12.4
Du reste des combats, le chevalier ne garda qu’un souvenir diffus. Tout s’était passé comme si un marionnettiste lui avait enfilé des cordes au bout des articulations et l’avait fait avancer à sa guise.
Tables et chaises avaient volé dans la salle de réception, l’étage s’était fait repeindre en rouge. La progression était devenue difficile : les Rébéens s’étaient mis à combattre avec l’énergie du désespoir. Malgré l’amoncellement progressif des corps de soldats djahmaratis, l’attaque se poursuivait sans le moindre vacillement.
Au prix de pertes considérables, on repoussa finalement les Orientaux à l’étage supérieur. Nouveau mélange de cris, de larmes, de sueur, de sang et de suie. Livres brûlés, table de billard écorchée, jouets pour enfants éclatés en centaines de morceaux.
On atteignit le quartier privé des Grands Ducs, une espèce de labyrinthe de chambres et de couloirs, d’espaces de travail, une cuisine privée…
Alors que les troupes poursuivaient leur avancée meurtrière à l’étage supérieur, Pratha remarqua une émanation psychique derrière un mur. L’émanation tremblait, changeait rapidement de couleur, s’immobilisait et reprenait.
Pratha dégaina son poignard, s’approcha à pas de loups de la source. Il remarqua une autre psyché, conjuguée à la première, d’une teinte tout à fait différente. Alors que la première tendait au bleu nuit, la seconde était d’un rouge éclatant.
Il trouva la chambre d’où provenait la psyché, entendit des marmonnements plaintifs s’en élever.
Il poussa doucement la porte, déjà ouverte, et crut à un mauvais songe.
Pantalon baissé jusqu’aux chevilles, Modshi plaquait la tête d’une peau-bleue sur un oreiller et faisait des va-et-vient brusques.
De la pauvre femme, Pratha ne voyait que les chevilles et les cuisses. Son ami n’avait pas pris la peine de la déshabiller et s’était contenté de relever sa robe.
“Modshi !” s’écria Pratha.
Le dehik sursauta et se tourna vers lui. Son visage était gangréné par la haine. De ce sourire charmant qu’il lui avait montré la première fois à Samsharadh ne restait qu’un rictus carnassier. Il remonta maladroitement son pantalon et grogna :
“Putain, vieux, tu m’as fait peur !”
La pauvre femme releva la tête et laissa s’échapper des sanglots.
“Modshi, qu’est-ce que tu fous ?
- Oh, ne commence pas à jouer au qalam. Cette salope…”
Il saisit la femme par les cheveux, laquelle se mit à hurler.
“... Cette salope baise avec les blancs ! C’est quel genre de salope, ça, hein ? Une qui baise avec les envahisseurs, qui leur fournit des gosses. Le même genre qui leur donnerait les clés de Samsharadh, tu peux me croire !”
Il lâcha ses cheveux et lui envoya une claque de toutes ses forces. La femme s’effondra sur le lit, se mit à trembler.
“Si t’en veux après, je te la laisserai, t’inquiète pas ! Cette salope a dû gober tous les Rébéens de la ville, elle aura bien un peu de place pour nous deux !
- Mais t’as perdu la tête, ma parole !
- Oh, eh, commence pas à me faire chier, Pratha ! Je t’aime bien, on est potes. Moi, quand tu l’as engrossée, ta pétasse, hier soir, j’ai rien dit. Maintenant, c’est mon tour ! Donc sois gentil, ferme la porte, et on se voit à l’étage !”
La psyché de Pratha gonfla au-dessus de sa tête, se condensa en un nuage furieux. La main du chevalier s’éleva sans qu’il ne la contrôle plus et s'écrasa sur le visage du dehik.
Avant même qu’il n’ait le temps de comprendre ce qui lui arrivait, le militaire gisait au sol, inconscient.
Pratha avait envie de tout brûler. Le lit à baldaquin, les tapis, les livres, le Palais tout entier, Jarapour elle-même ; pourquoi pas le monde entier ? Et puis, au milieu de ce bûcher aux proportions cosmiques, il se serait lui-même mit le feu aux jambes, aurait connu une apothéose de douleur avant d’enfin trouver le silence.
Le silence. Depuis quand ne l’avait-il savouré ?
La voilà, la richesse du Grand Qalam. Le sage avait beau vivre dans une tente sans charme au milieu de la forêt, le sage était sûrement plus riche que ne le serait jamais Bhagttat.
Les pleurs de la femme l’arrachèrent à ses pensées. Il s’approcha d’elle, déclencha malgré lui une tempête de frissons. Il saisit l’extrémité de la robe, posée sur son dos, la baissa délicatement jusqu’à ses chevilles.
Dans sa surprise, la femme trouva le courage de se retourner vers lui. Son visage commençait déjà à gonfler, là où la marque de la main s’était gravée sur son épiderme.
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