16
Dans la chambre où les cartons s’entassent sur le lit sans drap, Alex en ouvre un énième, sort un chiffon de tissu orange, t’aurais pu les plier quand même, lâche-t-il, résigné, en secouant le tee-shirt. Pour quoi faire ? s’étonne Mia, de toute façon tu aurais tout replié quand même, pas vrai ? Et puis le camion attendait, il fallait faire vite tu te rappelles, parce que qui a oublié ...? Il bougonne un « mouais », comme si elle avait raison mais pas trop raison non plus, qui a oublié l’armoire, hein ? revient Mia à la charge, jetant un short en boule dans le dos d’Alex, hein qui ? Volte-face bougon, il scrute l’arme du méfait à ses pieds, se penche, reçoit une chemise en pleine tête, allez fais pas la gueule ! rigole Mia, une nouvelle munition déjà en main.
- Arrête !
La chemise reste accrochée à son crâne, Mia prend sa voix de gamine capricieuse, celle de la petite bien coiffée au premier rang de chaque classe de chaque école, celle qui ne bouge pas d'un pouce sur sa chaise et dénonce d'un pleur nasillard les deux qui se jettent une gomme trois rangs derrière.
- Arrête hein, se moque Mia de cette manière, s’il te plait arrête.
Puis elle jette un pull épais, voit un demi-sourire quand la chemise tombe, enfin, cherche un coussin, non il n’y en a pas encore, ils sont dans le couloir, mince ! Elle subit la première salve de représailles, se jette sur le lit comme un flic esseulé derrière une voiture mitraillée, se barricade derrière les cartons, essuie une pluie de vêtements, passe la tête et évite de justesse un bonnet lancé à pleine vitesse, bon sang, ça ne rigole pas en face. Elle plonge une main à l’aveugle dans un des cartons qui la protège, pour combien de temps encore ? panique-t-elle, faussement apeurée par les impacts qui les font trembler. Sous ses doigts une paire de chaussettes, oui, puis une seconde, bonne pioche, munition parfaite, lourde et compacte, il faut une fenêtre désormais, elle attend, entend l’adversaire fouiller, se disperser, devine dans l’ourlet d’un jean qui fouette sa jambe à découvert une tentative désespérée, c’est bien, encore un peu de patience, les frappes s’espacent, il respire fort, perd ses moyens, elle le sent, les gestes deviennent maladroits, on y est presque, elle le devine affairé à ouvrir un autre carton, grave erreur, mains tremblantes, le scotch résiste, c’est maintenant, elle se dresse à genoux, armée et vengeresse, ah ahh !
La rafale part, touche à la poitrine, puis à la tempe, coups fatals, l’ennemi grimace, relève la tête, diabolique et en riant, extirpe du carton éventré sous la colère ce qui s’annonce être sa dernière chance, mais Mia prend peur, vraiment cette fois, l’arrête avant le drame :
- Non ! Pas ça !
Alex se fige, étonné, tourne l’œil sur l’ours borgne au bout de son bras, quoi, ça ? Oui, pas lui, confirme Mia ayant déjà fait le tour du lit pour se saisir de la peluche. Alex la lâche, demande d’où il sort cet ours, ne se souvient pas de ce truc et en guise d’explication récolte un de ces silences qu’il ne connait que trop bien. C’est une longue histoire, souffle enfin Mia du bout des lèvres, les images de la madame au bord des pensées. Elle croise le regard d’Alex une seconde, voudrait lui expliquer l’ours, mais ne peut pas parce qu’il faudrait tout raconter.
L’orphelinat, la fugue avec Rose, les noyaux de cerise, la punition, la vraie sortie de cette prison, comment elle est retournée voir la madame bien plus tard, un vingt-quatre février, le lendemain de l’anniversaire de Jordan Morgan, le lendemain de la troisième fois que son père l’eue violée dans ce grenier suffocant où pleuvaient la poussière et les toiles d'araignées. Elle est arrivée dans cette rue parce qu’elle n’avait nulle part ailleurs où se rendre et s’était dit qu’une planète si grande ne servait à rien si on avait qu’un seul endroit où aller. Enfin il y avait l’orphelinat, pas très loin, et elle y a pensé, pesé un instant le contre et le contre, les sœurs ou la maison des Morgan, ne lui restait qu’une dernière chance, elle a levé la tête sur la façade et a pleuré parce que c’était pas normal à son âge d’arriver déjà à sa dernière chance. Elle a monté les marches sans y croire, ça faisait des années, a regardé les dalles de pierres à ses pieds pour y déceler une trace des dessins que Rose et elle avaient faits à la craie et a conclu que le temps n’était pas très futé pour juger ce qu’il devait laisser ou emporter. Un soleil à la craie a mille fois plus de valeur que le grincement des marches quand il montait au grenier.
Elle a frappé doucement sur la porte, a reniflé et essuyé son visage trempé par les larmes et la pluie. Elle a frappé en priant, pas Dieu non, tout le reste sauf lui, prié que la seule personne à qui Mia avait un jour dit merci ne se soit pas envolée. La madame a ouvert, a su à la seconde où elle a vu les lèvres bleues et tremblantes de Mia. Elle a lu toute l'histoire dans ses yeux rouges, vides de vie et remplis de rage, l'histoire d'une petite fille debout sous la pluie sur ce perron mal éclairé, dans sa robe sale et déchirée, qui hurlait en silence que si ce monde venait à brûler, elle ne lèverait jamais un seul petit doigt pour l’aider. La madame a murmuré non ma puce, c’est pas vrai ? Mia a acquiescé, à peine, s’est jetée en sanglots dans la jupe de la madame qui l’a serrée et a aperçu, sur le guéridon juste à côté de l’entrée, l’ours borgne qui sagement l’attendait.
