas.
- Et lui, ça ne l’a pas dérangé ? Pourquoi il est allé voir ailleurs ? Il était promis à ma mère ! Pourquoi ça aurait été différent pour moi ?
- Si tu détestes tout ça, pourquoi tu avais peur que je prenne ta place ? le questionnai-je en me remémorant notre conversation de ce matin. Tu parlais d’un héritage, non ?
- Je suis censé succéder à papa. Quand il se retirera ou quand il mourra, je dirigerai Aurora. Malgré tout, j’aime ma famille, même si elle est étrange et compliquée, je veux la protéger. Mais tous ces trucs de lignés, de sang pur… c’est n’importe quoi ! »
Si les Neill l’avaient entendu, il aurait été flagellé en place publique. Je ne restai pas indifférent à ses problèmes ; comment aurai-je pu alors que j’en étais la cause directe ? Comment a-t-il pu un jour vouloir me connaître ? Pas étonnant qu’il s’en soit pris à moi.
« Si tu ne veux pas leur obéir, je t’aiderai à te libérer de leur emprise. »
Cette phrase m’attira tous les regards comme si je venais de dire une bêtise. Puis Kelen esquissa un sourire avant de m’adresser un regard sceptique.
« Tu crois que tu peux battre toute ma famille ? me railla-t-il. Tu as déjà peiné contre moi ce matin, alors imagine avec seulement une personne de plus.
- Pardon ? Peiné ? Tu ne m’as même pas effleuré.
- Ah oui, et ton bras alors ?
- Tu m’as eu par surprise. Seul les lâches attaquent par derrière.
- Ou les plus futés.
- Montre-nous tes coudes pour voir !
- Quoi ? Tu es si fier de ces égratignures ?
- Si elles sont si insignifiantes, je peux t’en rajouter d’autres, dis-je en plissant les yeux.
- Je ne voudrais pas trop te fatiguer. »
Un peu plus loin, Iason faisait tout son possible pour ne pas rire. Puis lorsqu’il croisa mon regard, il se rapprocha de Kelen pour l’entourer de son bras et dit :
« Toi, je t’aime déjà !
- Ne l’encourage pas, le grondai-je, un comme toi, c’est amplement suffisant. »
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