12.2

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 Une fois la fumée un peu dégagée, Pratha et Malki ne découvrirent qu’une ruine iridescente à la place de l’ancien entrepôt. Ils enfilèrent leurs masques de toile et retournèrent auprès du Général Chaturmaza.

“On prend la caserne des Trois Pavillons, les hommes d’Ôhera ne devraient pas tarder !” ordonna-t-il.

 Il fila aussitôt vers l’est. Pratha chercha Lêk du regard, ne vit rien de vivant au milieu du cimetière à ciel ouvert, et comprit.

 Tohar, quant à lui, avait été salement brûlé à l’épaule par une décharge. Même s’il s’efforçait de se tenir droit, sa gorge laissait s’échapper de terribles râles de douleur.

 Pratha posa sa main sur son épaule épargnée, lança un sourire à travers son casque, et s’engagea à la suite du général Chaturmaza.

 Dans les rues régnait un chaos total ; parfois, des Orientaux embusqués aux fenêtres des appartements Jarapouris tiraient sans prévenir. La psyché ambiante, confuse, terrifiée, furieuse et désespérée à la fois s’agglutinait en une pâte de plus en plus illisible pour Pratha.

 Il se résolut donc à se fier uniquement à ses sens naturels, et cela ne lui réussit pas.

 En effet, un Rébéen embusqué derrière les rideaux d’une petite maison tira dans sa direction. Malki envoya son ami au sol et se rua sur la porte du bâtiment. D’un coup de pied, il l’envoya voler, s’engouffra à l’intérieur. Pratha eut à peine le temps de se relever, de remarquer une sensation de chaleur désagréable au niveau de son bassin, et d’accourir l’arme au poing.

 Une famille tétanisée s’était cachée entière sous une grande table de chêne tandis que Malki fracassait le crâne de l’Oriental à coup de gantelets.

 Passé sa surprise de se voir défiguré par un traître à l’Empire, le soldat avait tenté de répliquer et avait logé un couteau entre deux plaques de l’armure du colosse. Ce dernier, porté par la rage, n’en paraissait pas le moins affecté du monde et continuait à lui aplatir le nez.

 Par-dessus le cri de l’artillerie et du plasma s’éleva la plainte de deux gamins, pieds dans une flaque d’urine, incapables de bouger.

 Malki détacha le casque du Rébéen, saisit son canif et l’enfonça dans sa bouche. Passé un hurlement cauchemardesque, l’ennemi s’étouffa dans son propre sang, tandis que sa psyché s’effaça.

 Malki poussa un soufflement rauque, s’épongea le front, engloutit une carafe d’eau posée sur la cheminée de la petite maison.

 Pratha soutint un instant la vision d’horreur empalée sur la table, cette bouche tordue par la douleur, puis il s’agenouilla.

 La famille l’observa comme un monstre tout droit sorti du Royaume des Songes. Il baissa son masque.

“Vous avez une cave ?”

 Personne n’osa répondre. Il regarda Malki, lui fit signe de sortir, et reposa sa question.

“O… oui, bredouilla le père de famille.

  • Prenez de quoi manger, de quoi boire, n’en sortez pas jusqu’à ce soir. Si vous pouvez attendre demain matin, c’est encore mieux.”

 Pas besoin de le dire deux fois. Le Jarapouri s’empressa de remplir un grand seau d’eau, le confia à ses enfants, récupéra des fruits et légumes posés sur une caisse, et fila.

 Pratha ressortit aussitôt, courut à travers la rue à la puanteur de mort, suivit le bruit des affrontements, et arriva dans le quartier des Trois Pavillons.

 Au-dessus de la mêlée, des vieilles bâtisses de l’ancien régime, reconverties en bains publics, bibliothèque et salon de thé étaient noyées sous un épais nuage de fumée. On n’en distinguait plus que la base, sur laquelle s’accumulaient les traces de plasma et de sang.

 Pratha reconnut assez vite la caserne, sur laquelle des graffitis nationalistes avaient été inscrits quelques jours auparavant. L’histoire avait entraîné une vague d’arrestations dans le quartier.

 Le Général Chaturmaza hurlait à en perdre la voix, restait indifférent à ses hommes qui tombaient à ses pieds les uns après les autres.

 Malgré le chaos généralisé, son esprit restait clair comme celui d’un religieux. Pratha songea qu’il dépassait même le Grand Qalam, en termes de maîtrise de soi.

 En effet, comment ce vieillard arriéré aurait-il pu rester aussi imperturbable dans une telle situation ? Méditer dans une tente à l’odeur d’encens et le ventre plein était facile ; garder la tête claire au milieu d’un tel enfer relevait d’un tout autre exploit.

