12.3
Les corps s’entassaient à toute vitesse. Parmi le tintamarre des canons, des fusils, le cliquetis des poignards et des lances, on entendait parfois un râle, parfois des pleurs. Le visage repeint par le sang et la suie, des soldats au bord de la mort, étalés le long des remparts, quand on ne les envoyait pas s’écraser en bas d’un coup de pied, imploraient prophètes et Grands, créatures protectrices, anges et asuras, femmes et enfants.
À ces prières baveuses ne répondait que le silence infini du Ciel. Un Ciel, qui, sous ses balafres de fumée et de flammes altières, affichait une tranquillité insolente.
Pratha aussi se laissa aller aux prières. Même si quelque chose en son for intérieur lui signalait qu’Eshev l’entendait, à aucun moment le Grand n’intervint en faveur d’une armée ou d’une autre. Non, la loi du plasma était seule souveraine.
Aussi, à mesure qu’on capturait tours de guet et de flanquement, une idée s’insinua dans l’esprit de Pratha. D’abord timide, elle ne résonnait en lui qu’entre deux moments de calme, se taisait lorsqu’il abattait un Rébéen, lorsque la douleur saisissait ses muscles, quand il était trop occupé à déchiffrer la psyché d’ennemis se croyant à tort à l’abri.
Mais elle revenait sans cesse, imposait son évidence d’elle-même.
À vrai dire, Pratha ne cherchait pas particulièrement à la combattre. Il savait, et l’idée savait qu’il savait. Ni le temps, ni la force de jouer un jeu de dupes.
Chacune de ses prières, lorsqu’elle s’échouait sur un rivage d’indifférence cosmique, donnait un peu plus de forces à l’idée. Cette dernière grossit progressivement. Et puis, comme une nouvelle Lune, elle éclipsa tout.
L’esprit de Pratha, encore largement dominé par l’écrasante blancheur des certitudes, tomba peu à peu dans la pénombre. Au départ, le chevalier, le Djahmarati, l’ancien adepte d’Apourna ; l’enfant confié par son père à un vieillard reclus dans la forêt, crut assister à la disparition de son esprit.
Mais la pénombre lui donna au contraire un espace dans lequel voir clairement les choses. Pour la première fois, alors, Pratha vit le protecteur d’Apourna et du Djahmarat pour ce qu’il était : une loque inutile depuis des siècles. À qu’il avait tant parlé, et dont la soi-disant bienveillance ne s’était jamais manifestée. Peu importe qu’il fût maudit par son meilleur ami, peu importe que son maître à penser l’eût renié ; le Grand n’avait pas levé le petit doigt.
Aujourd’hui, les peaux-bleues se sacrifiaient héroïquement au nom de leur civilisation, et Eshev ne daignait toujours pas intervenir. Les Orientaux pourraient décider de les exterminer jusqu’au dernier sans que leur protecteur ne prononce la moindre parole. Pourquoi Eshev avait-il tourné le dos à l’entièreté du monde skritt et s’était adressé à des hommes qui ne le vénéraient pas ?
Sénilité. La réponse vint d’elle-même. Comme le Grand Qalam. Comme Gopta, déjà sclérosé sur ses principes. Comme lui, avant l’arrivée des Rébéens au Chram.
Cela le répugnait.
Pratha songea encore aux prières qu’il prononçait l’instant d’avant avec une confiance émoussée, envoya voler le corps d’un Rébéen crevé par-dessus les remparts, et prit une décision.
Jamais il ne replacerait sa confiance en un être aussi médiocre, fut-il l’incarnation de l’univers lui-même.
***
Maintenant accompagnés par les nombreux régiments de troupes mobiles, enfoncés à travers les murs comme une coulée de lave crachée par un volcan en colère, les hommes menés par le Général Chaturmaza fonçaient comme une seule vague vers la dernière caserne des secteurs est de la ville.
L’affrontement y fut bref, se solda par un bain de sang effroyable. Les assaillants percèrent les blancs comme de gros fruits mûrs, et puis, une fois le bâtiment pris, ils étendirent un drapeau djahmarati sur le toit.
L’heure de l’assaut final avait sonné. Déjà, le soleil écrasait la baie du Requin d’Or de sa masse.
De temps à autre, des salves résonnaient depuis les quelques navires encore à flot. Le Yapshir avait tenu sa réputation. Un à un, il avait envoyé par le fond la meute de navires prêtés par Apshewar autour de lui.
Son épaisse carapace avait encaissé de bien mauvais coups, mais le monstre tenait bon. Trois cuirassés louvoyaient encore autour de lui, mais on sentait que la bataille s’achèverait bientôt.
Les soldats djahmaratis, tous pendus aux fenêtres, regardaient d’un œil inquiet cette bête fumante, craignant que, perdus pour perdus, les Orientaux ne décidassent de faire pleuvoir le feu sur la ville.
