Chapitre 12
Étrange légèreté dans l’air. Les nuages disparus, un ciel bleu à l’infini. Pas d’enfants dans les rues, les volets fermés.
Pratha avait l’impression de contempler son propre esprit. Derrière lui, Malki rechargeait son fusil, tandis que Kéber, Djéma et Yahoun chuchotaient entre eux.
Il observa l’escadron devant lui disparaître au croisement d’une rue moyenne, tâta son épée. Un gargouillement étrange lui grignotait le fond de l’estomac, sa gorge se serrait comme avant une rencontre importante.
Il joignit deux doigts, désigna le port de plaisance. Turpa acquiesça.
Depuis la veille, le vieux chevalier avait soigneusement évité de mentionner les filles sur les tonneaux. Pratha, dont la mémoire se montrait vaporeuse, se demandait parfois si tout ça n’avait pas été ay fond qu'un mauvais songe.
Les hommes s’engagèrent à pas de loups vers le port. À en juger par la quantité d’émanations psychiques qui volaient au-dessus sur la ville, on pouvait espérer que les sentinelles avaient été muselées avec succès. Ou que les Rébéens préparaient une embuscade.
Le trajet fut presque tranquille jusqu’à l’Avenue du Cadeau. Et puis, comme une rumeur lointaine, un sifflement strident passa au-dessus des têtes, bientôt suivi par une large traînée lumineuse qui vint s’écraser en contrebas.
Une explosion retentit. La mer se troubla sous l’impact. Turpa ordonna d’accélérer le pas. Comme des fourmis extirpées hors de leur colonie, des flots de Rébéens commencèrent à sortir de toutes parts, de cachettes parfois aussi grotesques qu’un amassement de sacs de riz laissé là par un marchand pressé. Des tirs fusèrent du haut des toits.
En retombant après un saut au-dessus d’une caisse de marchandise, Pratha tomba nez-à-nez avec un Oriental. Probablement jeune, probablement recruté peu de temps auparavant, probablement là sans qu’on lui ait demandé son avis. Probablement.
La psyché de l’ennemi s’échappait au-dessus de son casque, le rendait plus lisible encore qu’une revue pour enfants. Pratha tira son poignard et lui cala sous l’aisselle droite. Pure mémoire musculaire.
Avant que son assaillant lui-même n’eût le temps de s’en rendre compte, le Rébéen convulsait au sol, la main crispée sur le manche de son arme. Pratha lui lança un regard furtif, et, aussitôt, dans un élan de barbarie qu’il ne soupçonnait pas d’exister en lui, il vaporisa le visage d’un second adversaire d'un tir, en égorgea un troisième comme un agneau, et logea un coup de pied dans le bas-ventre d’un dernier.
La pointe de ses bottes fit son œuvre : aussitôt, les intestins du Rébéen se vautrèrent sur les pavés humides. Le Nordique acheva son travail d’un coup de botte bien calé entre les deux yeux.
Il se répugnait.
Non pas parce qu’il remplissait sa mission, mais parce que cette dernière le laissait complètement indifférent.
Un coup de canon interrompit ses réflexions. Cette fois, la traînée était plus épaisse, moins lumineuse, et des gerbes d’énergie retombèrent sur le toit d’un entrepôt à côté du navire visé. Un feu à l’odeur acide s’éleva au-dessus du port.
Pratha dégaina sa flasque, l’engloutit entre deux bonds, et courut à perdre haleine vers le port.
Là, il aperçut l’étendard impérial, grignoté par les flammes au-dessus de ce cimetière marin. Les navires luxueux des aristocrates avaient laissé place à des bâtiments de guerre de second calibre.
Des rues adjacentes convergea une impressionnante masse peau-bleue, prête à fondre sur un ennemi déboussolé. Du coin de l’œil, Pratha aperçut une bouche d’évacuation. Un torrent noirâtre en jaillissait et se jetait au pied des navires.
L’espace d’une seconde, il imagina la famille du Saheba Bingapi, là, dans cette prison noyée.
Une voix le ramena bien vite à la réalité.
“Malki, Pratha, Tohar et Lêk, vous prenez le quai de gauche ! Les autres, avec moi !” beugla Turpa.