 Sans trop de difficulté, les Nordiques, sans cesse plus nombreux, poussèrent les Rébéens à se retrancher dans la caserne. Le Général Chaturmaza ordonna à cette marée bleue de se mettre à couvert, donna des briques explosives à une quinzaine de soldats, et leur ordonna de les placer contre les murs du bâtiment.

 Le premier d’entre eux, à peine sorti de son abri, se fit clouer sur place comme un pauvre lapin. À l’hésitation qui s’empara du reste des troupes, Chaturmaza répondit par une pluie de coups de crosse et des “nos ancêtres nous regardent, bande de couards !”

 Un autre soldat se jeta sur les pavés, se faufila entre les tirs, et parvint à déposer sa charge contre l’un des murs. L’exploit mit du baume au cœur aux autres, et l’on cessa alors d’accorder de l’importance à ceux qui avaient le malheur de tomber au combat.

 Seul comptait le résultat.

 Alors que Pratha tentait de retrouver le compte des tués, le Général Chaturmaza, à côté de lui, hurla : “Feu !”

 Une salve retentit tout autour de la caserne, suivie d'une explosion terrible. La caserne s’effondra sur elle-même, laissant s’échapper une odeur de poudre et de viande brûlée.

“Et les armes ! s’écria un mahaprabuddehik dont Pratha avait oublié le nom.

  • Allons, Djopka, de quoi est-ce que vous me parlez ?! s’écria le Général Chaturmaza, yeux exorbités.
  • Le Prince, qu’en dira le Prince ?!
  • Le Prince n’en dira rien du tout, soldat ! Je vous rappelle que nous ne sommes pas venus ici pour faire les magasins ! On prend la ville, c’est tout ce qui compte !
  • Mais… Général !
  • La ferme ! Si vous aviez voulu faire trafiquant d’armes, il fallait le dire plus tôt !”

 Le pique arracha un rire aux soldats autour.

 Entre deux déflagrations venues du cadavre de la caserne, le mahaprabuddehik Djopka marmonna une remarque à voix basse.

“Je vous demande pardon, soldat ?! Soit vous avez des couilles, et vous dites ce que vous avez à dire (la main de Chaturmaza se crispa sur la crosse de son fusil), soit vous n’en avez pas et vous fermez votre gueule ! Et, jusqu’à maintenant, j’ai bien eu l’impression d’avoir affaire à un caleçon vide !”

 Nouveaux rires. Le mahaprabuddehik se retint de lâcher un juron et déclara, avec un calme feint :

“On y va.”

 Le Général Chaturmaza claqua de la langue, désigna une avenue taillée à travers une rue ponctuée d’écuries, et s’y engagea.

 Après une course rapide, les régiments tombèrent sur la Porte d’Orient, salement amochée par un coup de canon sur sa partie gauche. Au sommet des remparts, des Rébéens tentaient misérablement de répondre à l'artillerie postée sur les collines du nord-est.

 Le Général Chaturmaza envoya deux unités de shikarees nettoyer les rues environnant la porte tandis que le reste des régiments trouva un abri. Une partie des hommes, enfin, s’introduisit dans les maisons et se posa aux fenêtres des étages, prêts à terrasser le premier Rébéen assez fou pour s’aventurer au milieu du quartier désert.

 Un silence étrange retomba sur l’endroit. Chacun attendait, doigt sur la détente, trouvait patience dans le goût d’un bonbon acidulé ou dans le récit d’une anecdote amusante.

 Pratha, quant à lui, sentait que ce calme apportait en lui une brise de lucidité. Tout ce magma informe dans lequel s’était empêtré son cerveau commença à avoir du sens. Il repensa à Vartajj, à la garce de la nuit dernière, à Bhagttat ; il se demanda de quelle manière le Prince parvenait sûrement, à cet instant-même, à faire avancer ses pions, au milieu de cette ville dévorée par la furie des asuras. Que pouvait bien faire Tindashek ?

 C’était à contrecœur qu’il avait confié son protégé aux Étoiles de l’Ombre. Qui pouvait lui garantir qu’il le reverrait après le carnage ?

 Qu’on ne lui demanderait pas, en gage de sa loyauté envers la Principauté, de remettre ce petit entre les mains du souverain ?

 Le visage du petit Apshewarais fut gommé de sa conscience par une flambée de coups de canons, venus du port. Réguliers comme la trotteuse sur son cadran, Pratha crut les entendre déchirer les blancs par poignées sur leurs navires.

 Il imposa le calme à sa conscience.

 Au même moment, les shikarees rentrèrent de leur mission. Le Général Chaturmaza ne prit pas la peine de demander le nombre de morts ; seul comptait l’assaut sur la porte, désormais.

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