10.4

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Nous arrivâmes au centre commercial et déjà, les deux accros à la mode étaient surexcités. Iason dut rappeler à Rosa qu’elle venait avant tout pour faire réparer son téléphone, sans quoi elle aurait foncé dans le premier magasin de vêtement dans son champ de vision. Une fois l’appareil restauré, elle ne tarda pas à s’engouffrer au milieu des allées surchargés de tissus d’un magasin. Hide la suivit de près, puis Iason. Je soupirai à l’idée de me retrouver coincé entre deux portants, davantage en sachant que je ne trouverai aucun intérêt aux vêtements.

« Tu viens ? » m’encouragea Calithra.

Je me tournai pour fouiller les alentours du regard :

« Je vais plutôt aller vous attendre là-bas, dis-je en pointant du doigt un café qui trônait dans le hall du centre commercial.

  • Tu risques d’attendre longtemps, tu es sûr ?
  • Oui.
  • Je vais rester avec toi alors !
  • Non, vas-y ! Je suis un grand garçon, je peux rester seul un moment, dis-je, comblé qu’il soit si attentionné.
  • D’accord. Et toi Kelen, tu viens ? »

Ce dernier acquiesça d’un signe de tête puis lui emboîta le pas.

J’allai m’asseoir sur l’une des tables hautes en face du magasin de vêtements. De là, je pouvais voir mes camarades et surveiller les allées et venues. Une vieille habitude. Je commandai un thé puis observai Calithra jouer les grands frères avec Kelen. Ayant une petite sœur, ce rôle lui était tout destiné.

Après un long moment où je les perdis de vue, je commençai à m’impatienter. J’étais déjà à mon troisième thé et personne n’était encore revenu.

« Euh… excuse-moi, m’interpella une jeune femme en s’approchant de ma table, son téléphone à la main, c’est bien toi, le Boucher de Yokusai ?

  • Bonten suffira, répondis-je sèchement.
  • Est-ce que je peux faire une photo avec toi ?
  • Quoi ? Pour quoi faire ?
  • Je ne m’attendais pas à te voir ici et euh… je t’admire beaucoup, fit-elle, les joues rouges. Ce que tu as traversé, c’est incroyable ! Moi, à ta place, je crois que j’aurais abandonné.
  • Peut-être pas. On ne sait jamais comment on pourrait réagir face à certaines situations.
  • Alors euh… c’est d’accord pour la photo ?
  • Si ça peut te faire plaisir », répondis-je en haussant les épaules.

Un délicieux parfum de fleurs envahit mes narines lorsqu’elle vint se placer à côté de moi. Elle était plutôt jolie. Des cheveux bruns parfaitement coiffés, des vêtements près du corps sans être trop moulants ou vulgaires. Et un simple trait noir soulignant ses yeux bleus.

« Prêt ? Voilà ! fit-elle avec un large sourire. Merci ! Merci beaucoup ! »

Je m’attendais à ce qu’elle s’en aille une fois la photo prise, mais elle resta plantée là, à me regarder en se tordant nerveusement les doigts. Eh ben… c’est cet effet-là que je fais aux autres maintenant ?

« Dis, est-ce que je peux abuser un peu et te demander ton numéro ? demanda-t-elle en se mordant la lèvre inférieure.

  • Je n’en ai pas, je n’ai pas de téléphone. Ce n’est pas trop mon époque.
  • Oh, dommage… Est-ce qu’on pourrait se revoir alors ? »

Et voilà… comment je me sors de cette situation moi, maintenant ? Mon cœur sonnait déjà l’alerte dans tout mon corps, pulsant avec force, ordonnant à chaque cellule de se tenir prête à battre en retraite. Mon cerveau, lui, avait nettement loupé l’information et était encore à chercher une réponse qui ne décevrait pas trop la demoiselle. Soudain, mes yeux furent attirés par un mouvement et je me rendis compte que Calithra était revenu. Il s’était accoudé à l’autre bout de la table, le menton posé sur la main et observait la scène, un grand sourire aux lèvres. Je lui fis signe de venir à mon aide, et en homme charmant qu’il était, il s’avança pour déposer un bref baiser sur mes lèvres :

« Je n’ai pas été trop long ? »

Je m’attendais à ce que la demoiselle soit déçue, mais elle sourit de plus belle et dit :

« Je vois, tant pis pour moi. Je ne vous dérange pas plus, merci pour la photo ! »

Et elle repartit, toute guillerette.

