Épisode 12. Le pire des scénarios
Haaa, Aloye, ma belle PNJ, si je devais lui attribuer une qualité, ce serait son côté direct. Elle avait pris ma défense sans hésitation, me protégeant des deux PNJ dont j’étais le plus proche. Pourtant, ces derniers étaient prêts à me livrer à la milice pour un crime que je n’avais pas commis (je devrais mieux choisir mes amis). Mais ce faisant, elle avait ouvert la porte à la pire des calamités.
Math regardait dans tous les sens, ses yeux oscillant entre la colère et la confusion. D’abord vers moi, l’air accusateur, puis vers Aloye, avec une lueur de curiosité, et enfin vers Clémentine, qui prit la parole avec un sourire satisfait :
— Dans ce cas, nous partons avec vous !
— Qui ça « nous » ? demanda le nain en blêmissant.
— Eh bien, toi et moi.
Math recula d’un pas, les sourcils froncés.
— Mais pourquoi ? J’ai pas envie de partir ! En plus, elle a dit qu’ils allaient dans une forêt… et nous, les nains, on n’aime pas les forêts !
— C’est pas grave, tu viens aussi.
Le cauchemar avait commencé. Mon voyage en amoureux — enfin, en futur amoureux — était compromis par les pires des plaies : un nain râleur (comme tous les autres) et une serveuse autoritaire et accusatrice. Je devais agir, et vite.
— Math a raison, rien ne vous oblige à nous accompagner. Nous n’en avons que pour quelques jours…
— Quelle bonne idée ! me coupa Aloye en joignant les mains. Je me sentirais plus à l’aise avec une autre femme dans l’équipe.
— Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, je ne vais pas vous laisser seule avec le pervers du village, renchérit Clémentine en croisant les bras.
— Je ne suis pas un pervers !
Cette étiquette me collait à la peau comme une sangsue.
— Non, j’ai pas envie… pleurnicha Math en croisant les bras. En plus, vous comptez y aller comment ? À pieds ?
À cette interrogation, Aloye tourna la tête vers moi, les sourcils levés.
— Bin ouais, en même temps, c’est pas comme si on avait un moyen de locomotion.
Math gonfla les joues, visiblement à court d’arguments.
— Moi, j’y vais pas !
— Oh que si, tu vas venir, mon petit bonhomme, déclara Clémentine en posant une main ferme sur son épaule. Sinon, je te jure que plus jamais je ne te servirai une bière dans mon établissement.
Le nain ouvrit la bouche, choqué.
— Quoi ? Du chantage ? Tu serais prête à perdre un de tes plus gros clients pour une balade en forêt ?
Clémentine l’attrapa par le coude et l’entraîna à l’écart. Ensemble, ils se déplacèrent de quelques mètres en chuchotant… Mais pas assez discrètement.
— Réfléchis, crâne de pioche. C’est une chance unique ! Si on arrive à se rapprocher de la fille du duc, elle pourrait peut-être s’intéresser à notre projet de brasserie aux fruits. Elle pourrait même investir un peu dans le capital de départ… Ensuite, on devient riches !
Je me tapai la main contre le front.
— On vous entend, vous savez ?
Aloye, qui s’amusait de la scène, prit alors la parole :
— D’accord. Si vous m’aidez à sauver Pinte-Pleine des gobelins et à débloquer ma quête, je vous aiderai pour votre projet, quel qu’il soit.
Clémentine et Math échangèrent un regard complice, puis hochèrent la tête en chœur.
— D’accord, mais on ne reste pas trop longtemps dans cette forêt !
Évanouie, la plus belle nuit de ma vie. Mon escapade en amoureux était finie avant même d’avoir commencé.
Math et Clémentine se tournèrent vers Aloye, déjà prêts à partir.
— Et vous comptez partir comme ça ? demandai-je, incrédule.
— Bin ouais, pourquoi ? répondit Math, haussant les épaules.
— Vous ne vous équipez pas ?
En une fraction de seconde, le nain dégaina deux serpes tranchantes et se mit en position de combat. Une posture… absurde. On aurait dit un cygne tentant de marcher sur ses ailes. Clémentine, quant à elle, sortit de sa manche plusieurs petits récipients en terre cuite.
— Tu comptes te défendre avec de la poterie ? ricanais-je.
Un sourire malin étira ses lèvres.
— Oh, mais c’est bien plus que ça. Avant de parler à Math de mon projet de bière aromatisée aux fruits rouges, j’avais déjà fait quelques essais non concluants, dont ceux-là… ma cuvée spéciale. La bière aux œufs.
Je clignai des yeux, abasourdi.
— Quoi ? Comment une personne « saine » d’esprit peut-elle avoir une idée aussi… bizarre ?
Aloye, qui d’ordinaire gardait un ton neutre, sembla intriguée.
— Et… ce n’est pas bon ?
Clémentine prit un air théâtralement dramatique.
— Non. Le goût est infect, mais le pire, c’est l’odeur. Quand j’ai tiré la première pinte, ça a propagé une puanteur de soufre dans toute la taverne. J’ai dû fermer boutique pendant une semaine.
Math grimaça à ce souvenir.
— La pire semaine de ma vie.
Sur ces belles paroles, notre groupe se dirigea vers la sortie de la grange. Prêts à partir dans une aventure dont nous ne connaissions rien… et dont nous reviendrions changés à jamais.
En passant la porte, une question me brûla les lèvres et je demandai en direction de la serveuse :
— Mais… tu as quand même pris de la vraie bière, hein ? Clémentine ? Réponds, s’il te plaît…
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