Épisode 15. Ça parle et ça coupe
À ce moment-là, je n'aurais su dire si j'étais éveillé ou plongé dans le plus étrange des rêves. Est-ce que mon épée venait vraiment de parler ? En toute logique, c'était impossible... mais vu ma poisse, l'impossible était devenu mon quotidien.
Je baissai les yeux vers mon arme, observant son reflet violet et sa poignée ornée d'une tête de lapin qui me fixait d'un regard moqueur.
— Enfin ! Tu te décides à arrêter de m'ignorer !
Bon sang de bonsoir. J'avais lâché l'épée sous le choc, et elle s'écrasa lourdement sur le sol dans un bruit métallique.
— Aïe ! Mais fais gaffe, imbécile, tu m'as fait mal !
J'écarquillai les yeux. Non seulement l'épée parlait, mais elle semblait aussi ressentir la douleur.
— Ce n'est pas réel… Je vais me réveiller…
Pour me prouver le contraire, un champignon – oui, j'étais toujours encerclé par ces machins mâchouillants – me mordit l'auriculaire avec enthousiasme. La douleur fusa dans mon doigt, me confirmant une chose : j'étais bel et bien réveillé.
J'arrachai la pleurote enragée et rapportai mon attention sur l'épée gisant à mes pieds.
— Mais… c'est quoi, toi ? demandai-je, la voix tremblante entre la panique et l'incompréhension.
— Tu crois vraiment que c'est le moment de papoter ?! Ramasse-moi et ensemble, on va se faire un vol-au-vent de ces petites saletés ! Allez, grouille, paysan, ils arrivent en nombre !
Paysan ? C'était bien la première fois qu'on m'appelait comme ça. D'ordinaire, on optait plutôt pour « pervers » ou « pouilleux ». Pas plus flatteur, mais au moins c'était un peu plus personnel. Quoi qu'il en soit, l'épée avait raison : des dizaines de champignons s'avançaient de toutes parts, leurs petits crocs prêts à me transformer en festin.
Je me penchai et ramassai l'arme au motif de lapin.
— Que la fête commence ! lancement-t-elle avec entrain.
— Si tu le dis…
Pour être franc, je n'avais jamais manié d'épée de ma vie. Mon expérience se résumait à un couteau gobelin fraîchement acquis la veille, et même avec ça, je n'avais pas brillé par mon habileté. Pourtant, dès l'instant où mes doigts serraient le manche de cette épée bavarde, quelque chose changea.
Mon bras bougea avec une précision instinctive, frappant au bon moment et au bon endroit. Chaque coup tranche net un champignon, chaque parade repousse une attaque avec une facilité déconcertante. Je me sentais rapide, fluide, comme si j'avais toujours su manière une lame.
En quelques instants, tous mes ennemis étaient coupés, taillés, émincés. Une étrange sensation parcourut mon corps, un frisson que je commençais à bien connaître.
Je pose la main sur mon épaule, et une fenêtre s'afficha devant mes yeux.
Citoyen Numéro 7 - Niveau 4
Un sourire soulagé me monta aux lèvres… avant de disparaître aussitôt. Car en regardant le reste de mes caractéristiques, je vis qu'elles étaient toujours aussi vides. Pas de force, pas de charisme, pas même un point de vie. Tout, sauf mon niveau, était plongé dans le néant.
— On a fait du bon boulot, p'tit gars.
L'épée venait de me reparler, me tirant de l'analyse de mes statistiques.
— Pour être honnête, je n'aurais jamais cru être capable d'une telle efficacité.
— Ça, c'est grâce à moi. Je me suis lié à toi pour ce combat.
— Quoi ? Tu as fait quoi ?
— C'est simple… enfin, peut-être pas pour un paysan, mais bon, je vais essayer de te faire comprendre. Disons simplement que j'ai une certaine expérience dans l'art du combat. Un peu comme toi avec une fourche, par exemple.
— Je ne suis pas un paysan.
— Oh, pardon… et tu es quoi, alors ?
— Un citoyen.
— Et c'est quoi ton boulot, citoyen ?
— Je n'en ai pas. Je passe mes journées près d'une taverne et j'observe une PNJ formidable.
— Oh d'accord… fit l'épée avec une voix faussement admirative. Tu as l'air d'avoir une importance primordiale dans le monde de Valelune.
— Pas tant que ça…
— Et en plus, tu ne comprends pas le sarcasme. Eh bien, mon nouveau propriétaire est un spécimen de choix.
— C'était encore du sarcasme ?
— Réfléchis, citoyen.
Franchement, j'en avais marre. Absolument tout ce qui avait la capacité de parler dans ce foutu jeu – que ce soit un PNJ ou même une fichue épée – me prenait pour un minable.
— C'est bon, t'as gagné.
D'un geste théâtral, je lance l'épée au sol.
— Je me débrouillerai sans toi.
— Aïe ! gémit l'arme en rebondissant sur le sol rocailleux. Eh, mais attends ! Citoyen, ne me laisse pas là comme ça ! S'il pleut, je vais rouillé!
J'étais déjà à trois pas quand sa voix répétait, plus suppliante cette fois :
— Attend ! Et si je t'aidais pour ta mission ?
Je me stoppai net et me retournenai.
— Comment tu es au courant de ça, toi ?
— Tu sais, je suis dans ta poche depuis un moment… et comment dire… ce n'est pas vraiment l'endroit le mieux isolé du jeu, si tu vois ce que je veux dire.
Super… même mes objets m’espionaient maintenant…
— Écoute, on peut faire un marché.
— Je t'écoute.
— Tu me ramasses, et moi, je t'aide à terrasser le One-Shot Boss. Et une fois que tu auras fini cette quête, si tu n'es pas “deleté” entre-temps, tu me donnes à un aventurier. Un vrai.
J'haussai un sourcil.
— C'est tout ce que tu veux ? Appartenir à un aventurier ?
—Ouais . Rien d'autre. Marché conclu ?
Je réfléchis un instant. L'épée était insupportable, mais elle m'avait rendu plus efficace au combat que jamais.
— D' ACCORD. Mais plus d'insultes. Et pas de sarcasme.
— Pour les insultes, d'accord. Mais pour le sarcasme, je ne promets rien. C'est plus fort que moi par moments.
Je la fixai un instant, hésitant… puis, dans un soupir résigné, je me penchai et la ramassai.
— Marché conclu.
—Super ! Tu vas voir, on va bien se marrer.
— Oh, j'en doute… soupirai-je, conscient que je venais encore de m'entourer d'un compagnon qui allait anéantir ma confiance en moi.
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