Chapitre 13
La mine grave, le regard perdu dans une balafre infligée au bureau de poste au bout de la place, Bhagttat restait muet. À sa droite, l’homme en habits luxueux, aperçu avant l’assaut sur le Palais Octogonal. À sa gauche, un garçon à la voix de crécelle déclamait une liste interminable de noms et de titres.
Une foule de blancs avait été alignée le long de quatre potences, réparties parallèlement. Épais comme des statues, fins et agiles comme des chats, barbus, chauves, d’un blanc de flocon de neige ou plutôt d’un teint hâlé, les Orientaux attendaient tous, chacun à sa manière.
Parfois, comme un caillou sur une grande voie, un nom djahmarati se glissait au milieu de la liste. Modshi avait été de ceux-là.
Pratha était incapable de détacher son regard du visage amoché de son ami, corde enlacée autour de son cou. Le dehik le fixait avec une haine de chien affamé.
Et comment lui en vouloir ?
À chaque seconde, il espérait que, d’un geste de la main, le Prince arrêtât la diction du jeune homme, et qu’il se décidât à gracier Modshi.
Il n’en fut rien. Le fleuve des noms continuait à s’écouler sans le moindre obstacle. Le cœur de Pratha était sur le point de s’écraser au creux de sa poitrine. Il avait beau chercher du soutien tout autour de la place, il se heurtait en permanence à la froideur des militaires.
Bhagttat avait été clair. Par le Ciel, pourquoi Modshi s’était-il mis en tête de désobéir ? N’avait-il pu retenir ses pulsions ?
“Quartier trois-six, cinq artilleurs de la Porte des Vallons… Je suis arrivé au bout de la liste”, déclara le jeune garçon.
Cette dernière phrase fit sortir le Prince de sa torpeur contemplative. Le monarque défroissa un pli sur sa tenue de parade, se racla la gorge, et dit :
“Aucun mot ne serait assez fort pour vous féliciter pour votre courage exemplaire, messieurs ! C’est bien grâce à lui que nous avons vaincu hier, et que nous vaincrons demain. Regardez comme nos ennemis ont peur, observez en eux le souffle épuisé de leur Empire, prêt à s’effondrer. Ils sentent, plus que la mort de leurs corps, celle de leur civilisation malfaisante toute entière. Le coup que nous avons porté aujourd’hui aux Rébéens leur sera, à terme, fatal ! Je vous en fais le serment.”
Son poing, jusque-là levé, retomba comme une masse.
“J’entends que la perte de certains de ces hommes puisse être difficile à supporter…”
Quand bien même le Prince ne regardait pas Pratha directement, sa psyché s’orientait vers lui.
“... Mais nous ne pouvons considérer comme camarade celui qui pille, celui qui viole, celui qui tue ses semblables. Un homme qui vole son frère, viole sa sœur et tue ses parents doit être éliminé sur le champ. Autrement, sa malfaisance contamine ses proches, et bientôt, les voilà prêts à s’entredévorer. Ni moi, ni vous, mes amis, ne souhaitons ceci pour notre peuple. Aussi, l’exécution de ces traîtres doit être vue comme un élément heureux ; elle nous purifie et nous rapproche de notre objectif final.”
Bhagttat balaya du regard les condamnés, fixa un homme frêle à lunettes, debout à côté de la potence la plus proche, et hocha de la tête.
Les grincements du bois retentirent à travers toute la place. Pratha sursauta. Son ami, dont la fièvre haineuse n’avait pas quitté les yeux, le toisait depuis l’échafaud. Le chevalier observa, impuissant, sa chute, le resserrement de la corde autour du cou, ressentit dans sa chair le craquement de ses os.
La seconde d’après, Modshi n’était plus.
Pratha fut sur le point de défaillir. De grosses coulées de sueur naquirent sur son front, son souffle fut coupé net. Il avait l’impression qu’à lui aussi, on lui passait la corde autour du cou.
Il était dévasté. Se sentait coupable.
Avait à peine eu le temps de replacer la robe de la pauvre femme que des soldats, alertés par le bruit, étaient arrivés devant la scène.
Modshi avait été emporté, porté disparu jusqu’au lendemain matin, jusqu'au défilé des prisonniers. Pas d’adieu, rien.
Pratha eut envie de passer la même corde autour du cou de Bhagttat, de lui faire goûter à la sensation du chanvre sur la glotte.
Il but toute la matinée sur le port militaire. Devant des bateaux éventrés, grignotés par l’écume de la Mer Dorée, il engloutit une bouteille de rhum, chantonna de sa voix basse, éraillée.
Rien ne parvenait à éteindre la douleur qui lorgnait sur le coin de son ventre. Il tenta de s’oublier dans la contemplation des petites mains, affairées à remettre de l’ordre dans les rues jonchées de cadavres, tritura la cicatrice laissée sur son bras par le couteau d’un Rébéen.
Il ne parvenait pas à se rappeler quand elle lui avait été faite. Il ne s’était rendu compte de son apparition que lorsque l’adrénaline avait décru, le soir de la victoire.
Dans Jarapour régnait une atmosphère étrange, à mi-chemin entre réjouissance et lamentation. Déjà, les enfants s’était remis à parcourir les rues, enjambaient les ruines comme autant de petits lutins.
Il pensa au sien, de petit lutin, et jeta un œil à sa montre de poche. Normalement, Tindashek devait être à quelques dizaines de troncs à peine des portes de la ville, confortablement installé sur la tignasse de Nyny.
L'évocation de son visage agit comme un baume sur le cœur de Pratha.
Le chevalier envoya voler sa bouteille dans l’eau empourprée, observa le fluide morbide s’infiltrer par le goulot avant de l’attirer au lit de vase cadavérique.
L’image le fit sourire : il en vint presque à envier cette petite bouteille.
Il se releva d’un bond, épousseta son postérieur, acheta quelques brochettes de poisson grillé aux marchands assez courageux pour reprendre le commerce au milieu du charnier.
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