À peine sa liberté retrouvée, Jarapour la rebelle ramenée à l’état de cendres. Cette pensée inspirait à Pratha une plus grande appréhension encore que l’idée de finir mitraillé au coin d’une ruelle sombre.
Un sifflement aigu interrompit les bavardages. Au nord, une fusée rosâtre, accompagnée d’une épaisse traînée de fumée, s’éleva dans le ciel, tutoya presque la coupole du Palais Octogonal de sa hauteur.
Plus loin, à l’ouest, une autre fusée fendit les hauteurs de la ville. Enfin, au-dessus des têtes des soldats, une troisième et dernière fusée s’élança.
D’un seul homme, les Djahmaratis s’élancèrent à l’extérieur, coururent à toutes jambes vers le Palais. Gare aux Rébéens à portée de tirs.
Une nouvelle poussée de violence se saisit des libérateurs. Ils se mirent à courir comme des tigres, l’écume aux lèvres, foudroyèrent le moindre étendard rébéen d’une volée de tirs, défoncèrent les étals laissés dans les rues et égorgèrent les quelques poules assez folles pour se promener par ce temps de peste guerrière. Une poule capable de nourrir un envahisseur ne valait pas mieux que la plus abjecte des putains.
On riait, on hurlait, on chantait.
Pratha, alors que ses camarades tentaient d’enfoncer la porte est du Palais, sentit décroître en lui cette fièvre martiale, et se laissa aller à des jugements. Puis il se rappela que lui aussi, il avait troué un étendard, envoyé voler un étal d’un coup de poing ; quant aux poules, il n’en avait croisé aucune sur le chemin. Il était incapable de définir si son appétit vengeur se serait arrêté devant la bête à plumes, ou s’il l’aurait broyée comme ses frères avaient broyé ses sœurs.
La porte céda. Quelques Rébéens parvinrent à se réfugier à l’intérieur du Palais, mais la plupart finirent capturés par les tigres du Nord.
Certains finirent empalés sur les piques des portails, d’autres arrosèrent les parterres de fleurs exotiques de généreuses giclées de sang. Pratha se laissa aller à ses pulsions, défigura un gradé dans la trentaine autant qu’il aurait aimé défigurer le Grand Qalam et Gopta, et puis, une fois lassé, il appuya son genou sur son torse et l’égorgea d’un coup net.
Pourtant, la colère ne passait pas.
Dans ce jardin aux allures de pays merveilleux, les Djahmaratis trouvèrent quantité d’artéfacts luxueux - vaisselle dorée, statues de toutes tailles en marbre et en bronze d’un réalisme saisissant, couchettes à motifs orientaux, mouchoirs de soie - et s’empressèrent de loger ce qu’ils purent dans les poches de leurs uniformes.
Soudain, un sifflement retentit au-dessus de tout ce capharnaüm. C’était le Général Chaturmaza, regard noir, qui s’écria aussitôt :
“Messieurs, dépêchez-vous de reposer TOUT ce que vous avez pu voler ! Nous avons établi certaines règles, les contrevenants…”
Son attention se braqua sur une recrue qui lui tournait le dos. Tellement occupé à faire les poches d’un officier Rébéen, le soldat n’entendit pas le Général s’approcher de lui, et lâcha un couinement surpris lorsque s’abattit le manche d’une épée sur sa nuque.
L’instant d’après, le pauvre garçon, roulé en boule, gémissait.
Une image vaut mille mots : aussi, les poches se vidèrent plus vite encore qu’elles n’avaient été remplies.
“Carré triple !”
Comme revenus d’un rêve fiévreux, les militaires formèrent bientôt un groupe compact. Chaturmaza se mordillait les lèvres en comptant intérieurement.
Pratha était bien incapable de lire sa psyché tant elle se montrait hermétique.
Chaturmaza s’entretint avec Turpa, puis avec d’autres généraux. Le Prince Bhagttat était lui aussi arrivé dans la cour du Palais. Il ordonna de décrocher les cadavres Rébéens accrochés aux pics, demanda des rapports à son état-major.
Il était accompagné d’un homme à la peau foncée et aux yeux verts, cheveux rasés de près et barbe fournie. Pratha comprit à la qualité de ses équipements qu’il devait s’agir de quelqu’un d’important.
L’inconnu posa un regard circonspect sur l’armée devant lui, marmonna quelque chose à l’oreille de Bhagttat, et quitta la cour.
Aussitôt, le Prince du Djahmarat éleva la voix :
“Camarades, nous nous apprêtons à livrer l’assaut final. Je tiens à vous féliciter pour votre bravoure ; sachez que nos ancêtres vous voient, et que vos actes ne leur sont pas indifférents !
- Vive le Djahmarat !! hurlèrent les soldats en réponse.
