1. Celle qu'on attendait pas
Elle naquit par une nuit sans lune, entre les draps rêches d’une chambre de servante, dans l’aile basse du château de Sailhant...
Sa mère, une fille de cuisine, savait depuis le premier instant que l’enfant ne serait jamais aimée de ce monde. Elle était née d’une faute, d’un élan interdit, d’un murmure glissé entre les torchères tièdes, un soir où Armand-Aymar de la Roque avait trop bu et trop regardé ailleurs.
Dans le Cantal du XVIIe siècle, nul n’osait prononcer ses deux prénoms. On disait simplement "le Seigneur", ou parfois, à voix plus basse encore "le Maître de Sailhant".
Il était grand, droit, toujours vêtu d’un noir sévère, comme s’il portait le deuil de choses que personne ne connaissait. Son regard avait la fixité des rapaces. Ses mains, longues et pâles, étaient faites pour signer des arrêts plutôt que des contrats. Il parlait peu, mais chaque mot prononcé tombait comme un jugement.
Les gens du château le craignaient plus qu’ils ne le respectaient.
La servante était arrivée au printemps, une fille fine, presque jolie, aux yeux vifs, au rire discret. Il l’avait remarquée le soir même, alors qu’elle vidait les cendres des cheminées dans la grande salle. Il n’avait rien dit, mais dès le lendemain, il demanda à ce qu’elle soit affectée à ses appartements. Elle avait obéi.
On obéissait toujours au seigneur de La Roque.
Pendant des semaines, il ne fit que l’observer. Il la frôlait dans les couloirs, s’attardait lorsqu’elle apportait le linge, effleurait ses doigts en prenant les coupes. Puis une nuit, il la fit appeler. Elle entra, tête baissée.
Il referma la porte lui-même.
Ce qui se passa ensuite, personne ne le sut exactement. Mais la servante ne fut plus la même. Elle marchait plus lentement. Son rire avait disparu. Ses yeux semblaient chercher des réponses dans le vide. Et au bout de quelques semaines, son ventre commença à trahir ce que sa bouche n’avait jamais osé dire.
Quand elle se présenta à lui, un matin, pour lui demander reconnaissance, justice, dignité, il l’écouta en silence. Puis il lui sourit.
Un sourire doux, faux comme le velours sur une épine.
Il lui proposa de signer, de réparer son honneur, mais avant tout, il lui demanda de le suivre. On ne retrouva jamais son corps. Juste ses galoches, au bord du gouffre de Sailhant. Ce jour-là, Armand-Aymar de La Roque invita ses gens à un banquet. Il porta un toast aux morts silencieuses et nul n’osa demander à qui il pensait vraiment.
Mais les murs, eux, n’oublièrent jamais. Dans la pierre du château, certains soirs, on jurait entendre une voix de femme...
Et un cri retenu depuis trop longtemps.
À sa naissance, la petite n'avait pas pleuré. Elle avait ouvert les yeux, tout simplement.
Dans le silence de la nuit, les bougies s’étaient éteintes, une à une dans les couloirs du château. La mère avait osé croire qu’on pouvait forcer le destin, que le sang appelait le sang, que le Seigneur , homme d’honneur au regard tranchant, finirait par reconnaître ce fruit honteux.
Elle ne la verrait pas grandir.
Quelques heures après sa disparition, l'enfant hurlait dans l’ombre, abandonnée dans une auge de pierre, les yeux brûlants et le visage couvert d'un linge fin.
Une vieille du village, qui venait chaque semaine livrer du lait au château, l’entendit pleurer. Elle l’emmena dans son chariot, la couvrit d’un vieux manteau de laine rapiécé. Elle frappa aux portes du couvent de la Croix Blanche, trois vallées plus loin. Les sœurs acceptèrent l’enfant.
Elles la nommèrent Carmélia.
Elle grandit entre les murs froids et les prières murmurées, entourée d’ombres en habits noirs, de cierges qui suintaient la cire, de regards fuyants.
Dès ses dix ans, les sœurs évitèrent de croiser ses yeux trop clairs, presque argentés. Elle apprenait vite. Trop vite. On disait parfois, que les objets bougeaient autour d’elle... sans qu’elle les touche. On mit cela sur le compte du vent, du hasard, de Dieu.
Ou du diable.
À seize ans, l’abbesse l’envoya au château de Saillant pour servir :
- C’est là que tu es née, lui dit-elle. C’est là que commence ta vie.
Mais au fond d'elle, Carmélia savait depuis toujours qu’il y avait là-bas un secret. Quelque chose qu’on lui avait volé. Quelqu’un qu’on lui avait arraché.
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