« Heureusement que je suis arrivé à temps, s’amusa Calithra en glissant son bras autour de mes épaules. Un peu plus, et tu repartais avec elle !

  • Évidemment que non, crétin. Je n’aime que toi, tu le sais. »

Ma réponse fut plus honnête que je ne le voulais. Je n’avais pas pour habitude de livrer ainsi mes sentiments, aussi eus-je envie de disparaître. Mais le regard attendri de Calithra eut vite fait de me faire changer d’avis.

« Ton frère ne va pas tarder, il était en train de payer. Il est gentil et plutôt bavard une fois lancé sur une conversation. Je crois que tu pourrais bien t’entendre avec lui.

  • Aussi bien qu’avec toi ?
  • Tu pourrais lui accorder la même confiance, oui.
  • Laisse-moi oublier qu’il a essayé de me tuer ce matin, d’accord ? »

Il tira les différents sacs qu’il avait ramenés vers lui et farfouilla à l’intérieur. Puis il en sortit une petite boîte et me la tendit.

« Tiens, un petit cadeau ! »

À l’intérieur se trouvait un pendentif avec pour motif, le yin. Autour du cou de Calithra pendait déjà le yang.

« Je sais, c’est un peu kitch, mais ils n’avaient que ça. Je t’en offrirai un autre quand je trouverais mieux, d’accord ?

  • Pas la peine, répondis-je en l’attachant derrière ma nuque, il me plait et j’aime beaucoup la symbolique de ces deux colliers. »

Je déposai mes lèvres sur sa joue, puis il replongea de nouveau dans ses sacs.

« Je t’ai pris des vêtements aussi, comme tu n’en as pas beaucoup. Et que tu n’as toujours pas d’argent.

  • Me voilà entièrement dépendant. Tu as pris quelque chose pour toi au moins ?
  • Oui, quelques fringues, et des chaussures. »

Kelen arriva si surchargé de sacs que je crus un instant qu’il allait se volatiliser sous un amas de vêtements. Dans un dernier effort, il jeta tout sur la table et se laissa tomber sur une chaise.

« Bon sang… soupira-t-il, je crois que je me suis un peu laissé emporter.

  • Un peu ? fis-je en lorgnant le tas de sacs qui faisait le double voire le triple de celui de Calithra.
  • Quoi ? Si je reste quelques temps avec toi, il me faut des fringues ! Et puis, je ne sors jamais !
  • Je ne suis pas ton père, fais ce que tu veux. C’est lui qui paye, de toute façon, non ?
  • Justement ! Il m’a laissé carte blanche ! Il a dit « apprendre à connaître ton frère n’a pas de prix ».
  • Pas sûr qu’il parlait de cela, ris-je.
  • Et les autres ? Ils ne sont pas encore revenus ?
  • Tu ne connais pas Rosa et Hide… Quand ils sont à proximité de vêtements, ces deux-là, le temps n’existe plus, expliqua Calithra. On peut commander à boire en attendant ! »

Il fallut bien encore une bonne demi-heure avant de voir réapparaitre le reste de la troupe. Les bras chargés de nouveaux achats, ils s’installèrent à la table. Il y avait tant de sacs autour de nous que le serveur dut faire des prouesses acrobatiques pour nous servir notre commande.

« Je suis mort ! se plaignit Iason. Et dire qu’il faut ramener tout ça à Aconitum !

  • Désolée, j’ai un peu abusé, le consola Rosa en caressant son dos, mais il y a aussi des trucs pour toi !
  • T’es la meilleure ! », répondit en l’embrassant tendrement.