- Et vive le Roi ! Vive Bhagttat !” reprirent d’autres.
Cette deuxième acclamation sembla crever un abcès, aussi les hourras à la Principauté se changèrent peu à peu en hourras au nouvel Empire, à la race, à la revanche tant attendue.
Les Généraux répartirent ensuite leurs hommes en quatre groupes et enfoncèrent les différentes portes du Palais.
Noyé dans le courant humain, Modshi écrasait la pointe d’un bélier sur une porte de métal avec une jouissance non dissimulée.
À l’intérieur du Palais régnait un silence pesant et une quasi-obscurité. Les militaires allumèrent torches et lampes électriques et s’aventurèrent dans cet immense dédale au luxe indécent, aux murs couverts d’œuvres somptueuses et de mosaïques magistrales.
Un coup de feu partit du haut d’un escalier. Le plasma envoya des giclées de lumière contre les murs et s’écrasa sur la poitrine d’un membre de l’infanterie. Le malheureux s’effondra au sol, aussitôt ses camarades firent pleuvoir l'énergie sur l’origine du tir.
Un tapis rouge prit feu.
“Précis, les gars, précis !” grogna le Général Allâb.
La vision du vieux général autrefois insoumis ramena Pratha quelques mois dans le passé. L’homme était toujours bien portant, à peine cerné. Il avançait de son pas lourd, comme du temps de l’affrontement sur la Dousse, restait insensible aux chatouilles du feu et du plasma.
“En avant ! Et attention au foutoir !”, s’écria-t-il.
Comme piquée par une mouche, l’armée détala vers le fond de la pièce, enjamba les marches des escaliers deux à deux. Un concert de rafale démarra. Tout, du plafond au sol, fut aspergé d’énergie et se mit à rougeoyer.
Posté dans une cuisine abandonnée par les occupants, Pratha observait les éclats lumineux et les bourrasques psychiques depuis l’entrebâillement d’une porte en pierre.
Ça sentait mauvais. Dans tous les sens du terme.
Allâb et Chaturmaza se concertèrent un instant et ordonnèrent de se replier au rez-de-chaussée.
Le cri des armes s’arrêta un instant, et puis, à la surprise générale, les Rébéens tentèrent un assaut. Après avoir fauché quelques Nordiques, les Orientaux se mirent à tomber comme des mouches.
Les Djahmaratis se répartirent tout le rez-de-chaussée, admiratifs devant les prodiges architecturaux qui s’offraient à leurs yeux. Des voûtes hautes de presque un tronc, où s’entrecroisaient fresques de maîtres et tapisseries magnifiques.
On attendit longuement les ordres. Et puis la voix de Bhagttat s’éleva au-dessus des troupes :
“Nous allons emprunter les escaliers du personnel et les prendre en tenaille. La moitié des hommes vient avec moi, Allâb et Chaturmaza, je vous laisse l’autre.
- Entendu, Votre Majesté !” rétorquèrent en chœur les deux militaires.
Après avoir vérifié le chargement des fusils, remis en place casque et remplacé les pièces abîmées pendant la bataille, les soldats foncèrent vers les escaliers et lancèrent un nouvel assaut.
Le premier étage du Palais Octogonal était entièrement occupé par des installations thermales. Une épaisse buée s’était agglomérée dans l’air et donnait l’impression d’une forêt hantée, avec des colonnes de marbre à la place des arbres. Les Orientaux avaient laissé quelques lumières allumées.
Des échanges de tirs débutèrent à l’instant où les Djahmaratis eurent posé le pied sur le marbre, très vite interrompus. Les Orientaux s’étaient aussitôt fait annihiler par la seconde partie des troupes, venue de l’arrière.
Cette fois encore, les soldats durent longtemps attendre à l’étage, et en profitèrent pour humer cette eau parfumée, jeter des bouteilles de lotion et de parfum contre les murs, avant de se faire réprimander par Chaturmaza, Allâb, et surtout le Prince Bhagttat.
Pratha reconnut la silhouette de Tasî discutant avec ce dernier, derrière une fontaine. L’Étoile de l’Ombre hochait rapidement de la tête, esquissait un sourire discret. Elle disparut dans les ténèbres, et, la seconde d’après, voilà que le Prince s’était redressé et décrivait la stratégie à suivre.
“Nous allons prendre les quatre prochains étages d’une traite ! Je veux que chacun coure autant que possible, nous ne nous arrêterons pas ! À chacune de nos interruptions, nos ennemis reprennent des forces ! Nous allons leur couper l’herbe sous le pied !”
Les soldats restèrent interdits.
“Et la tête ! Aucun Rébéen n’en ressortira vivant !”
Tonnerre de hourras. Malki, Djéma, Kéber et Yahoun restèrent silencieux. Pratha leur lança un petit encouragement en rébéen, mais cela ricocha sur leurs psychés.
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