dB 10 : la bouilloire d'une Icare
– Et si tu tombes, qui te rattrape ?
– Le soleil !
Une bouilloire siffle sur le gaz, comme auparavant, un scarabée blotti tout contre le tympan. J’agite la main, ne chasse que l’ombre d’un doute. Le matin souhaite la bienvenue aux gens de passage pour la journée - on ne se salue plus, lui et moi. Un passif houleux, la craie dans le regard, quelques cendres sur le rebord de fête. Il exhale l’absence. Mauvais garçon. Que je t’en veux de ne plus manger de toutes tes lèvres cette heure crasse où la terre se soulève par les hanches et le ciel s’assied, les cuisses largement ouvertes ; cette heure où le monde n’est plus que la cacophonie d’une foule compacte en contrebas. Le clocher éternue non loin, le débordement de la ville sur le pain le beurre la marmelade, la voûte atone et le mobilier s’imprègne du vide. La bouilloire siffle sur le gaz, comme auparavant. J’écoute son monologue, un Mi strident, incessant, ronde pointée, maigre et bedonnant à la fois, un son désagréable d’insecte tenace. Quelques gouttes s’échappent de la vapeur qui enfume l’acier tout bosselé. Le chaos déterministe des particules du monde, la pluie dans le gosier lacère le tendre de mes muqueuses et l’encre indélébile bave sur les cahiers de peau, ça déborde des grands carreaux. Mon imaginaire les remet à leur place uniquement quand le sommeil m’emporte, alors, je pense à ce songe qui faisait l’amour à mon âme cette nuit. Un Mi strident flambe, redondant, riche de sueur et de sexe cuirassés. Le soleil, ce matin, ne s’est pas levé.
Ma main droite tremble autour de la tasse en céramique. J’ai peur qu’on ne la rattrape pas cette fois et que le parquet se vête de son essence qui caillotte entre les lattes. Drôle de colloque entre la bouilloire, que personne n’éteindra jamais, et les bris d’émail, qui tentent de se recoller dans une danse sensuelle à même le sol. La pilule flotte dans un fond de thé tiède. On ne dissout pas les antidépresseurs, on les noie et les jambes flageolent. Un petit coup de grisou et le docteur ne répare plus rien derrière. J’ai craché ton cœur sur le bois des autres mais personne ne voit jamais la carcasse qui occupe la chaise pistache en plastique usé.
La bouilloire blèse sur le gaz, le parquet gondole comme un bord de mer et le mouvement m’écœure. J’ai pas le pied marrant, pas l’été entre les côtes, pas les habits de printemps pour zouker sur un air triste de bossa nova, ça serait ridicule aujourd’hui, comme un clown triste un mardi las. On savait débarrasser le plancher de ce genre de parasites, avant, caresser l’aurore d’une voix rauque pour qu’elle rougisse, décrocher le soleil et le mettre dans nos poches cernées. Que je t’en veux de ne plus crever l’œil du jour maussade comme ces fois où tu sortais le coquillage et partais à la pêche aux larmes. Je traque mes plaies ; ma main droite tremble, plaquée contre la bouilloire tracassée de ne jamais trouver le point d’orgue.
Par la fenêtre, un drapé de ciel dégueulasse que les autres ont oublié de colorier, un film absurde tourné par une meute d’adultes sacerdoces. Et si tu tombes, qui te rattrape ?
Pour N.
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