Je surpris le regard de Kelen posé sur moi. Il détourna immédiatement la tête et attendit le trajet du retour pour se rapprocher de moi. Je compris qu’il voulait me parler et ralentis l’allure pour m’éloigner du reste du groupe.

« Je voulais m’excuser, commença-t-il en baissant la tête, pour avoir essayé de te tuer et pour tout le reste. Tu as autant souffert que moi, si ce n’est plus. J’aurais dû le comprendre plutôt que de rejeter la faute sur toi. »

Je compris que l’ange Calithra avait encore fait des merveilles. Cet après-midi avait été bien plus qu’une simple séance de shopping pour lui.

« J’étais sérieux tout à l’heure, quand je t’ai dit que je t’aiderais si tu le souhaitais, insistai-je.

  • Ma mère te tuerait, répondit-il sur un ton sérieux. Elle te hait.
  • Autant que je hais ta famille, probablement. Mais j’ai décidé de ne pas te haïr, toi.
  • Quand j’étais petit et que papa me parlait de toi, je t’imaginais comme une sorte d’esprit protecteur qui serait là si j’en avais besoin, avoua-t-il avec tendresse. Chaque fois que j’avais peur du monstre sous mon lit ou que les autres se moquaient de moi, il me disait de ne pas avoir peur, parce que j’avais un grand frère qui pouvait botter les fesses de tout le monde. Tous les soirs quand il venait me border, je lui demandai quand je pourrais enfin te voir, et il répondait « quand tu seras grand et fort et que tu pourras le protéger à ton tour ». Et puis d’un coup, maman s’est mise à me dire un tas de trucs sur toi. Et les autres aussi. Et… la suite, tu la connais.
  • Je n’ai jamais imaginé que je pourrais encore avoir de la famille. Encore moins un frère.
  • Et, qu’est-ce que ça te fait ? Tu es content ?
  • Laisse-moi le temps de me faire à l’idée. J’ai tout fait pour rejeter les autres, je suis terriblement maladroit pour communiquer et j’ai beaucoup de mal à identifier ce que je ressens, alors…
  • Pourtant tu es avec Calithra, fit-il avec un sourire amusé.
  • C’est… récent. Et il me comprend assez bien sans que j’aie besoin de parler.
  • J’espère que j’y arriverai aussi alors ! »

Son enthousiasme faisait plaisir à voir. Notre relation n’était peut-être pas vouée à l’échec. Au contraire, elle prenait une tournure inattendue mais plaisante. L’espace d’un instant, je m’imaginais comme le grand frère qu’il avait décrit, protégeant son cadet contre le monde entier.

Arrivés au manoir, j’aidais Kelen avec sa surabondance de sacs puis redescendis les escaliers pour prendre ceux que Calithra avait laissé en bas de l’escalier. Je rejoignis sa chambre et les déposai sur sa commode avant de me laisser tomber à ses côtés sur le lit.

« Rappelle-moi d’y aller mollo la prochaine fois, soupira-t-il, exténué.

  • La prochaine fois, je te laisserai y aller seul.
  • Tu resterais séparé de moi aussi longtemps ? demanda-t-il en feignant de bouder.
  • Absolument. »

Son visage se fendit d’un sourire puis il m’embrassa longuement, caressant mes cheveux et me regardant avec une tendresse qui me faisait me sentir spécial. Soudain il se stoppa et ses traits devinrent plus sérieux.

« Aldegrin est parti. Est-ce que ça va ?

  • Oui, soupirai-je.
  • Désolé, je remus le couteau dans la plaie ?
  • J’ai tout fait pour ne pas y penser. Il est parti, juste comme ça. Sans se retourner, sans me supplier pour rester à mes côtés. J’avais encore un peu l’espoir de compter pour lui, mais non… Nos routes se sont séparées pour de bon, cette fois. »

Je me serrai contre lui un moment, sentant un pincement près de ma cage thoracique. La chaleur de son corps était apaisante. Et je ne me lassai pas de son délicieux parfum à la cannelle. C’était tout ce dont j’avais besoin pour l’instant.

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