Elle voudrait dire tout ça à Alex, pourquoi elle crache ses noyaux de cerise le plus loin possible et déteste les araignées, tout ça et tout le reste, il comprendrait, peut-être, mais poserait mille questions car il est comme ça, a besoin de tout savoir. Il demanderait où est Rose, parlerait de porter plainte contre Pierce Morgan, le téléphone en main, prêt à en découdre avec la Terre entière pour elle parce que même s’il l’appelle à chaque fois pour couper ces fichus oignons qui lui brûlent les yeux, il soulèverait les montagnes et le ciel au-dessus d’elles pour Mia. Un tee-shirt replié face à elle sur le lit, elle l’observe du coin de l’œil, sourit, il répond pareil, sait qu’elle ne racontera pas. Elle n’a jamais raconté. Peut-être par peur, et aussi parce que plus elle attend plus il y a de choses à raconter, du coup elle est déjà fatiguée avant de commencer. Un jour il faudra pourtant, les silences lui pèsent davantage avec le temps, même s’il comprend, même s’il sourit, fait semblant d'oublier en proposant des pizzas pour ce soir, parce qu’ils n’ont que quelques conserves et ça éviterait de chercher la vaisselle. Mia adore les pizzas, enfin pas toutes, il faut des champignons, mais la pizza est une des plus grandes inventions de l’humanité, avec les fusées, pas les fusées glaces, les vraies, même si elle raffole aussi des glaces, celles au citron et à la grenadine, l’étage blanc du milieu elle n’a jamais trouvé le goût.
Ils ont mangé sur leur nouvelle terrasse, avec juste des gobelets en plastique et pas de serviettes, dingue qu’ils n’en fournissent pas quand même s’est indigné Alex, mais Mia portait un sweat noir, c’est pas grave, tu veux ma manche ? elle a marmonné la bouche pleine en tendant le bras. Il s’est essuyé, a dégluti avec un merci et ils ont ri. Ils ont parlé de la sœur d’Alex et de son message bizarre au sujet de l’anniversaire de leur mère, toute façon elle a toujours été à côté de la plaque a dit Mia, faut qu’elle sorte de chez elle un peu, elle a pas tort, même Alex a acquiescé. Ils ont parlé de cette plage où tout le monde leur a conseillé d’aller, Playalinda ou un truc comme ça, le nom ne résonne pas pour Mia, on dirait un bar à cocktail des années 80 où les palmiers en plastique lèchent trop grassement les tables en formica imitation bambou. Puis elle trouve ça louche, un endroit que tout le monde encense, ça doit pas être si incroyable sinon ils garderaient le secret pour eux, elle, elle n’a jamais mentionné les rochers qui longent le Rock Creek loin après la carrière, n’a jamais dit que lorsque le soleil se couche, de mi-avril à début mai, il illumine la pierre d’une façon qu’on croirait être dans un canyon, pas le grand non, mais un beau quand même. Ils ont aussi parlé de la douche qu’ils ne prendraient pas ce soir, car Alex a confessé n’avoir aucune idée de l’emplacement du chauffe-eau, et encore moins du tableau électrique pour l’enclencher, puis ils se sont démoralisés avec les piles de cartons encore entassées dans le salon, se sont interrogés de l’odeur étrange dans le garage et ils ont soufflé comme ont fait de la buée parce que cette huile piquante... bon sang vraiment piquante. Ils n’ont pas parlé de la mission ou du décollage, pas parlé du signal d’Alex et de ses recherches, des théories qui repoussaient son sommeil loin dans la nuit. Ils n'ont pas regardé une seule fois les étoiles de la soirée parce qu’ils n’y ont même pas pensé, enfin Mia n’y a même pas pensé, n’a même pas entendu les grillons qui froissaient la chaleur autour d’eux ni senti le vent qui chassait le pollen sur les pizzas. Elle n’a pas pensé à tout cela et surtout n’a même pas pensé qu’elle n’y pensait pas puis s’est levée à un moment, a disparu dans la maison, est revenue avec sa boite en métal entre les mains, a dit à Alex c’est pour toi, au cas où il m’arrive quelque chose là-haut, c’est pas grand-chose mais c’est important pour moi, a-t-elle ajouté en la posant sur la table. Elle a vu que les questions lui brulaient les yeux et la bouche, comme un vieux pirate à qui on tend un manuscrit enroulé en parlant de vieilles légendes, pourtant il s'est forcé, ça se voyait dans ses sourcils froncés, à ne rien demander. Il a juste soufflé merci et elle a compris pourquoi, a répliqué merci à toi puis a changé l’horizon des réflexions et grimacé que la pizza c’est moins bon quand c’est froid. Bien plus tard elle a laché sa main et, motivée, a lancé tant pis pour l’eau chaude, une douche glacée c’est mieux que pas de douche du tout. Il a attendu deux, peut-être trois minutes avant d’ouvrir la boîte, de prendre le collier et de se tourner vers la baie vitrée éclairée pour mieux l’observer. Une plaque argentée, du genre de celles de l’armée, usée, peut-être plus grande que celles de l’armée, et trouée, six rangées de sept, quarante-deux perçages, ou orifices, ou il n’en sait rien, n’en saurait surement jamais plus, alors la repose, referme le couvercle, lève la tête et voit les étoiles, croise ses bras sur sa poitrine, respire et sourit parce que la seule chose qu'il sait, c'est qu'il ne sait presque rien de Mia.
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