Aussitôt, il disparut dans une marée humaine qui alla s’écraser contre un récif composé de peaux-blanches, à côté d’un navire encore épargné.
Pratha se jeta le premier dans la mêlée, fit jaillir le feu sur ses adversaires, exploita la moindre faille psychique pour se dérober lorsque ces derniers tentaient de riposter. Bientôt, il se retrouva à marcher dans des flaques de sang et de chairs calcinés.
Tout à coup, de l’intérieur des entrepôts jaillirent d’immenses plaques réfléchissantes déplacées par des Rébéens hurlant.
“Les miroirs !” hurla Malki.
L’angoisse se lisait dans les yeux du colosse. Pratha claqua de la langue, détourna son regard de la chose et envoya un couteau dans la trachée d’un Oriental au casque de mauvaise facture.
Rien ne le surprenait plus que l’écart qui régnait entre la qualité des pièces des différents corps d’armée.
Au loin, une déflagration étincelante s’écrasa à moins d’un tronc du miroir. Une partie de l’énergie fut renvoyée dans le ciel, tandis qu’une autre réduisit des porteurs de miroirs à de vieux sacs de chairs dégoulinants.
Turpa, ses hommes, et un autre corps de Djahmaratis se jeta sur les porteurs restants et s’empressa de refermer le dispositif. Pratha, quant à lui, cueillit des Rébéens acculés contre l’extrémité d’un ponton, les passant au fil du poignard. Malki, quant à lui, préférait les envoyer s’écraser contre la coque du navire à proximité.
Une nouvelle détonation retentit, et, cette fois, le tonnerre lumineux s’écrasa sur le mât du bateau avant de filer droit dans l’eau de mer. L’embarcation prit feu.
Précis comme des Asuras, songea Pratha.
Ne pas viser la coque réfléchissante, à cette distance, tenait en effet d’une expertise exceptionnelle. Le chevalier se demanda si Vartajj, en ce moment-même, avait guidé le tir des artilleurs.
Qu’il finisse pulvérisé par sa bien-aimée aurait eu de quoi faire sourire. Une bonne tragédie à l’ancienne, de quoi attirer du monde au théâtre.
Le pire était que la perspective de finir comme les porteurs de miroir ne générait rien dans le cœur de Pratha. Où qu’il regardât, il lui semblait contempler un abîme sans fond.
Une fois le ponton nettoyé, il désigna l’entrepôt, duquel résonnaient les cris de la mêlée, et fonça tête la première. À ses hommes s’ajouta une grande cohorte composée d’au moins quarante soldats, tous barbouillés de sang et de suie, guidée par le général Chaturmaza.
Le jeune militaire le balaya d’un regard féroce, comme s’il ne l’avait pas remarqué, puis il fonça vers l'affrontement.
Des cadavres, par dizaines. Les jolis pavés de Jarapour en étaient jonchés. Pratha enjamba péniblement le carnage et arriva dans l’entrepôt.
À l’étage, un petit nombre de Rébéens arrosaient leurs assaillants d’un feu nourri, depuis des rambardes qui serpentaient le long des murs.
Chaturmaza, après avoir contemplé un instant la scène, hurla :
“Retraite !”
Il se plaqua contre le seul mur en pierre du bâtiment. Une recrue lui apporta des sortes de brique à l’apparence de carton et une bobine de fil. Le général Chaturmaza tendit quatre de ces briques à Pratha et à Malki, ainsi qu’un peu de fil.
“Vous le passez là-dedans ! De l’autre côté, il faut en poser une tous les troncs. Quand c’est bon, vous tirez sur le bout de la corde !”
Pratha observa un instant cet objet étrange, chercha à déchiffrer les inscriptions en Apshewarais sur la tranche latérale.
“Faites ce que je vous dis, par Eshev !” beugla Chaturmaza.
Pratha et son ami Rébéen coururent à toutes jambes jusqu’à l’extrémité de l’entrepôt, s’empressèrent d'obéir.
Deux tirs d’artillerie s’écrasèrent sur la toiture de l’entrepôt.
À tout moment, le bâtiment s’apprêtait à s’effondrer sur lui-même.
Malki envoya une gerbe d’énergie sur la corde, observa la flamme remonter jusqu’aux briques… Une explosion tonitruante éclata, accompagnée d’un violent acouphène et d’une fumée noire.
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